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1965-1970: Nouvelle Gauche et révolution

Par Frédéric Robert : Maître de conférences - Université Jean Moulin - Lyon III
Publié par Clifford Armion le 03/01/2011
Après cinq années passées à tenter de réformer la société américaine (entre 1960 et 1965) sans obtenir de véritables résultats probants, la Nouvelle Gauche américaine, particulièrement sa branche étudiante, le Students for a Democratic Society (SDS) changea radicalement de cap, renonçant ainsi à ses principes originels. Elle s'engagea ouvertement dans la révolution entre 1965 et 1970, car il s'agissait, à ses yeux, de la seule manière d'ébranler la société américaine. Malgré ce réajustement stratégique, elle ne put durer sur la scène politique américaine. L'action révolutionnaire eut raison d'elle et de ses sympathisants.

Introduction : de la réforme à la révolution

La Nouvelle Gauche américaine est un courant politique contestataire des années soixante composé de différents groupes sociaux, plus communément appelés « The Movement » dont l'objectif commun était de parvenir à la transformation radicale de la société capitaliste américaine. On comptait parmi ses sympathisants les Noirs luttant pour la défense de leurs droits civiques, les minorités ethniques, les femmes, les homosexuels et les étudiants y appartenaient. Ces derniers, affiliés au Students for a Democratic Society (SDS), mouvement fondé en 1960, à Ann Arbor, dans l'Etat du Michigan, étaient son principal porte-drapeau. De la sorte, dans l'esprit de tous, « Movement », « New Left » et SDS étaient quasiment pour ainsi dire des expressions interchangeables englobant les mêmes réalités, les étudiants étant le dénominateur commun à tous ces activistes, la tête pensante et la colonne vertébrale du SDS. Leur manifeste, « The Port Huron Statement », rédigé essentiellement par Tom Hayden en 1962, devint très rapidement le document de référence de cette Nouvelle Gauche, favorable à l'action directe revendicatrice et, par conséquent hostile à la « vieille » gauche de type marxiste, qu'ils jugeaient trop idéologique et trop doctrinaire. L'histoire de la Nouvelle Gauche fut marquée par deux phases bien distinctes. Tout d'abord, une phase non-violente, contestataire, réformatrice et sans réelle ossature idéologique couvrant la période allant de 1960 à 1965. Ensuite, on trouve une phase plus violente, plus « musclée », voire révolutionnaire entre 1965 et 1969, lorsque la Nouvelle Gauche se rendit compte que ses actions avaient peu d'impact sur la société américaine et que le moment de durcir ses actions était venu. L'escalade de l'engagement américain au Vietnam constitue à ce titre un événement majeur dans son évolution. Ce changement tactique et stratégique fut accompagné d'une tentative d'appropriation idéologique et, par là même, d'un renoncement de la Nouvelle Gauche à ses idées premières, puisque la discours révolutionnaire teinté de marxisme-léninisme fit à nouveau des adeptes dans ses rangs. D'une certaine manière, elle ne faisait que reprendre les caractéristiques d'une gauche traditionnelle qu'elle avait jusqu'alors méprisée et ignorée le plus possible. En quoi consistait ce changement de cap brutal opéré par la Nouvelle Gauche ? Quelles furent les raisons qui la poussèrent à renoncer à ses idéaux réformateurs pour tomber dans une radicalisation de type révolutionnaire à partir de 1965 ? N'est-il pas légitime de penser qu'une telle oscillation entre réforme et révolution entraîna sa désintégration?

