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L'écriture de David Markson

Par Françoise Palleau-Papin : Maître de conférences - Sorbonne Nouvelle
Publié par Marion Coste le 12/02/2008
Première monographie consacrée à cet écrivain américain particulièrement novateur, dans ((Ceci n'est pas une tragédie)) Françoise Palleau-Papin nous présente l'ensemble de l'œuvre de David Markson, de 1956 à 2007.

David Markson renouvelle la forme romanesque pour dire quelque chose de notre époque, de la fragmentation de sa culture, de son questionnement, de ses triomphes et de ses échecs. Depuis son roman parodique du Far West et les romans policiers des années 1960, ou encore ses expériences avec l'écriture sous contrainte dans les années 1970, jusqu'aux récits les plus récents, dont La Maîtresse de Wittgenstein et Arrêter d'écrire, Markson joue avec la forme romanesque, qu'il parodie, fragmente et redéfinit. Proche de la monodie de la tragédie grecque, mais sans la cohérence d'un cosmos balisé, sa voix narrative dresse un pacte autobiographique particulier, dépassant l'individu, dans le monde incertain d'après la Shoah. Entre l'hyper-roman à la manière d'Italo Calvino et le murmure beckettien d'une voix proche du silence, Markson trouve une expression singulière, troublante, intime : celle de nos aspirations et de nos doutes.

Source : service de presse, ENS Editions

Esquisse biographique

David Markson aime dire qu’il s’est fait tout seul en littérature. Le mythe de l’autodidacte, figure américaine s’il en est, souligne son ambition d’aller plus loin que sa famille dans une exploration artistique des lettres, élevant la littérature au rang d’un idéal absolu pour dépasser le journalisme paternel et la culture familiale en général. Il est né le 20 décembre 1927 à Albany, dans l’État de New York, l’aîné d’une famille de classe moyenne originaire de Kingston. Ses grands-parents maternels et paternels s’étaient établis à Kingston, dans l’État de New York, vers 1890 et 1900 respectivement ((Lettre à F. Palleau-Papin, 5 juin 2005.)). Il a passé toute son enfance et sa jeunesse à Albany. Quand je lui demande si son environnement familial avait un lien avec sa vocation d’écrivain, Markson répond par la négative :

Father was a newspaper editor, then a mutual funds salesman. Mother taught high school (business math). House was literate but not literary. I started out as a newspaper reporter when just a kid, drifted toward the more serious stuff on my own. ((Lettre à F. Palleau-Papin, 3 août 2002.))

Si sa famille n’était pas assez férue de grande littérature au goût de Markson, celui-ci s’est très tôt entouré d’une famille de son choix : certains plus âgés furent pour lui des figures tutélaires, comme Malcolm Lowry essentiellement ; d’autres du même âge, comme Gilbert Sorrentino et William Gaddis partageaient son ambition de devenir un écrivain marquant. Parmi les pairs devenus pères d’adoption, et choisis passionnément par ce fils exigeant, le plus important fut sans doute Malcolm Lowry. Markson se souvient du choc que fut pour lui la lecture du roman Au-dessous du volcan alors qu’il était étudiant :

It quite simply knocked me out of my chair. Within a couple of years I’d read it probably half a dozen times. And then finally sent him a letter. Saying God knows what—be my father, or something as asinine. But evidently it did strike the right chord, since one of the first letters I got back ran on for twenty or more pages. […] Of course something I didn’t know at the time was that Lowry had written the same sort of letter himself, as an even younger man, to Conrad Aiken. So he was ready to be sympathetic with that « identification » that someone can feel for a given book. ((J. Tabbi, « An interview with David Markson », p. 104.))

