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Héritage de la Nouvelle Gauche Américaine des années soixante

Par Frédéric Robert : Maître de conférences - Université Jean Moulin - Lyon III
Publié par Clifford Armion le 01/03/2011
La Nouvelle Gauche américaine occupa le devant de la scène politique américaine entre 1960 et 1970. D'abord adepte de la réforme stricto sensu, entre 1960 et 1965, elle dut se résoudre à s'engager dans la révolution (1965-1970), ce qui précipita sa désintégration. Malgré un passage relativement court dans le paysage politique américain, il est frappant de constater qu'elle a contribué, peu ou prou, à transformer la société américaine et qu'elle a servi d'inspiration, voire de modèle à d'autres mouvements contestataires, aussi bien américains qu'européens.

Introduction : une Nouvelle Gauche comme modèle

La Nouvelle Gauche américaine est un courant politique contestataire qui émergea dans les années soixante. Il était composé d'une grande variété de groupes sociaux, plus communément appelés « The Movement ». L'objectif commun affiché était de parvenir à la transformation radicale de la société capitaliste américaine. Les Noirs, les autres minorités ethniques, les femmes, les homosexuels et les étudiants en faisaient partie. Ces derniers, membres du Students for a Democratic Society (SDS), mouvement fondé en 1960, à Ann Arbor, dans l'Etat du Michigan, constituaient sa figure de proue. De la sorte, dans l'esprit de tous, « Movement », « New Left » et SDS étaient des expressions interchangeables englobant peu ou prou les mêmes réalités, les étudiants étant le dénominateur commun à tous ces activistes. Leur manifeste, « The Port Huron Statement », rédigé essentiellement par Tom Hayden en 1962, devint très rapidement le document de référence de cette Nouvelle Gauche, favorable à l'action directe revendicatrice et, par conséquent hostile à la « vieille » gauche de type marxiste, qu'ils jugeaient trop idéologique, trop sectaire et trop doctrinaire. La Nouvelle Gauche connut deux phases bien distinctes. Tout d'abord, une phase non-violente, contestataire, réformatrice et sans véritable ossature idéologique entre 1960 et 1965. Ensuite, on trouve une phase plus rebelle, plus engagée et parfois violente, entre 1965 et 1970, lorsque les contestataires se rendirent compte que leurs actions avaient peu d'impact sur la société américaine et que le moment était venu de durcir leurs actions. L'escalade des combats au Vietnam constitue, à cet égard, l'élément déclencheur de ce réajustement idéologique. Toutefois, ce manque de constance et de rigueur et cette oscillation stratégique et idéologique incessante contribuèrent à la désintégration de la Nouvelle Gauche au début des années soixante-dix. Malgré ce triste constat, force est de constater qu'elle a eu un impact non négligeable aussi bien au niveau américain qu'international. En effet, les contestataires n'ont pas seulement modifié l'image du radicalisme aux États-Unis et dans les autres pays industrialisés, ils ont également profondément changé la scène politique mondiale.

1. Héritage américain

Après des années cinquante placées sous le signe de la rigueur et de la fermeté conservatrice du fait du maccarthysme, et des années soixante plus turbulentes mais plus propices à la permissivité, du fait d'une contestation généralisée et du mouvement contre-culturel, la société américaine des années soixante-dix et quatre-vingt connut un climat plus « libéral » dans le sens américain du terme[1], en dépit du retour au pouvoir des Républicains (Nixon 1969-1974 ; Ford 1974-1977 et Reagan 1981-1988). Quelques exemples suffisent à le montrer. D'après les sondages effectués par l'institut Gallup en septembre 1969, 68% des Américains se disaient hostiles à des relations sexuelles avant le mariage, alors qu'en mai 1970, près de trois jeunes sur quatre estimaient que la virginité de la jeune fille n'était pas obligatoire à l'heure de l'union. Un autre sondage, daté cette fois-ci de novembre 1970, montrait qu'une forte majorité de la population (86%) n'était pas favorable à la légalisation de la marijuana (Gallup, 2256-57). On peut en déduire que ces thèmes (le sexe et la drogue), propres à la contre-culture, étaient généralement acceptés par des cercles d'initiés alors que la population se montrait méfiante, voire hostile, à leur égard. Même si les résultats ne sont pas des plus tranchés, il est important de noter qu'une tendance à la libéralisation s'amorçait.

Sous la présidence du démocrate Jimmy Carter (1977-1981), les États-Unis prirent un virage plus permissif que par le passé. En août 1977, le président proposa une légalisation partielle de la marijuana afin de réduire la consommation de drogues plus dures comme la cocaïne, l'héroïne ou le LSD. Les familles très républicaines et conservatrices furent tout simplement outrées de telles mesures qu'elles jugèrent décadentes. Satisfaits d'une telle décision, les adeptes de la marijuana et les membres du mouvement contre-culturel du début des années soixante-dix organisèrent une fête le 5 mai 1979 à New York, pour célébrer l'événement. Leur manifestation fut baptisée Pot Day. Comme le président l'avait promis, ce rassemblement se déroula sans la présence des forces de l'ordre qui n'avaient plus de raison de surveiller un tel événement, et par conséquent sans heurt. Carter se déclara assez nettement en faveur d'une nouvelle tolérance : après la légalisation de la marijuana, la liberté sexuelle devait être instaurée à la fois sur le plan hétérosexuel et homosexuel. Cette libéralisation était dans la logique des choses et les principes conservateurs devaient s'estomper. Le président défendait également le droit à l'avortement. En effet, l'interruption volontaire de grossesse ne devait plus être considérée comme un geste lâche ou comme un assassinat, mais plutôt comme un acte responsable, dans la mesure où la mère (seule ou avec l'accord de son partenaire sexuel) avait pris conscience du fait qu'elle n'était pas capable d'assumer l'existence et l'éducation de l'enfant à venir de manière satisfaisante pour lui.