1. Changement de stratégie : ERAP comme détonateur

Il n'était naturellement pas possible ni envisageable pour la Nouvelle Gauche de passer d'une période réformatrice de près de cinq années à une période résolument révolutionnaire du jour au lendemain. Le changement allait s'amorcer progressivement jusqu'en 1968, date à laquelle la Nouvelle Gauche allait véritablement basculer dans la révolution. Après avoir été jugée incompétente d'un point de vue idéologique entre 1960 et 1965, aussi bien par ses membres que par l'opinion publique américaine qui avait espéré, en vain, une transformation radicale de la société, la Nouvelle Gauche s'était fixée comme objectif principal de se doter enfin d'une idéologie, gage de sérieux, de légitimité et de respectabilité aussi bien dans ses rangs qu'à l'extérieur. Il devenait très clair que sans théorie révolutionnaire il ne pouvait y avoir de révolution à proprement parler. Cette théorie ne pouvait pas apparaître comme par enchantement ; les radicaux en étaient conscients. Elle devait être le fruit d'une réflexion approfondie, menée en commun. Si, entre 1960 et 1965, la Nouvelle Gauche avait accordé la primauté au personnel sur le politique, il semblait que cette tendance allait s'inverser pour des raisons évidentes de survie du mouvement sur la scène contestataire. Cette stratégie semble avoir porté ses fruits. Les chiffres parlent d'eux-mêmes : le nombre des adhérents du SDS ne cessa d'augmenter, passant d'environ 250 en 1961, à près de mille en janvier 1963 (Sale, 79). Au milieu des années soixante, marqué par la réorientation stratégique de la Nouvelle Gauche, le SDS comptait 4 300 membres et 124 chapitres en décembre 1965 (246). En novembre 1968, le nombre des adhérents était de l'ordre de 7 000, auxquels il fallait ajouter près de 80 000 personnes participant activement à la vie des 350 chapitres, certains, comme Carl Davidson, vice-président du SDS entre 1966 et1967, avançant même le chiffre de 100 000 sympathisants (479) Cependant, tout en se restructurant, la Nouvelle Gauche était en train de se fissurer.

L'élément déclencheur qui poussa la Nouvelle Gauche à passer d'une phase réformatrice à une phase révolutionnaire fut l'échec cuisant que connut le projet ERAP (Economic Research and Action Program) qu'elle avait lancé en 1963 et qui devait être un exemple concret d'action directe. Grâce à lui, elle espérait attirer de nouveaux membres et se poser, sans la moindre ambiguïté, comme l'unique organisation capable de transformer la société en profondeur. Son objectif était d'appliquer les principes énoncés dans le nouveau manifeste du SDS America And The New Era de juin 1963 qui reprend de manière plus énergique et plus ferme les principes du « Port Huron Statement ». Les contestataires y dénoncèrent l'équilibre de la terreur et les dépenses militaires colossales du Pentagone, ainsi que la révolution technologique, menés sans se soucier des préoccupations sociales du plus grand nombre. Le SDS définissait ERAP en ces termes :

At the core of the ERAP program is community organizing in poor areas. It rests on the assumption that organizers, that is, people who devote full time to the task of talking with people about personal and community problems, can generate social and political change, can break down the isolation of ghetto life and can open new alternatives to people wedded to a life of despair (SDS Papers, 2a, number 11, 2).

Les jeunes qui participèrent au projet ERAP se rendirent dans les ghettos noirs de Baltimore, Chester en Pennsylvanie, Chicago, Cleveland, Hazard dans l'État de New York, Newark et Philadelphie pour venir en aide à la communauté noire. Ils aidèrent ces Noirs à trouver un emploi, un logement décent, à s'occuper de leurs enfants, à les scolariser et à gérer toutes les démarches administratives auxquelles ils pouvaient être confrontés. La Nouvelle Gauche estimait qu'avec ERAP, il était possible d'améliorer sensiblement le sort d'une minorité tout en restant dans un cadre institutionnel et gouvernemental. Toutefois, cette vision des choses n'était pas communément admise. En effet, pour certains, ERAP était un exemple caractéristique de démocratie de participation, visant à créer des contre-communautés anarchistes et non comme un projet « libéral » dans le sens américain (Sale, 100). Dans un tel cas, les jeunes agissaient pour des raisons purement personnelles et non parce qu'ils étaient des gauchistes convaincus (101). Cette divergence de vue sur la portée d'ERAP peut expliquer les raisons pour lesquelles il disparut en 1965 sans avoir véritablement amélioré les conditions de vie de la communauté noire. A partir de ce moment-là, la Nouvelle Gauche prit garde de bien se démarquer du libéralisme à l'américaine, car ce type d'assimilation non voulue pouvait la discréditer en donnant une fausse image d'elle-même à l'opinion publique[1]. Richie Rothstein, qui participait à ERAP, était conscient des limites du projet :

Those of us involved in ERAP have come a long way (...) They had come to see the liberal, organized labor approach as no more than a manipulative fraud perpetrated upon the dignity and humane aspirations of the American people (...) In a healthy pragmatic style we tested an optimistic hypothesis about the limits of American pluralism and began to conclude that was needed instead was a movement to revolutionize America (Adelson, 211).