La correspondance avec Malcolm Lowry a débuté en juin 1951 et s’est poursuivie jusqu’à la mort de celui-ci en juin 1957. Elle a été publiée dans sa totalité pour ce qui est des lettres de Lowry, et les originaux des deux écrivains sont conservés à la bibliothèque de l’Université de Colombie-Britannique ((Sursum Corda ! The Collected Letters of Malcolm Lowry, S. E. Grace éd.)). Markson a rencontré l’écrivain anglo-canadien quand il a passé une semaine chez lui à Dollarton, en Colombie-Britannique, pendant l’été 1952. En septembre 1954, Malcolm Lowry et sa femme Margerie ont vécu deux semaines dans l’appartement de Markson à New York, alors dans la 113e Rue Ouest, entre Broadway et Riverside Drive, en attendant leur départ pour l’Europe. Markson se rappelle que le couple alcoolique connaissait des moments épiques, et que Lowry, cantonné à l’appartement un jour où il devait rester sobre avant une sortie, a bu la lotion après-rasage Mennen de son hôte.

En mentionnant Malcolm Lowry au cours d’une apparition publique de Dylan Thomas à New York en 1952, Markson attire l’attention de Thomas et saisit ainsi l’occasion de le rencontrer, un an avant sa mort dans cette même ville, en 1953. La photo de David Markson et de Dylan Thomas, prise au bar du White Horse Tavern (au 567 Hudson Street) en 1952 se trouve aujourd’hui dans la deuxième salle, bien en évidence au-dessus de la caisse. Les deux hommes y sont vus de profil, en pleine conversation, et comme le signale Donald Honig, Markson était alors un don Juan, surnommé « l’amant » selon Alice Denham ((A. Denham, Sleeping with Bad Boys, p. 97.)), d’une beauté digne d’un acteur de cinéma : « d’une beauté à la Gregory Peck » ((« Gregory Peck – handsome », D. Honig, « Markson’s progress », p. 250.))

Markson se marie avec Elaine Kretchmar en 1956. Sur les traces de Lowry, de 1958 à 1961 le couple part vivre au Mexique, pays qui évoque l’épopée mexicaine du Consul, quand bien même Markson se défend de réitérer le parcours littéraire et géographique de son père tutélaire. Il souligne les différences entre son écriture et celle de Lowry dont le roman Au-dessous du volcan se déroule dans un décor mexicain très semblable à celui du premier roman de Markson, du moins le premier qu’il qualifie de sérieux, Going Down (écrit au Mexique en 1960-1961) : 

But to a good extent they are two substantively different Mexicos, in all truth. Malc’s is charged with all that “dark, brooding history,” all that sort of thing, whereas I think mine is more plugged into ordinary reality. At least some of the time in Going Down a latrine can be a place to take a leak and not necessarily contemplate eternity. (( J. Tabbi, « An interview with David Markson », RCF, p. 109.))

Ce roman reste pourtant le plus métaphysique qu’il ait écrit, ressassant la culpabilité sourde d’un héros déchiré, qui porte en lui le poids du monde et de ses fautes. Markson fait surgir des échos de Lowry dans de nombreux passages ((Voir E. Butscher, « David Markson’s Volcano : Going Down », p. 187-191.)) , sans pour autant écrire de la même manière ni apporter le même regard sur des préoccupations communes. Il connaît particulièrement bien le roman de Lowry, pour avoir été le premier à écrire son mémoire de maîtrise sur Au-dessous du volcan à l’Université de Columbia, manuscrit qu’il a remanié pour publication plusieurs années plus tard. L’ouvrage critique Malcom’s Lowry’s Volcano : Myth, Symbol, Meaning (Le Volcan de Malcolm Lowry : mythe, symbole, signification) paraît en 1978, et fait encore autorité aujourd’hui. Lorsque Markson devient père pour la première fois, il donne en deuxième prénom à sa fille le nom de Lowry : Johanna Lowry Markson naît en 1963. 

En 1955, Markson découvre William Gaddis, de sept ans son aîné seulement. Il part littéralement en croisade contre l’obscurantisme des critiques journalistiques qui n’ont rien compris au génie de Gaddis à la parution de son premier roman. Il « attrape ses amis par la boutonnière » et ne les lâche plus tant qu’ils n’ont pas promis de lire Les Reconnaissances ((« practically buttonholing friends on street corners », J. Tabbi, ibid., p. 105. W. Gaddis, Les Reconnaissances, trad. J. Lambert, Paris, Gallimard, 1973.)). Il pousse l’hommage jusqu’à commenter le roman de Gaddis dans son roman policier Epitaphfor a Tramp, paru en 1959, par l’intermédiaire d’un personnage, étudiant en lettres de deuxième année qui écrit dans un devoir de littérature comparée en cours de rédaction : 

