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Conservatism in American Political Culture: the Example of Irving Kristol

Par Aurélie Godet : Maître de conférences - Université Michel de Montaigne - Bordeaux 3
Publié par Clifford Armion le 04/05/2007
Aurélie Godet s'interroge ici sur le statut de l'idéologie conservatrice aux Etats-Unis, remettant en cause l'idée d'une tradition conservatrice ancrée dans le pays au profit d'une idéologie qui se développe en réaction à une conjoncture sociale ou économique particulière.

Vidéo de la conférence

Texte de la conférence

Le texte ci-dessous est librement adapté de la conférence d'Aurélie Godet.

1. Les Etats-Unis, entre libéralisme et conservatisme

Au cours des 50 dernières années, une véritable révolution conceptuelle s'est opérée dans le domaine de l'historiographie des Etats-Unis : d'une vision d'un pays progressiste (liberal)[1] et hostile au conservatisme, les historiens sont passés à la vision d'un pays dans lequel le conservatisme est devenu la norme.

Dans les années 50, pour la majorité des historiens, le conservatisme était étranger à la culture populaire américaine : c'était un « style paranoïde » (paranoid style), une « pathologie politique » (political pathology), un « besoin aigu de reconnaissance sociale » (status anxiety). Dans The Liberal Imagination (1950), Lionel Trilling remarquait que le libéralisme n'était pas simplement la tradition intellectuelle dominante aux Etats-Unis : c'était avant tout la seule tradition existante (liberalism is not only the dominant, but even the sole, intellectual tradition). Certes, le pays pouvait avoir des impulsions conservatrices, mais celles-ci se traduisaient par des « réflexes mentaux irréfléchis » (irritable mental gestures), plutôt que par des idées bien développées. Dans The Liberal Tradition in America (1955), Louis Hartz est allé encore plus loin. Pour lui, l'absence d'une aristocratie de type féodal et d'une classe ouvrière consciente de sa condition avaient fait des Etats-Unis le parfait exemple d'une société libérale. Daniel Bell, quant à lui, a écrit dans The End of Ideology (1960) que l'affrontement gauche-droite enflammé avait laissé la place à un débat posé sur la meilleure façon de gouverner le pays.

Trilling, Hartz et Bell s'accordent sur 2 aspects. D'une part, les aspirations des « nouveaux conservateurs » (des gens comme Russell Kirk, Francis Wilson et Peter Viereck) ne sont rien de plus qu'une quête étrange et futile. D'autre part, le conservatisme est une idéologie aristocratique, née d'un mouvement historique spécifique et unique : la réaction de l'aristocratie agraire issue du Moyen-âge à la Révolution française.

Cette conception du conservatisme en tant qu'idéologie aristocratique a été sérieusement ébranlée par la « révolution conservatrice » des années 70 et 80. Entre 1964 et 1980, la droite a progressivement gagné du terrain. Une base structurée s'est progressivement formée dans le sud et l'ouest du pays ; des intellectuels conservateurs ont commencé à définir une ligne politique ; tandis que la tendance démographique donnait de plus en plus de poids au sud-ouest du pays. C'est ainsi qu'en 1980, ces trois phénomènes parallèles ont porté au pouvoir Ronald Reagan, un homme dont la philosophie se situait à l'opposé de la politique réformatrice (liberalism) de Lyndon B. Johnson : pour Reagan, le gouvernement n'apporte pas la solution, il constitue plutôt le problème.

Le phénomène Reagan et ses conséquences ont conduit certains historiens à proposer une nouvelle lecture de l'histoire américaine. Finalement, les Etats-Unis avaient peut-être toujours été une nation conservatrice. Peut-être le conservatisme américain était-il profondément ancré dans les institutions et les principes fondateurs du pays. Peut-être le conservatisme était-il, par bien des aspects, une norme de la pensée américaine, plutôt qu'une aberration.

Cette soudaine prise de conscience a produit plusieurs études sérieuses sur l'évolution de la pensée conservatrice américaine. Dans The Populist Persuasion (1995), Michael Kazin démontre que le discours politique populaire du 20e siècle était en fait dominé par des idées de droite. Dans Catholic Intellectuals and Conservative Politics in America, 1950-1985 (1993), Patrick Allitt met en lumière les liens fondamentaux qui existent entre le catholicisme et le conservatisme. Quant à Charles Dunn et J. David Woodard, dans American Conservatism from Burke to Bush (2003), ils tentent de reconstruire l'idéologie qui a réussi à se développer de façon presque invisible.