Ce constat était sans appel. La Nouvelle Gauche devait, dès lors, changer radicalement de cap si elle souhaitait durer sur la scène contestataire. Il était temps qu'elle devienne un mouvement prêt à mener la révolution. Elle était sur le point d'entrer dans une phase nettement plus révolutionnaire. Toutefois, même si elle n'a pas atteint les objectifs qu'elle s'était fixés, force est de constater que la Nouvelle Gauche avait tenté, entre 1960 et 1965, d'insuffler un nouvel élan à l'Amérique. Avec l'échec d'ERAP, la Nouvelle Gauche fut l'objet de nombreuses critiques. Jusqu'en 1965, le besoin d'idéologie avait été évoqué mais aucune solution n'avait été adoptée. Début 1966, il devenait primordial de combler ce manque pour donner une légitimité au mouvement. Les demandes des membres se faisaient d'ailleurs de plus en plus pressantes. S'ils n'étaient pas satisfaits de la direction prise par leur mouvement, ces jeunes pouvaient s'en détourner. Le risque était donc réel. Le temps de la contestation dilettante était révolu, celui de la contestation engagée venait d'arriver (Jacobs, 81). Certains n'hésitaient pas à dire clairement ce qui n'allait pas au sein de la Nouvelle Gauche :

The new left may know that American society is unjust and sick, but it hardly knows why. It has no theory of society, no theory of social change, and no understanding of the nature and promise of socialism (National Guardian, 6-7).

Conscient des réactions catastrophiques qu'une absence d'idéologie pouvait susciter chez ses membres, le SDS décida de réagir. En 1966, il lança le Radical Education Project (REP) dont le but affiché était de permettre une discussion au sein du mouvement afin d'en mieux comprendre les lacunes en matière de stratégie et de trouver une parade idéologique. Les premières conclusions du REP étaient des plus claires :

The movement tends to be negative in its approach to the present and vague in its description of the better future (...) We must also begin to develop and debate concrete models of the structure of institutions and social relations that derive from our shared ideals (SDS Papers 2a, number 11).

Après de nombreuses discussions, le REP en conclut que le SDS attachait trop d'importance à l'existentialisme (New Left Notes, 1966, 5). Il fallait donc que le SDS préserve l'activisme qui avait animé la Nouvelle Gauche depuis son origine et le renforce par une assise idéologique convaincante. La théorie ne devait, pour autant, en aucun cas prendre le pas sur l'action. Elle devait surgir de l'expérience, de l'action directe sur le terrain et se différencier des autres théories radicales qui avaient été utilisées en étant plus souple et plus en adéquation avec l'évolution de la société. Lorsque la Nouvelle Gauche entama sa quête idéologique, elle découvrit très rapidement que ses membres privilégiaient le discours révolutionnaire au principe de démocratie de participation adopté jusque-là. Les propos de Todd Gitlin, président du SDS de 1963 à 1964, sont significatifs de ce nouvel engouement :

Nothing substantial in this country can change without a revolution, by which I mean a tumultuous and total change in the power relations of the society (...) Without such a change, without such an overplowing of the society nothing that we might propose will take root. So what we really want, it turns out, is the dismantling of the entire institutional apparatus of the society. Nothing we propose can come into being without being absorbed and transformed into something that we didn't intend or discarded (SDS Papers, 4).

Se rendant compte que la situation n'avait pas autant évolué qu'ils l'auraient souhaité, les contestataires étaient déterminés à employer la manière forte pour atteindre leurs objectifs. La révolution pouvait réussir là où la réforme avait échoué. Le discours idéaliste et réformateur du « Port Huron Statement » était bien loin.

2. La révolution comme solution de survie

Il est toutefois légitime de se demander si ces jeunes étaient conscients de la portée de tels propos et s'ils comprenaient véritablement ce que le terme « révolution » englobait. Parler de révolution ne pouvait être envisagé sans faire référence à Karl Marx. Progressivement, la Nouvelle Gauche s'éloignait des principes anarchistes et se rapprochait du marxisme. Elle en était au demeurant parfaitement consciente :

 

In anarchist theory, revolution means the moment when the structure of authority is loosed, so that free functioning can occur. The aim is to open areas of freedom and defend them. In complicated modern societies it is probably safest to work at this piecemeal (...) Marxists insist that piecemeal change is mere reformism, and one has to seize power and have a strong administration in order to prevent reaction (Hoffman, 153).