And thus it is my conclusion that The Recognitions by William Gaddis is not merely the best American first novel of our time, but perhaps the most significant single volume in all American fiction since Moby Dick, a book so broad in scope, so rich in comedy and so profound in symbolic reference that— (ET, p. 30)

Cette mention incongrue dans un polar constitue à la fois une page de publicité pour un auteur encore incompris, et une lettre publique postée aux bons soins de l’éditeur Dell et des livres de poche Unibook, à l’intention de Gaddis, dans une fiction de moindre envergure, mais à très large diffusion. L’enthousiasme dithyrambique de Markson ne se disperse jamais dans l’éloge d’œuvres médiocres, et il sait reconnaître, pour reprendre la problématique exposée dès le titre de Gaddis, la valeur de son imitation. Le roman de Gaddis pose en effet la question de l’authenticité dans une culture faussaire d’elle-même, par une écriture qui met en œuvre stylistiquement les dangers qu’elle dénonce ainsi magistralement. Donald Honig se rappelle vivement le prosélytisme de Markson et son admiration pour Gaddis, qu’il n’avait pas encore rencontré :  

Lowry was undeniably one of the signifiant influences upon Markson’s own creative life, the most obvious others being Joyce, Dostoyevski and Faulkner. And probably also The Recognitions, which he was championing almost as enthusiastically as the Lowry from about nineteen minutes after it was published. ((D. Honig, « Markson’s progress », p. 251.)) 

Dans sa première lettre adressée à Gaddis, Markson mettait les journalistes littéraires au pilori pour n’avoir pas reconnu un ouvrage majeur. Déprimé par la réception publique exécrable de son roman, Gaddis mit six ans à répondre à cette lettre : 

I didn’t get an answer, though I eventually heard secondhand that Gaddis had been too depressed at the time to send one. Or that he’d ultimately decided it was too late. But then sometime in 1961, not long after the Asher incident, I did hear. Six years after the fact, this was, a letter beginning with something like, “Dear David Markson, if I can presume to answer yours of June whatever, 1955”! Which went on to say that Asher was in fact about to do a first reprint. ((J. Tabbi, « An interview with David Markson », p. 106.)) 

Gaddis et Markson sont devenus amis et se sont vus régulièrement pendant une dizaine d’années. Les Markson ont passé un week-end chez les Gaddis à Fire Island en août 1971, et Gaddis venait chez eux, comme de nombreux autres écrivains et intellectuels de Greenwich Village ((Les archives de Gaddis sont déposées à l’Université Washington de Saint Louis, dans le Missouri. Les lettres originales de Gaddis ont été vendues et sont aujourd’hui dispersées. Markson en a conservé un duplicata, et en a déposé des photocopies à l’Université Washington.)).

Markson avait pour ami un autre écrivain, qui partageait ses idées sur la littérature : Gilbert Sorrentino, auteur notamment du célèbre roman Mulligan Stew paru en 1979. Les deux écrivains ont maintenu un contact téléphonique régulier jusqu’au décès de Sorrentino en 2006. Mulligan Stew, qui réussit à tenir le lecteur en haleine tout au long de ses délires comiques, met en scène des personnages qui se rebellent contre leur auteur et lui mènent la vie dure. Comme Markson, Sorrentino remet en question les présupposés du roman ; il considère avec étonnement la tradition romanesque dans laquelle il s’inscrit, pour la renouveler de l’intérieur ((La correspondance très abondante entre les deux écrivains (environ 500 feuillets couverts d’une écriture serrée, à interligne simple) a été vendue par Sorrentino avec ses archives successivement à l’Université du Delaware et à l’Université de Stanford. Markson a également vendu à ces deux institutions des lettres originales de Sorrentino, et a conservé des copies au papier carbone des siennes, et des photocopies de celles de Sorrentino.)).

Ce que Markson admire chez Lowry, Gaddis et Sorrentino, c’est leur intransigeance, leur refus de se plier à l’impératif financier des ventes, à la mode, au conformisme, et leur obstination à rester fidèles à leur ambition, chacun à sa manière. Markson ne cherche pas à les imiter mais il reprend à son compte leur exigence d’un grand art.