Le travail de ces chercheurs a eu une influence majeure. Aujourd'hui, la plupart des historiens considèrent le conservatisme comme une « action » normale plutôt qu'une « réaction » pathologique. Certains vont même jusqu'à dire que le conservatisme est une idéologie autonome, c'est-à-dire une idéologie dont l'émergence n'est pas due à une conjoncture historique particulière ou à de quelconques forces sociales.

L'intervenante ne partage pas cette vision du conservatisme. Elle considère que la plupart des conservateurs adoptent des idées conservatrices pour défendre un ordre établi précis ; ce conservatisme n'est pas primaire, inné, c'est un moyen, une posture : une idéologie conjoncturelle qui se développe en fonction de besoins historiques spécifiques. La question qu'elle se propose d'aborder n'est donc pas : « Pourquoi est-ce que certaines personnes sont des conservateurs-nés et d'autres, non ? », mais plutôt : « Dans quel contexte politique, social et culturel une idéologie conservatrice émerge-t-elle ? »

2. Les conditions d'émergence d'une culture conservatrice

On peut recenser trois tendances dans l'étude du conservatisme américain contemporain.

Selon une première approche, les historiens s'intéressent au sommet de l'échelle : les partis politiques, les dirigeants d'entreprise, les fondations et les groupes de réflexion. Ainsi, Mary Brennan, dans Turning Right in the Sixties: The Conservative Capture of the GOP (1995), explique comment les conservateurs ont pris le contrôle du parti républicain et par là-même du sud des Etats-Unis. Dans un article publié en 2006, Kimberly Phillips-Fein s'est intéressée à un petit groupe d'hommes d'affaire. Elle a montré comment ce groupe de plus en plus influent s'est mobilisé pendant les années Eisenhower contre des principes libéraux bien établis hérités du New Deal. Alice O'Connor, elle, s'est penchée sur la tradition philanthropique. Tandis que l'establishment philanthropique traditionnel se réorganisait suite au Tax Reform Act de 1969[2], la droite conservatrice préparait le terrain à un autre réseau philanthropique dont l'objectif était de fournir les ressources culturelles, intellectuelles et idéologiques nécessaires à un retour gagnant du libéralisme économique (au sens français, donc ; laisser-faire capitalism). Ce retour étant annoncé par l'érosion progressive de l'Etat Providence issu du New Deal et de la fiscalité progressiste, ainsi que la déréglementation du marché du travail et des revenus des entreprises et des particuliers.

Une autre approche, adoptée par des historiens tels que Kevin Kruse ou Lisa McGirr, consiste à se concentrer sur la base du conservatisme, c'est-à-dire le travail des militants et des organisations au niveau local. En 2003, Jeff Roche, dans une étude de la partie septentrionale du Texas (the Texas Panhandle) dans les années 60, s'est penché sur l'émergence d'un « conservatisme de cow-boys » (cowboy conservatism) pour défendre la tradition chrétienne blanche, attachée aux valeurs familiales et au capitalisme. Il n'y voit pas une réaction aux grands bouleversements des années 60 véhiculés par la télévision, mais plutôt un combat local pour définir et préserver des valeurs locales. Cet article de Roche propose des analyses approfondies des effets, sur la politique locale, du militantisme de sections locales de Students for a Democratic Society (SDS), des campagnes du mouvement Black Power et du busing (programme de transport scolaire mis en place pour aider à la déségrégation des écoles).

Une dernière approche, pour expliquer le succès du conservatisme aujourd'hui, consiste à étudier les idées du mouvement. En effet, ce sont les intellectuels qui ont défini la stratégie officielle et les préoccupations du mouvement conservateur, préparant ainsi le terrain au succès électoral.

Il existe peu d'ouvrages de synthèse sur les idées du conservatisme, mis à part Conservative Intellectual Movement in America since 1945, de George Nash (1976). La plupart du temps, les historiens préfèrent se pencher sur les idées d'un intellectuel conservateur en particulier, qu'ils estiment représentatif ou, au contraire, unique : James Burnham (Daniel Kelly), Ayn Rand (Jennifer Burns), William F. Buckley (John B. Judis), Leo Strauss (Shadia Drury), Daniel Patrick Moynihan (Robert Katlmann), or Frank S. Meyer (Kevin Smant).