Après une telle période de permissivité consécutive à la contestation des années soixante, l'élection de Ronald Reagan ne fut pas vraiment surprenante. L'ancien gouverneur de Californie, connu pour son franc-parler et ses méthodes expéditives envers les contestataires en 1968, était l'homme de la situation, celui qui allait remettre le pays dans le droit chemin. Pour cela, il fallait adopter un changement de cap très net. Cependant, Reagan ne peut pas se targuer d'avoir fait reculer la consommation de drogues : le nombre de fumeurs de marijuana en milieu universitaire avait certes diminué, mais ce entre 1978 et 1981 (avant la présidence de Reagan), passant de 11% à 7%. Et parallèlement, la consommation d'amphétamines avait considérablement augmenté (Washington Post, "Marijuana Smoking Off, Use of Uppers Increase" ). En matière de sexualité, on ne peut attribuer à Reagan le brusque retour à une monogamie assagie. En effet, cela semble davantage être la conséquence logique de la peur du SIDA, fléau du XXème siècle, très meurtrier dans les communautés toxicomanes et homosexuelles, ainsi que de l'augmentation inquiétante des maladies sexuellement transmissibles (International Herald Tribune, "Sex in the US: Conservative Views Prevail").

Autrement dit, même s'ils s'appropriaient certains résultats de sondages à des fins électorales, les partisans du retour à une morale plus traditionnelle et conservatrice ne pouvaient nier l'influence qu'avaient eue les mouvements contestataires de la Nouvelle Gauche sur les mœurs de la société. En revanche, la répression qui sévit sur les campus américains, afin de contrecarrer toute autre tentative de débordement étudiant, était bien l'œuvre de personnes aux idées et aux idéaux stricts.

Même si les mouvements contestataires étudiants avaient pour ainsi dire tous disparu vers la fin des années soixante, certains organismes fédéraux comme la CIA et le FBI décidèrent de mener des enquêtes approfondies sur les jeunes protestataires, et ce dans les années soixante-dix et quatre-vingt. La répression était de mise, car il était temps de faire comprendre aux étudiants où était leur place et qui étaient les dirigeants. En 1970, le rapport de la commission du président Nixon, chargée d'analyser l'agitation des campus, disait clairement que la répression serait sévère. L'élection de Nixon en 1968 avait marqué le début de mesures énergiques prises à l'encontre des fauteurs de trouble et des principaux mouvements contestataires. Différents services étroitement liés au ministère de la Justice furent chargés de conduire des investigations visant les principaux leaders étudiants afin de vérifier s'ils ne fomentaient pas d'autres soulèvements. Il s'agissait par exemple de la Law Enforcement Assistance Administration ou du Community Relations Service (Morgan, 113-33). La tâche de ces deux organismes, placés sous la direction de John Mitchell, ministre de la Justice, s'inscrivait dans le cadre d'un programme intitulé Campus Rebellion. Les agents fédéraux qui travaillaient pour Mitchell devaient retrouver les étudiants qui avaient enfreint le règlement universitaire et les poursuivre devant les tribunaux. Afin de dépister ces contestataires, tous les moyens étaient utilisés par les agents : écoutes téléphoniques, ouverture des courriers reçus par les étudiants ou création d'un fichier les concernant. En d'autres termes, la paranoïa s'emparait du gouvernement. Les hauts responsables nationaux craignaient que ces jeunes ne complotent pour renverser le gouvernement et ses institutions. Il n'est donc pas étonnant de découvrir, dans un sondage Harris de mai 1970, que 58% des étudiants américains trouvaient leur société répressive et intolérante à l'excès (Rapport 217). Certains services de renseignements tels que les Civil Service Commission, Education and Welfare, le FBI ou la CIA ne perdirent pas de temps pour ficher les contestataires. Le plus efficace dans cette discipline était le FBI, alors dirigé par J. Edgar Hoover, qui surveillait sans répit les moindres faits et gestes des étudiants. Pour ce faire, ses agents n'hésitaient pas à infiltrer les mouvements contestataires en activité, à se fondre dans le cercle des amis de ces étudiants pour savoir ce qui pouvait s'y tramer.

Afin de faciliter les procédures judiciaires, des lois furent adoptées. Elles devaient permettre au FBI de travailler librement. Ce fut le cas, par exemple, de l'Omnibus Crime Bill (1970) qui permettait aux services de renseignements de centraliser les informations relatives aux activistes et de les consulter de partout dans le pays. De plus, les agents fédéraux pouvaient mener des enquêtes sur les différents campus américains, à tout moment et sans préavis. L'Université était perçue comme l'antichambre du complot. En outre, les administrations universitaires américaines pouvaient renvoyer tout étudiant soupçonné de comportement illégal ou révolutionnaire et supprimer les avantages dont bénéficiaient les jeunes boursiers. Il en allait de même pour les professeurs : ils pouvaient être renvoyés ipso facto s'ils agissaient de manière non conforme ou s'ils soutenaient des actions répréhensibles. Les universités, dont celle de Berkeley, engagèrent des psychologues chargés d'interroger les étudiants avant leur inscription afin de diagnostiquer chez eux d'éventuelles prédispositions à la rébellion. La distance qui séparait les loyalty oaths des années cinquante (déclaration sous serment lors de laquelle la personne interrogée par une commission d'enquête devait jurer qu'elle n'était pas communiste et qu'elle ne souhaitait pas le renversement des institutions américaines) et ces interrogatoires n'était pas si grande. Les administrations universitaires renforcèrent leurs services de sécurité et se dotèrent de systèmes de caméras perfectionnés qui  permettaient de surveiller les points stratégiques du campus et d'intervenir rapidement si le besoin s'en faisait sentir. De plus, la guerre du Vietnam servait de moyen de pression, dans la mesure où les contestataires récidivistes pouvaient à tout moment être envoyés au combat, ce qui devait calmer les ardeurs révolutionnaires.