Dans cette optique, il préfère ranger ses polars de jeunesse dans la catégorie des « divertissements » (entertainment), ce qu’ils sont aussi. Markson explique qu’ils ont été écrits dans un but alimentaire, mais reconnaît un plaisir d’écriture, en réponse à ma question sur leur aspect parodique :

Those crime novels. They weren’t meant as parodies, since I had only one desperately urgent motive in writing them : I had to sell them. They are really pretty derivative of Raymond Chandler, who was the best of those people, by far. But I did try to enjoy myself while writing them. (I simply wasn’t yet getting much serious work done, and those things paid the rent for a time.) ((Lettre à F. Palleau-Papin, 8 juin 2002.))

S’ils faisaient bouillir la marmite du jeune ménage, ils révèlent en outre que Markson connaît bien l’art du divertissement littéraire et sait captiver son lecteur, ce qu’il montre avec talent dans son western satirique, The Ballad of Dingus Magee, paru en 1966.

La vie personnelle de David Markson paie le prix de telles exigences. La muse et les ventes en librairie ne marchent pas souvent main dans la main. Le couple, marié en 1956, part vivre au Mexique parce que la vie y est moins chère, et que les droits d’auteur des polars que Markson publie y durent plus longtemps qu’à New York. Pendant les trois années passées à l’ouest de Mexico, près de la route de Toluca, Markson compose l’essentiel de son roman mexicain Going Down. Des soucis obstétriques font rentrer le couple à New York. Après plusieurs fausses couches, Elaine Markson donne naissance au Mexique à un enfant mort-né, ce qu’on retrouve, détourné par une élaboration fictionnelle, dans la nouvelle « Healthy Kate » et dans le roman Wittgenstein’s Mistress. Le personnage de Kate laisse derrière elle la tombe non marquée de son fils quand elle quitte le Mexique et son mari alcoolique. Ces textes écrits par la suite, quand le couple va mal, puis se sépare, mettent en scène de manière fictive et allusive les difficultés du couple, et la culpabilité latente d’un mari et père qui boit trop. Quelques années plus tard, à New York, Markson se désintoxique avec succès en allant chez les Alcooliques anonymes. La pudeur de l’écrivain, qui protège sa vie familiale et introduit néanmoins dans ses récits les tensions les plus douloureuses de sa vie personnelle sous une forme fictive, souligne combien sa recherche formelle n’a rien de détaché et l’implique dans ce qui le touche le plus.

Les affres de la création et les doutes de l’écrivain quant à ses propres capacités, dont l’alcoolisme constitue une manifestation symptomatique, accompagnent ici l’intransigeance de celui qui place haut son idéal. Dans ce qui devait être sa dernière lettre à David Markson, Malcolm Lowry, qui connaissait les difficultés dont le jeune écrivain lui faisait part, cherche à le rassurer : 

Your letter was melancholy, but cannot you use that very uncertainty as to one’s ability as a strength ? O’Neill (see Long Day’s Journey) thought himself not much use as a writer too. Have you read Isaac Babel ? You should. Do you know which stars are which and what bird is flying over your head and what flower blossoming ? If you don’t the anguish of not knowing is a very valid field for the artist. Moreover when you learn something it’s a good thing to repossess the position of your original ignorance. ((Lettre de Malcolm Lowry à David Markson, Grasmere, 15 juin 1957, Selected Letters of Malcolm Lowry, p. 247.))

Markson a anticipé les conseils de lecture presque existentiels que Lowry lui prodigue en 1957, puisqu’il publie une nouvelle d’Isaac Babel dans une anthologie qu’il édite en 1956 (on y reviendra).