L'auteur, qui prépare une biographie d'Irving Kristol, estime que la démarche biographique, même si elle peut paraître plus restrictive, offre une approche idéale du mouvement conservateur américain. Elle s'explique :

D'une part, une telle approche permet de rendre le sujet plus vivant.

D'autre part, si l'on considère que le conservatisme ne relève pas d'un héritage culturel[3], c'est en se concentrant sur une personnalité - sa vie privée, ses rencontres et ses réactions face à des événements précis - que l'on peut retrouver l'origine de ses convictions conservatrices. Ce qui incite un penseur à embrasser des idées conservatrices, ce sont les défis auxquels la société dans laquelle il vit est confrontée, plutôt qu'une tradition intellectuelle dans laquelle il serait né. Ce qui pousse les gens vers le conservatisme, c'est le sentiment que la société ou l'institution, dont ils reconnaissent et approuvent l'utilité et qui fait partie de leur quotidien, pourraient, tout à coup, disparaître. Il y a donc une expérience personnelle à l'origine de chaque prise de conscience conservatrice individuelle.

Enfin, cette approche biographique permet de casser toute illusion d'homogénéité nourrie par le mouvement conservateur ou ses opposants. L'histoire du mouvement conservateur américain est une succession de tensions, de conflits et d'affrontements entre de fortes personnalités. C'est pourquoi le genre biographique est incontestablement le genre le plus approprié pour raconter cette histoire.

La conférence se poursuit dans un premier temps par une présentation rapide de la vie d'Irving Kristol, dont l'auteur est en train d'écrire une biographie. Aurélie Godet explique ensuite les enjeux d'un tel travail sur Irving Kristol :

  • Tout d'abord, il n'existe, à ce jour, aucune biographie d'Irving Kristol, figure pourtant centrale de la pensée conservatrice américaine.
  • A travers la vie d'Irving Kristol, c'est l'histoire américaine du 20e siècle que l'on redécouvre.
  • Kristol a participé aux plus grands débats des 50 dernières années et leur étude devra permettre de reconstituer la généalogie de la pensée néoconservatrice.
  • La carrière de cet acteur majeur du débat américain, qui a su passer de la sphère intellectuelle à la scène politique, oblige à réévaluer les catégories d' « intellectuel » et de « politique ».
  • Enfin, en suivant le parcours d'Irving Kristol, on peut reconstituer le développement d'une pensée souvent provocatrice et dogmatique, contradictoire et avant tout en perpétuelle gestation.

Pour finir, l'auteur nous expose la démarche de sa recherche. Dans son approche biographique, elle s'appuie sur le modèle du cheminement individuel proposé par Frédéric de Coninck et Francis Godard. Loin de chercher à dresser un portrait hagiographique d'une personne, il s'agit ici de considérer le matériau biographique particulier comme un point d'entrée pour aborder une époque.

Notes

[1] Aux Etats-Unis, le terme « liberal » s'oppose à « conservative » et ne recouvre pas la même réalité que le terme français « libéral ». En France, le libéralisme est le plus souvent lié à l'économie et au capitalisme. Une politique libérale correspond à une non-intervention de l'état dans l'économie et le monde de l'entreprise. C'est plutôt une politique de droite. Aux Etats-Unis, « liberal » désigne une politique progressiste de réformes sociales. Cela correspond plutôt à une intervention de l'Etat selon une politique traditionnellement de gauche.

[2] Cette réforme a introduit une distinction entre les public charities et les private foundations. Parmi ces dernières, on distingue les operating foundations, qui organisent et financent leurs propres activités (à caractère souvent philanthropique), des non-operating foundations, dont le but principal est d'apporter un soutien financier à d'autres entités pour leurs activités à caractère parfois politiques. Ces distinctions ont permis d'établir des régimes fiscaux différenciés.

[3] Ainsi, de nombreux fédéralistes avaient commencé leur carrière politique en défendant la Révolution américaine et le premier des conservateurs américains, John C. Calhoun, avait commencé sa carrière en tant que nationaliste jeffersonien.

 

Pour citer cette ressource :

Aurélie Godet, "Conservatism in American Political Culture: the Example of Irving Kristol", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), mai 2007. Consulté le 23/06/2018. URL: http://cle.ens-lyon.fr/anglais/civilisation/domaine-americain/les-grands-courants-politiques/conservatism-in-american-political-culture-the-example-of-irving-kristol