Il semble donc que l'influence des mouvements contestataires de la Nouvelle Gauche n'ait pas été très positive pour les libertés civiques, compte tenu des mesures très strictes institutionnalisées sous la présidence paranoïaque de Nixon. Après le scandale du Watergate qui poussa ce dernier à démissionner le 9  août 1974, on put noter un certain ralentissement des mesures répressives à l'encontre des contestataires. Par exemple, une loi sur la liberté de l'information fut adoptée en 1975 (Freedom of Information Act, FOIA) qui permit à la population, et plus encore aux activistes, de consulter les dossiers les concernant, et d'apprendre quels moyens avaient été mis en œuvre pour les retrouver et les surveiller en toute discrétion.

Les présidences de Ford et de Carter se distinguèrent nettement de celle de Nixon, à la grande satisfaction des contestataires. En revanche, l'arrivée au pouvoir de Reagan marqua une nouvelle recrudescence dans la surveillance policière. Cela pouvait s'expliquer par le fait qu'il avait été lié à ce qui s'était passé à Berkeley en sa qualité de gouverneur de Californie dès 1967 et, par là-même, en tant que président du conseil d'administration de Berkeley. Il avait également été un proche du gouverneur Brown, son prédécesseur. Reagan empêcha les jeunes activistes d'avoir accès à leur dossier, de crainte que certains ne cherchent à retrouver les agents ou les personnes qui avaient permis de les localiser.

On ne peut pas réellement dire qu'en ce qui concerne les libertés civiques les actions des contestataires aient joué en leur faveur ou en celle des générations suivantes. En revanche, leurs successeurs peuvent remercier les contestataires des années soixante d'avoir permis un assouplissement du règlement universitaire et d'avoir entraîné des réformes dans leur sillage, dont ils peuvent désormais profiter.

On peut mettre à l'actif des contestataires de la Nouvelle Gauche des changements significatifs. Les revendications étudiantes permirent d'améliorer les conditions de vie sur le campus et firent prendre conscience à l'administration des concessions nécessaires pour apaiser les tensions. L'université de Berkeley souhaitait que l'atmosphère soit plus détendue entre étudiants et administration et que le dialogue s'instaure à nouveau dans l'intérêt de tous. Même si la hiérarchie ne pouvait disparaître pour des raisons bien compréhensibles, les dirigeants de Berkeley autorisèrent les jeunes à siéger lors de réunions importantes pendant lesquelles l'avenir de l'université (et par conséquent leur avenir) était au centre du débat. On peut donc reconnaître que les revendications estudiantines ont été prises au sérieux et que leur principe de démocratie de participation n'a pas laissé l'administration  universitaire indifférente. Des cours réclamés par les étudiants apparurent dans les programmes universitaires. Il s'agissait pour la plupart de cours en rapport avec l'actualité, avec ce qui se passait dans la société et impliquait les États-Unis. Certains avaient trait à l'engagement américain au Vietnam, au chômage, à la ségrégation raciale, au rôle de l'étudiant dans la société, à l'usage des stupéfiants, ou plus tard au SIDA. Même si certains sujets étaient moins importants aux yeux des étudiants de Berkeley, l'administration fit des efforts remarqués. On améliora les conditions de vie par des travaux dans les résidences universitaires, par un service de restauration plus varié et plus en adéquation avec les attentes des jeunes, par un réaménagement des horaires de la bibliothèque, notamment au moment des partiels, afin de permettre aux jeunes de réviser pratiquement en permanence et d'avoir accès aux livres ou aux salles d'informatique. L'université tenta de cesser de traiter les jeunes comme de vulgaires numéros, bien qu'il soit impossible de connaître personnellement chaque étudiant dans un établissement de cette taille. Pour cela, les correspondances entre administration et étudiants furent personnalisées : chacune des lettres passait entre les mains de l'un des professeurs de l'étudiant concerné, ce qui  rassurait l'intéressé en ce sens qu'il était suivi par une personne qui le connaissait et qu'il connaissait. Les cours d'instruction militaire, tant décriés par les étudiants, furent définitivement supprimés au début des années soixante-dix et les recruteurs de l'armée vinrent moins fréquemment sur le campus.

En dépit de ces changements notables, certains étudiants pensaient que la seule préoccupation de l'administration était de prévenir une autre révolte. Pour cela, l'université essayait de satisfaire matériellement les étudiants du mieux qu'elle le pouvait, ce qui fit dire à certains qu'elle adoptait des méthodes quasi similaires à celles du gouvernement des années cinquante, dont le but était d'anesthésier la population étudiante.

La contestation qui se développa pendant les deux décennies suivantes fut plus modérée. L'influence des étudiants avait permis l'émergence d'autres contestations dans la société américaine : celle des Indiens, des femmes ou des homosexuels et avait relancé celle des Noirs, tout en donnant un exemple à suivre aux mouvements européens. Contrairement aux autres organisations contestataires, les mouvements étudiants disparurent de la scène sociale américaine en 1973. Ainsi, ne peut-on pas mettre véritablement à leur actif la fin des combats au Vietnam puisqu'ils se poursuivirent un peu après leur disparition. Le retour au calme complet sur les campus eut lieu en 1974, même si certains réagirent encore de manière sporadique, comme ce fut le cas en 1978-1979 contre l'apartheid en Afrique du Sud. Il faut également noter que les étudiants devinrent de plus en plus conservateurs dans les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix. Ils n'hésitaient pas à soutenir les candidatures de Ronald Reagan ou de George Bush, ce qui représente un élément nouveau qui distingue nettement les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix des années soixante.