De retour à New York en 1961, il devient le père de deux enfants, une fille (Johanna) née en février 1963, un fils (Jed) né en octobre 1964. Une période d’aisance financière arrive avec la publication de The Ballad of Dingus Magee en 1966. Les droits sont vendus à la MetroGoldwyn-Mayer pour 75 000 dollars, une somme importante en 1966 qui permet à la famille de vivre confortablement pendant deux ans. Les Markson partent en Europe de juillet 1966 à décembre 1967. Dans leur périple européen, ils résident deux mois à Londres, un mois en Espagne, deux mois en Italie, à Florence pendant les inondations du 4 novembre 1966, puis à Rome ; onze mois de nouveau à Londres, à Bloomfield Terrace, près de Sloane Square, et enfin un mois en Espagne encore, avant de rentrer à New York en décembre 1967. Pendant un mois, Markson reste seul à Londres pour travailler un scénario à partir du roman policier Epitaph for a Dead Beat, mais le projet n’aura pas de suite. Le film fait par Metro-Goldwyn-Mayer en 1970, intitulé Dirty Dingus Magee, est raté, malgré le travail de Joseph Heller sur le scénario. La vedette en est Frank Sinatra, qui se prend trop au sérieux pour jouer avec dérision son personnage d’antihéros. Ce film ne rend pas l’humour du roman ni ses prouesses langagières. Les autres tentatives d’écriture de scénario n’aboutissent pas ou sont peu satisfaisantes. En 1965, Markson publie le roman policier Miss Doll, Go Home, qu’il a écrit à partir d’un scénario composé en janvier 1962, en préparation d’un film mexicain qui ne sera jamais tourné. Il séjourne à Rome pendant un mois en 1971 pour travailler sur un western dont il a écrit le scénario en 1970, et le film Face to the Wind sort en 1972, produit par Warner Brothers, pour quitter l’affiche très vite. Cette période marque la fin des tentatives d’adaptation cinématographique de Markson. L’abandon de ces projets multiples revient à poser la question de la possibilité même d’une adaptation de son écriture au cinéma. Il ne cherche pas à décrire visuellement les paysages, les personnages ni les situations. Son style repose sur un jeu langagier, une ventriloquie, un phrasé idiosyncrasique, des ruptures de construction, des allusions littéraires, artistiques ou philosophiques qui ne passent pas facilement la rampe au cinéma. 

Après ses expériences cinématographiques peu satisfaisantes selon lui, il publie Springer’s Progress en 1977, roman d’une jubilation linguistique qui témoigne de la confiance d’un écrivain se jouant des mots avec délectation. Markson abandonne ainsi son rêve éphémère d’un succès populaire, et revient à ses premières amours d’un idéal littéraire plus exigeant, sans concessions.

Son renoncement au grand public s’accompagne d’une recherche constante de la compagnie de ses pairs, au bar The Lion’s Head, sur Sheridan Square, et au cours des soirées organisées chez lui. Il évolue en permanence dans la compagnie d’autres écrivains, de journalistes et de personnalités de Greenwich Village, au point que sa femme Elaine Markson décide d’ouvrir une agence littéraire avec pour premiers clients leurs amis, qui passent spontanément boire un verre chez eux le samedi soir, dans leur appartement du 39 bis Washington Square South. Son bureau d’agent littéraire s’ouvre au début dans leur chambre, le couple manquant de moyens. Elaine Markson dirige aujourd’hui une agence indépendante, de renommée internationale, Elaine Markson Literary Agency, et représente des écrivains connus, dont Angela Carter, Grace Paley, Tillie Olsen, Alice Hoffman, Frederick Busch, ou encore James Welsch. 

Tandis que l’agence de sa femme se monte, avec beaucoup de travail et peu de profit les premières années, l’écrivain devient confidentiel, publiant un roman par décennie en moyenne depuis le succès de The Ballad of Dingus Magee (en 1966). Springer’s Progress paraît en 1977 et Wittgenstein’s Mistress est accepté par une maison d’édition en 1988, après avoir essuyé cinquante-quatre refus pendant quatre ans et demi ((Voir l’interview de J. Tabbi, p. 107-108.)). Le couple se sépare en 1982 (le divorce sera prononcé en 1994). L’agence littéraire d’Elaine Markson continuera de représenter l’écrivain. Celui-ci se lie avec une artiste peintre, Joan Semmel, avec qui il passe ses étés de 1982 à 1990, sur Long Island pour l’essentiel. Il lui dédie son roman Wittgenstein’s Mistress. Elle peint de lui des portraits, dont celui en couverture du présent ouvrage, qui montre David Markson sur la plage, à côté d’elle. Assis, le corps tourné vers l’horizon, il a le front coupé par le bord de la toile, et le regard de la figure masculine échappe ainsi au tableau. Le rouge de la serviette confère de la violence à cette scène de bain de soleil. Le point de vue féminin, bien repérable par le cadrage, souligne la tension silencieuse du couple. Les regards divergent : elle le fixe en prenant une photo de lui, ce qui est à l’origine du tableau, tandis que la silhouette masculine musclée semble crispée vers un désir d’horizon, le regard coupé se perdant dans la contemplation de l’arrière-plan bleuté. Entre la vision rapprochée du personnage féminin et l’éloignement du regard masculin hors champ, la scène est tendue, le coup de pinceau énergique, les couleurs crues. 