– En dépit du retour au pouvoir des républicains, ne peut-on pas dire que les mouvements contestataires de la Nouvelle Gauche ont influencé d'autres organisations américaines jugées marginales par l'élite au pouvoir ?

– Les étudiants de la Nouvelle Gauche ont très légèrement soutenu les Noirs dans leur lutte pour les droits civiques ; mais on ne peut pas dire qu'ils aient eu une influence significative sur la communauté de couleur. Les activités militantes des Noirs devenaient de moins en moins perceptibles dans la mesure où, dès 1975, des problèmes internes au mouvement noir l'affaiblirent et le divisèrent. Par exemple, un combat opposait les partisans des théories marxistes favorables à la lutte contre la population blanche et les intégrationnistes qui essayaient de trouver des terrains d'entente avec celle-ci. La plupart des Noirs estimaient que les défenseurs de l'intégration pactisaient en fait avec l'ennemi et reniaient leur origine première, puisqu'elles n'étaient pas assez critiques de la politique de Reagan.

Comme les Noirs, les Indiens, au nombre de 800 000 environ dans les années soixante-dix, ne semblent pas avoir été très influencés par les contestataires étudiants. En revanche, ils l'ont été par le mouvement noir pour les droits civiques ; ils ont utilisé certains de leurs moyens de pression : les sit-ins, les marches comme la Long Walk de 1978 à Washington, les manifestations ou les occupations de locaux. Ils désiraient une reconnaissance de leurs droits, une considération et un respect de leur culture ; ils tenaient à rappeler au gouvernement que 25 000 des leurs avaient péri pour la liberté pendant la deuxième guerre mondiale. En conséquence, le gouvernement pouvait bien faire un geste en leur faveur au lieu de les déposséder de leurs terres ancestrales. Ils s'opposaient à la politique de Reagan, car elle se révélait néfaste pour la survie de leurs réserves ; d'ailleurs le budget des réserves fut réduit de 50% dans les années quatre-vingt. Les Indiens espéraient également des mesures sociales et sanitaires rapides, car ils représentaient l'une des minorités au taux de chômage le plus élevé, à l'espérance de vie la plus limitée (45 ans en moyenne) et au taux de mortalité le plus fort.

Les femmes furent un peu influencées par le radicalisme des contestataires de la Nouvelle Gauche. Elles étaient lasses du rôle subalterne qui leur était imposé dans le mouvement noir pour les droits civiques comme dans le mouvement étudiant après 1965. Elles souhaitaient peser dans le débat socio-économique et politique, d'autant plus qu'elles représentaient un intérêt électoral non négligeable. On peut dire qu'elles approuvaient et revendiquaient le même principe de démocratie de participation que les membres du SDS avaient tenté d'instaurer avant elles. Une minorité d'entre elles aspiraient à une société androgyne et libre de tout rôle sexuel. La plupart des féministes du mouvement étudiant privilégiaient la lutte politique dirigée contre l'ensemble du système social et économique. Le mouvement féministe le plus influent, NOW, qui comptait près de 250 000 membres en 1987, prenait position sur des sujets comme l'avortement, le viol, le cinéma et les revues pornographiques dont le but était, selon elles, d'humilier les femmes tout en les utilisant à des fins financières ou contre la discrimination sexuelle dont elles étaient les victimes quotidiennes dans une société machiste. NOW revendiquait l'égalité des droits et l'application du principe « à travail égal, salaire égal ». Les féministes espéraient la ratification de l'Equal Rights Amendment en 1972. Malheureusement pour elles, cet amendement fut rejeté en 1982, un nombre insuffisant d'États l'ayant ratifié.

Le mouvement homosexuel avait également subi l'influence des contestataires, et plus particulièrement du mouvement contre-culturel qui avait permis d'aborder au grand jour le problème de l'orientation sexuelle. Les homosexuels s'étaient débarrassés de leur statut d'agitateurs provocateurs dans le but d'atteindre des résultats plus convaincants. Comme les femmes, ils constituaient un enjeu électoral de taille puisqu'ils représentaient environ 10% des personnes en âge de voter vers la fin des années soixante-dix (Hancock, 208). Il n'est d'ailleurs pas étonnant que le Parti Démocrate, du fait des thèmes qu'il défendait, ait approuvé la formation d'une délégation composée de soixante-dix-sept homosexuels lors de sa convention nationale de 1980. A la même époque, le Parti Républicain ne comptait que deux homosexuels dans ses rangs. Les gays étaient fiers de leur particularisme sexuel et social et s'efforçaient de l'assumer, même s'ils rencontraient parfois de sérieux problèmes lorsqu'il était question de trouver et de garder un logement ou un emploi. Ils organisèrent des rassemblements fortement médiatisés rappelant ceux des jeunes contestataires. Ils programmèrent de grandes manifestations en juin et en octobre 1979, comme le Gay Pride Day, dans des villes telles que New York et San Francisco, réputées pour leur forte population homosexuelle. Ces événements permettaient aux homosexuels de montrer qu'ils n'étaient pas aussi différents qu'on voulait le laisser croire au reste de la population, qu'ils étaient fiers de leur identité, et qu'ils représentaient une minorité en plein essor. Ils insistaient régulièrement sur les mesures à prendre pour combattre le SIDA, maladie qui décimait leur communauté de manière rapide et alarmante.

En conséquence, il semble que les mouvements contestataires aient influencé les organisations protestataires qui ont fleuri dans les années soixante-dix et quatre-vingt. En revanche, les modes d'action adoptés pendant ces deux décennies sont plus modérés, plus réfléchis que ceux utilisés pendant les années soixante. Ces contestataires partageaient la méfiance des jeunes envers toute forme de bureaucratie, de hiérarchie et d'autoritarisme, ce qui fait d'eux les héritiers de la tendance radicale prônée dans les années soixante. Les États-Unis n'ont pas été le seul pays à connaître une agitation sociale et universitaire de grande envergure dans les années soixante. Au même moment, d'autres mouvements apparaissaient un peu partout en Europe, en raison d'un climat politique et socio-économique propice à la contestation. Fallait-il attribuer ce phénomène aux Américains dont les idées avaient franchi l'Atlantique pour venir influencer leurs camarades européens, ou à un élan spontané dont les contestataires de l'Ancien Monde étaient les seuls responsables ?

2. Héritage européen

D'après Jean-Jacques Brochier et Bernd Oelgart, qui ont rédigé L'internationale étudiante (1968), il semble qu'il n'y ait pas eu d'influence véritable entre mouvements américains et européens. Ces derniers se sont plutôt développés de manière autonome et cloisonnée, même si leurs attentes et leurs moyens d'action étaient quasi-similaires à ceux des mouvements américains. Les mouvements étudiants de Berkeley par exemple ont évolué en autarcie sans se soucier des autres mouvements internationaux qui, eux, étaient informés de la tournure que prenaient les événements en Amérique. Essayons de dresser une vue panoramique et succincte de la contestation étudiante européenne qui a pris forme dans le sillage de la contestation étudiante américaine. Il est normal que les différents mouvements européens qui ont vu le jour vers la fin des années soixante aient refusé de considérer les mouvements américains comme des exemples à suivre ou des modèles. Ces mouvements espéraient avoir la primeur et être perçus en tant qu'organisations à part entière et non en tant que résidus du courant contestataire américain, imitant tant bien que mal leurs aînés.

Un soulèvement étudiant éclata le 30 janvier 1968 en Pologne, lorsqu'une cinquantaine de jeunes furent arrêtés pour avoir réclamé la liberté de l'art à la fin de Dziady (« Ancêtres »), pièce de théâtre d'Adam Mickiewicz hostile à la politique et à la propagande russe. Leurs camarades, choqués par les moyens répressifs et totalitaires mis en œuvre pour les museler, décidèrent de se mettre en grève. Le mouvement fut suivi dans toutes les universités du pays qui devinrent ainsi un véritable champ de bataille du fait des affrontements répétés entre étudiants et forces de l'ordre. Les jeunes furent soutenus par la classe ouvrière qui les trouvait courageux de dénoncer les pratiques scandaleuses du pouvoir. Cela leur était possible, car ils n'appartenaient pas encore au système, contrairement à la masse ouvrière qui pouvait subir les représailles de ses critiques à tout moment. Finalement, le calme se rétablit en avril 1968, peu de temps avant la période des examens (Caute, 71-75).

Rome fut le point de départ de la contestation italienne en mars 1968, lorsque des étudiants se heurtèrent violemment aux forces de l'ordre devant la faculté d'architecture alors qu'ils allaient exiger de l'administration qu'elle fasse pression auprès du parlement  pour obtenir le vote d'une loi de réforme universitaire. Cet épisode était en fait l'aboutissement d'une revendication estudiantine qui avait débuté en 1967, paralysant au passage près d'une trentaine d'universités. Comme leurs camarades américains, les jeunes Italiens occupaient les bâtiments afin de montrer leur détermination. L'Italie comptait alors près de 530 000 étudiants dont la plupart étaient favorables à la mise en place d'une contre-université similaire à celle apparue outre-Atlantique. Le but était d'aider les universités traditionnelles à faire face à des problèmes de surpopulation étudiante. Certains chiffres sont éloquents : au niveau national il y avait environ un professeur pour quarante étudiants, alors qu'à Rome on comptait un professeur pour plus de deux cents étudiants. Les jeunes Italiens se plaignaient d'avoir peu de contacts avec des professeurs plus intéressés par la politique et par leur réussite personnelle que par l'enseignement et les progrès des étudiants. De plus, les jeunes Italiens apportèrent leur soutien au mouvement pacifiste américain : ils prirent position contre la guerre du Vietnam lors d'une manifestation, le 16 mars 1968, devant l'ambassade américaine à Rome. L'agitation estudiantine s'éteignit début juin lorsque les administrations universitaires décidèrent de fermer les campus jusqu'à la rentrée suivante. La tactique semble avoir été la bonne : les esprits s'étaient calmés et les jeunes Italiens regagnèrent leurs établissements dans de bien meilleures dispositions à l'automne (Caute 76-81).

L'Espagne franquiste connut également une rébellion étudiante dès mars 1968. Le gouvernement du général Franco ferma l'université de Madrid après une manifestation étudiante contre la guerre du Vietnam qui servit de prétexte pour demander la fin du régime totalitaire espagnol. Ces jeunes furent immédiatement renvoyés pour faire un exemple. Les étudiants en cause appartenaient tous à la Fédération de l'Université Démocratique fondée en 1962, mouvement favorable à l'assouplissement du règlement universitaire et à la lutte contre le fascisme. Ce mouvement était assez proche du SDS, dans la mesure où tous deux menaient en parallèle révolte universitaire et révolte sociale. D'autres universités furent également fermées jusqu'à nouvel ordre (celle de Bilbao et de Salamanque) et la milice procéda à de nombreuses arrestations d'étudiants récalcitrants. Le gouvernement, qui souhaitait le retour à la paix sociale, annonça officiellement des réformes dès le 22 mai. Les mesures principales prévoyaient la construction de trois nouvelles universités et de deux instituts de technologie, immédiatement après le limogeage du ministre de l'éducation. En contrepartie, le gouvernement exigea des étudiants qu'ils s'abstiennent de critiquer le régime franquiste contrairement à ce qu'ils avaient fait jusque-là et il fut écouté (Caute 81-85).