Leur relation s’interrompt en 1991. Markson vit aujourd’hui seul dans son appartement de la Dixième Rue, toujours dans Greenwich Village, qui reste sa patrie intellectuelle, même si les artistes impécunieux n’y vivent plus guère, depuis l’embourgeoisement du quartier. Il a eu des ennuis de santé, un cancer et un infarctus. Il se décrit en reclus exilé du monde contemporain : « On dirait que je suis aussi reclus qu’Euripide dans sa caverne, ces dernières années. » Et il ajoute, avec l’humour qu’il sait diriger contre lui-même : « Comme les caractères de cette lettre l’auront déjà montré, il n’y a pas non plus d’ordinateur dans cette caverne. »

Il garde pourtant le contact avec l’actualité, et se met en colère au sujet des injustices de son époque, et de l’aveuglement de son président. Tel un Euripide exilé de Rome, il se met volontairement à l’écart des erreurs politiques de l’Empire romain, et nourrit sa critique de la lecture du journal et des informations. Il voit aussi un lien entre son isolement et la vieillesse. Il raconte avec humour que pendant des années, il disait qu’il se faisait vieux, mais que maintenant, il l’est. Dans ses romans récents, de nombreux éléments biographiques reviennent sur son isolement, sa fatigue et ses regrets : 

How much of myself is in there ? It’s all me. Especially in Reader’s Block, all that personal stuff re Reader and/or Protagonist, ex-wife, ex-galfriends, children, lack of money, isolation, messed up life, and/or some items dictated by novelistic necessity—and of course there is necessary invention there also, e.g., a house at a cemetery—but even little items like a couple of yellow stones from Masada or a reproduction of Giotto’s Dante—I plucked up whatever was ready at hand. Is that laziness, or is it what they speak of as using what one knows ? Take your pick. ((Lettre à F. Palleau-Papin, 30 mai 2002 et 8 juin 2002. La familiarité de Markson dans notre correspondance se traduit par le tutoiement en français.)) 

Il garde, dans la vie comme dans ses livres, son sens de l’humour et sa vivacité d’esprit pour dire ce qui lui tient à cœur.

A soixante-dix neuf ans, il connaît une brève relation amoureuse qui nuance dans la vie l’image de loup solitaire entretenue par le narrateur écrivain dans les derniers romans. La réception critique de son œuvre s’améliore de manière spectaculaire et sort du cénacle des écrivains et des critiques spécialisés en écriture dite « expérimentale ». En 2007, il reçoit le très prestigieux prix de l’Académie américaine des arts et des lettres. Le numéro du New York Magazine ((Mes remerciements à Cheryl Hurley, directrice de la Library of America, pour cette information.)) daté du 4 juin 2007 l’a élu gagnant du « concours du meilleur livre sous-estimé de la dernière décennie ». Le jury de soixante et un critiques littéraires a été constitué par le National Book Critics Circle, et le choix a récompensé les deux derniers ouvrages de Markson : Vanishing Point et The Last Novel ((Katie Charles, « The best novels you’ve never read : sixty-one critics reveal their favorite underrated book of the past ten years », New York Magazine, 4 juin 2007, p. 56-58.))

Notes

Pour citer cette ressource :

Françoise Palleau-Papin, "L'écriture de David Markson", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), février 2008. Consulté le 30/09/2020. URL: http://cle.ens-lyon.fr/anglais/litterature/litterature-americaine/lecriture-de-david-markson