La Grande-Bretagne fut, elle aussi, confrontée à la contestation étudiante. La jeunesse manifesta contre le nucléaire en 1967, après l'abandon définitif de la Campaign for Nuclear Disarmament, campagne pour le désarmement nucléaire qui avait débuté en 1958. Cet abandon était consécutif à l'arrivée au pouvoir du travailliste Harold Wilson. En 1968, près de 25 000 étudiants défilèrent devant l'ambassade américaine à Londres pour convaincre Washington de l'absurdité des combats au Vietnam. En mai 1968 fut publié Black Dwarf, journal underground qui se disait favorable à une révolte internationale généralisée : « WE SHALL FIGHT WE WILL WIN-PARIS LONDON ROME ». La révolte étudiante disparut progressivement ; elle fut remplacée par un conflit racial, dès juillet 1968. Le mouvement, qui prenait de l'ampleur, était mené sous l'impulsion d'Enoch Powell, parlementaire hostile à toute immigration. En fait, une révolte chassait l'autre (Caute 89-93).

L'Allemagne connut également une vague contestataire étudiante. En revanche, le pays avait déjà fait l'expérience de l'université libre à Berlin (1948) censée servir de pendant à l'université Humboldt située dans le secteur soviétique depuis 1945. Les étudiants étaient autorisés à suivre des cours de politique contemporaine et à donner leur point de vue sur la manière dont le pays était gouverné, ce qui devait permettre à la liberté d'expression de s'épanouir. Ainsi, les souhaits des jeunes Allemands avaient-ils été exaucés bien avant ceux de leurs camarades américains. La contestation étudiante était menée par le Sozialistischer Deutscher Studentenbund (SDS) fondé en 1946 par le Parti Démocrate social et dirigé par Rudi Dutschke, âgé d'une vingtaine d'années. Son leader était un farouche opposant à la politique conduite en Union Soviétique et en Allemagne de l'Est car, d'après lui, elle avait pour seul but l'asservissement de l'individu. Dutschke critiquait également la bourgeoisie démocrate qu'il jugeait pervertie, car elle se complaisait à laisser en l'état une situation lui permettant de s'enrichir encore plus. Le mouvement comptait environ 3 000 membres en 1968, ce qui représentait 10% à 25% de la population étudiante de chacune des grandes universités du pays. Après l'assassinat de Dutschke en avril 1968, l'organisation fut en perte sensible de vitesse faute de leader charismatique. Afin de redonner une âme au mouvement, les nouveaux dirigeants se montraient favorables à une radicalisation des positions envers ce qu'ils appelaient « l'état nazi ». Cette étape de redressement fut brève, et le mouvement, en proie à des conflits internes et à court d'arguments, disparut au début de l'année 1970.

Influencée par la contestation allemande, la jeunesse yougoslave se mobilisa à Belgrade en juin 1968 ; elle occupa les locaux de l'administration de l'université après l'arrestation de certains étudiants lors d'un concert gratuit donné en faveur des travailleurs. Les jeunes réclamaient également le départ des ministres serbes du gouvernement, car ils passaient leur temps à mal informer la population sur la situation politique et socio-économique du pays. A l'instar de leurs camarades américains, ils distribuèrent des tracts, occupèrent des locaux et reçurent le soutien de certains professeurs persuadés du bien fondé de leurs critiques à l'encontre de la bourgeoisie rouge. Face à un tel désordre social et politique, le maréchal Tito céda aux désirs des contestataires et proposa les réformes universitaires qui s'imposaient. Satisfaits, les jeunes reprirent le chemin des universités dès le 9 juin 1968 (Caute 97-112).

En France, les événements de mai 1968 semblaient être la répétition de la révolte américaine, dans la mesure où les acteurs étaient des étudiants brillants, inscrits à Nanterre, université moderne ouverte en 1964, et ils s'élevaient contre une administration autoritaire qui leur refusait le droit de manifester contre la guerre du Vietnam. La révolte française devint rapidement universitaire puis sociale lorsque les jeunes reçurent le soutien de la classe ouvrière et d'organisations syndicales comme la CGT. A l'inverse des étudiants américains, les jeunes parisiens et leurs principaux leaders, Daniel Cohn-Bendit, Alain Krivine, Jacques Sauvageot ou Alain Geismar étaient plus réceptifs au message des figures révolutionnaires du Tiers-Monde (Che Guevara, Mao) qu'à celui des maîtres à penser de la Nouvelle Gauche américaine.

Le développement des mouvements contestataires étudiants américains semble bien différent de celui de la gauche européenne. Au début des années soixante, les actions de ces organisations d'outre-Atlantique étaient teintées d'un radicalisme typiquement américain qui allait progressivement être modifié par la philosophie marxiste, ce qui  explique le combat mené en 1968 par la faction Weatherman, branche révolutionnaire et armée du SDS. A l'inverse, les contestataires européens qui donnaient l'impression d'être des partisans inconditionnels du marxisme, favorables à la lutte des classes, allaient progressivement devenir plus modérés en appliquant les principes du radicalisme : prendre le problème à la source afin de déterminer les dysfonctionnements, sans toutefois recourir à l'action révolutionnaire pour les résoudre. Les mouvements européens paraissaient plus intellectuels et plus intéressés par un débat idéologique, alors que les contestataires américains le jugeaient inutile. En revanche, des points communs existent entre Nouvelle Gauche française et radicalisme américain. Cela se traduisait par un recours systématique à l'idéalisme, à l'anti-autoritarisme, à l'autonomie, à un activisme non-violent et spontané, et se caractérisait par une révolution politique menée parallèlement à une révolution contre-culturelle, aussi bien sur la scène universitaire que sur la scène sociale, l'une étant le prolongement de l'autre. Ces similitudes n'étaient pas propres au mouvement français ; elles se retrouvaient également dans le fonctionnement d'autres organisations européennes comme le mouvement allemand, composé d'écologistes, de féministes, d'antimilitaristes et d'opposants au nucléaire, dont le but était de repenser la société pour la rendre plus agréable.

En Europe comme aux États-Unis, la jeunesse contestataire souhaitait se construire un monde qui lui convienne ; c'est pourquoi des mouvements de transformation sociale, à l'ambiance fraternelle, servaient de refuge aux étudiants et de substituts à une société qu'ils jugeaient décadente. A l'instar des étudiants américains, les mouvements européens avaient recours à des moyens de pression non-violents tels que les sit-ins, les marches ou les occupations de bâtiments. Les thèmes utopiques des jeunes américains et des jeunes européens étaient similaires. En raison de son rôle limité, la société devait être modifiée en profondeur : le système éducatif réformé car trop spécifique et peu en phase avec la vie professionnelle, les étudiants considérés comme individus politiques et citoyens à part entière, et leurs remarques prises en considération, car porteuses d'un souffle nouveau (la démocratie de participation) utile au bon développement de la cité.

Bien que l'influence de la Nouvelle Gauche se soit fait ressentir dans différentes organisations aussi bien sur le territoire américain qu'à l'étranger, il semble que ses principaux héritiers aient été les écologistes. Comme eux et avant eux, la Nouvelle Gauche pensait que l'humanité pouvait vivre dans la paix, en harmonie, en parfaite communion avec la nature, à l'abri du modernisme et du matérialisme ambiants. D'après Fritjof Capra et Charlene Spretnak dans Green Politics (1984), les thèmes des écologistes ressemblent à ceux des contestataires américains de la Nouvelle Gauche : l'écologie, la responsabilité civique, la non-violence, la décentralisation et la spiritualité (28-56). Ce thème est d'ailleurs repris par Claude-Jean Bertrand dans Les années soixante 1961-1974 (145-47), Marie-Christine Granjon dans L'Amérique de la contestation (574-76), Manuela Semidei dans Les contestataires aux États-Unis (153-62) et Daniel Royot dans Histoire de la culture américaine :

Assumant la fonction de refuge, la nature à l'écart de la civilisation prend aussi valeur mythique en signifiant harmonie, simplicité et amour afin d'accueillir les nouveaux styles de vie. Pour Snyder, les cheveux longs représentent la puissance naturelle. La sacralisation de la wilderness associe de surcroît des courants qui traversent la contre-culture : indianisme, zen et panthéisme néo-romantique. Substitut à la prairie perdue, la nature invite de nouveau au rêve américain (464).

Ces propositions apparaissent comme un compromis entre une démocratie écologique et spirituelle et une démocratie de participation comme l'énonçait le « Port Huron Statement ». Le porte-drapeau du mouvement vert aux Etats-Unis est le Green Party USA créé en 1984. Il s'inscrit dans la mouvance de la Nouvelle Gauche des années soixante. Ce parti politique défend des valeurs qui ne sont pas sans faire écho à celles de la Nouvelle Gauche contestataire et réformatrice. Par exemple, les écologistes américains souhaitent que tout citoyen participe à la vie de la cité :

Every human being deserves a say in the decisions that affect their lives; no one should be subject to the will of another. Therefore we will work to increase public participation at every level of government to ensure that our public representatives are fully accountable to the people who elect them. We will also work to create new types of political organizations that expand the process of participatory democracy by directly including citizens in the decision making process (The Greens, 1)[2].

Le début de cette profession de foi n'était pas sans rappeler le principe de démocratie de participation de la Nouvelle Gauche. La fin ne laisse plus aucun doute en la matière, les écologistes allant même jusqu'à emprunter l'expression à leurs aînés. Les défenseurs de l'environnement abordent également des thèmes comme la sagesse écologique selon laquelle tous doivent protéger la terre pour la léguer aux générations à venir dans le meilleur état possible, la justice sociale et l'égalité des chances, la non-violence, le respect de la diversité et la décentralisation, thèmes chers à la Nouvelle Gauche. A l'inverse de la Nouvelle Gauche fortement machiste, « les Verts » promettent de ne faire aucune discrimination sexuelle au sein de leur mouvement.

Le mouvement écologiste américain, dans le sillage du mouvement contre-culturel des années soixante, organise chaque année le 22 avril, et ce depuis 1970, Earth Day, lors duquel il essaie de sensibiliser l'opinion publique aux problèmes de l'environnement. Gaylord Nelson, organisateur du premier Earth Day alors qu'il était sénateur du Wisconsin avait défini l'objectif de cette journée en ces termes en 1970 :

To shake up the political establishment and force this issue onto the national agenda. It was a gamble, but it worked (EDO).

Cette première manifestation rassembla près de 20 millions de personnes dans le pays tout entier, dans le même esprit que les grands rassemblements organisés par la Nouvelle Gauche. En l'an 2000, le Jour de la Terre fut suivi par plus de 350 millions de personnes appartenant à plus de 5 000 organisations écologistes dans 184 pays. Bien que de nombreux spécialistes français et étrangers situent « les Verts » plus à gauche qu'à droite de la scène politique, Capra et Spretnak pensent qu'ils dépassent de loin ces querelles d'appartenance à une mouvance :

It is an ecological, holistic, and feminist movement that transcends the old political framework of left versus right (XIX).

Dans les années quatre-vingt, en Europe, cette nouvelle force politique commença à bouleverser de plus en plus les cartes lors des élections présidentielles, en raison de son ambiguïté idéologique. Si la Nouvelle Gauche américaine s'est efforcée d'adopter une position radicale, il en va de même pour « les Verts » qui se démarquent assez nettement des deux principales tendances politiques mondiales. Ils abandonnent et évitent le débat traditionnel droite-gauche, ce qui est en soi un objectif que la Nouvelle Gauche n'avait pas ou avait mal réussi à tenir. Lors des élections présidentielles américaines de novembre 2000, Ralph Nader, candidat du Green Party, obtint plus de trois millions de voix, empêchant par là-même Al Gore de remporter l'élection, l'électorat écologiste étant plus proche des démocrates que des républicains. Le programme de Nader se résumait en huit points , « Equal Protection, Democratic Government, Protecting Consumer Rights, The Environment, A Just Economy, Restraining Corporate Power, Education, Peace and Justice Foreign Policy », dans lesquels on sent l'influence de la Nouvelle Gauche simplement dans la formulation. Depuis 1960, la Nouvelle Gauche et ses idées ont fait du chemin.

Conclusion

Même si en près de dix ans d'existence, entre 1960 et 1970, la Nouvelle Gauche n'a pas réussi à atteindre les objectifs qu'elle s'était fixés comme la transformation de la société - moins de pauvreté, moins de ségrégation raciale, plus de participation des citoyens dans la vie politique, fin plus rapide de la guerre du Vietnam - et même si elle a disparu en laissant un goût d'inachevé, elle a semé les graines d'une contestation que d'autres mouvements américains et internationaux se sont efforcés et s'efforceront de faire germer. Elle a servi de précurseur en devenant la chambre de résonance de tous les maux de l'Amérique. Son idéalisme s'est également propagé un peu partout sur la scène internationale, influençant au passage tous les contestataires qui souhaitaient se faire entendre haut et fort. Contrairement à la nouvelle droite intransigeante, fondamentaliste, militariste, patriarcale et homophobe, les mouvements qui se disent les héritiers de la Nouvelle Gauche sont essentiellement libertaires, communautaires, antimilitaristes, influencés par le spirituel et humanistes. Les actions de cette Nouvelle Gauche multiforme ont eu cinq conséquences remarquables : elles ont permis une certaine libéralisation de la société, mais entraîné une répression étatique, elles ont également ouvert la voie à des réformes universitaires et influencé les contestataires américains et européens. Elle a donné espoir à toute une génération, dépoussiéré un radicalisme mal en point dans une société résolument capitaliste, redynamisé la scène politique américaine, chose qui paraissait impossible au sortir d'années cinquante strictes, austères et laissant peu de marge de manœuvre à tout élan qui n'était pas approuvé par l'ordre établi. La Nouvelle Gauche peut s'enorgueillir d'avoir fait prendre conscience de ses possibilités à un monde universitaire trop académique et sclérosé et d'avoir mobilisé l'opinion publique américaine et internationale contre la guerre du Vietnam et les effets pervers de l'impérialisme américain. Elle a également permis à tout un pays de s'interroger sur les réalités d'un rêve américain qu'une « majorité silencieuse » trouvait de plus en plus cauchemardesque dans une nuit américaine qui n'en finissait pas. Même si la Nouvelle Gauche avait totalement disparu du paysage politique américain en 1972, ses adeptes de la première heure, comme Todd Gitlin, sentaient que son souffle était toujours présent, prêt à raviver les braises d'un mécontentement constant et atemporel :

The Movement is everywhere; it exists perhaps as a disembodied idea, a historical ghost come too early or too late (...) If the Movement exists it exists despite itself, because so many people need to believe in it - a curious and fragile existence indeed (Partisan Review, 458).

D'après lui, une nouvelle Nouvelle Gauche pouvait parfaitement voir le jour, tirant les leçons des échecs de celle des années soixante et améliorant les projets qui avaient fait sa force, comme la démocratie de participation. Le mode d'emploi était clair, précis, et immanquable puisqu'il figurait en couverture du « Port Huron Statement » de 1962. Il pouvait être le gage du succès d'une nouvelle tentative de transformation sociale :

We seek the establishment of a democracy of individual participation governed by two central aims: that the individual share in those social decisions determining the quality and direction of his life; that society be organized to encourage independence in men and provide the media for their common participation.

Si un autre mouvement souhaite reprendre le flambeau de la Nouvelle Gauche des années soixante, nul doute qu'il pourrait commencer par là son programme de refonte de la société américaine.

Notes

[1]  The quality or state of being liberal
a : often capitalized : a movement in modern Protestantism emphasizing intellectual liberty and the spiritual and ethical content of Christianity; b : a theory in economics emphasizing individual freedom from restraint and usually based on free competition, the self-regulating market, and the gold standard; c : a political philosophy based on belief in progress, the essential goodness of the human race, and the autonomy of the individual and standing for the protection of political and civil liberties; specifically : such a philosophy that considers government as a crucial instrument for amelioration of social inequities (as those involving race, gender, or class).
In http://www.merriam-webster.com/dictionary/liberalism

[2] http://www.naderlibrary.com/lit.crashparty.appF.htm

Bibliographie

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Pour aller plus loin

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Pour citer cette ressource :

Frédéric Robert, "Héritage de la Nouvelle Gauche Américaine des années soixante", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), mars 2011. Consulté le 24/10/2018. URL: http://cle.ens-lyon.fr/anglais/civilisation/domaine-americain/les-grands-courants-politiques/heritage-de-la-nouvelle-gauche-americaine-des-annees-soixante