En prêtant une oreille attentive et intéressée au marxisme, la Nouvelle Gauche tournait définitivement une page. Elle allait entrer dans une période nouvelle et radicalement différente. En fait, la rencontre entre Nouvelle Gauche et marxisme n'était pas véritablement surprenante : d'un côté la Nouvelle Gauche n'avait pas de théorie et de l'autre, le marxisme n'avait pas de mouvement dans lequel se développer. Tous deux bénéficiaient d'un concours de circonstances que la société américaine avait involontairement ou non rendu possible. Après avoir opté pour la solution marxiste, certains membres de la Nouvelle Gauche déclarèrent, qu'entre 1960 et 1965, ils avaient été marxistes mais sans s'en rendre compte. Il s'agissait uniquement d'un problème terminologique auquel ils venaient finalement de trouver une solution :

SDS always accepted an essentially Marxist analysis of American society, even if the ruling class was termed the power elite and monopoly capitalism was termed corporate liberalism (Liberation, April 1969, 6).

La situation devenait donc plus claire, plus cohérente, aussi bien pour la Nouvelle Gauche et que pour l'opinion publique. Dans cette perspective, il n'était pas utile de parler de changement drastique mais de changement dans la continuité, ce qui permettait de sauver les apparences. Cependant, ce mariage d'intérêt inquiétait certains contestataires de la première heure. Comment justifier que l'ancienne gauche qu'ils avaient critiquée sans ménagement revienne hanter la nouvelle ? Nombreux furent ceux qui répondirent à cette question en disant que la Nouvelle Gauche n'avait pas adopté le marxisme de sa rivale mais qu'elle l'avait adapté à ses besoins et à la société américaine des années soixante. La Nouvelle Gauche se tourna vers le marxisme non pas parce qu'elle le trouvait excessivement séduisant mais parce qu'elle en avait besoin pour se relancer et se dynamiser. Le meilleur moyen pour elle de passer pour une organisation révolutionnaire crédible était d'épouser la cause marxiste. Le marxisme devenait ainsi un gage de sécurité, de sérieux et de qualité. Une autre raison pour laquelle le marxisme revint en grâce fut l'arrivée, en 1966, de membres du Progressive Labor Party  (PLP), favorables à cette idéologie, au sein du SDS (Caute, 439-40). De la sorte, les membres du PLP ne se sentaient pas totalement dépaysés et le SDS pouvait s'enorgueillir d'avoir fait de nouveaux adeptes (Gitlin, 1989, 382-90). Le recours au marxisme pouvait également s'expliquer par le fait que les Américains avaient une peur viscérale de ce type d'idéologie. S'en revendiquer inspirait à la fois crainte, respect dans l'inconscient collectif américain et rendait la révolution quasi-imminente : en entendant le seul mot, les Américains imaginaient la révolution au coin de la rue !

Restait encore à savoir qui mènerait la révolution (Journal of Social Issues, 31). Après avoir ébauché tant bien que mal une idéologie, la Nouvelle Gauche devait identifier qui pourrait être son principal agent du changement social. Dans une perspective marxiste conventionnelle, la classe ouvrière était la plus apte à accomplir cette tâche. Néanmoins, les travailleurs n'avaient pas une haute estime des jeunes radicaux qu'ils considéraient comme des rebelles de circonstance, critiquant le système alors qu'ils en profitaient largement compte tenu de leur origine sociale et des perspectives de carrière qui les attendaient. Effet inverse, les travailleurs américains n'étaient pas forcément les meilleurs candidats dans la mesure où ils jouissaient de conditions de vie confortables : maisons agréables dans les banlieues des grandes villes, automobiles et accès aux divertissements dans une société américaine de consommation. Confrontés à cette impasse, les radicaux se demandèrent si la communauté noire ne pouvait pas elle aussi remplir ce rôle et mener à bien la révolution. Finalement, les jeunes de la Nouvelle Gauche, intelligentsia aisée, arrivèrent à la conclusion qu'ils étaient tout aussi capables que les ouvriers ou n'importe quel autre groupe de se saisir des rênes de la révolution. N'était-ce pas présomptueux de leur part de s'investir d'une telle mission ? Se croyaient-ils supérieurs aux autres et indispensables ? Ne se posaient-ils pas de manière exagérée en sauveurs de la société, ou comme l'ultime solution?

Charles Wright Mills ne le pensait pas. D'après lui, ces jeunes intellectuels, ces jeunes étudiants étaient les candidats rêvés (Studies on the Left, 70-71). Il n'était pas le seul à partager ce point de vue :

The essential exploited class for the perpetuation of the existing economic system is now the young. The young occupy the critical work-places: they man the war machine and the idea factories. They absorb by their own sacrifice the surplus that the irrational economic system cannot dispose of (...) If the young have become a class of soldiers and students, then, like all exploited classes, they are subjected to alienation of their labor (Teodori, 418).

Faire des étudiants une classe constituait une dérive par rapport à l'idéologie marxiste traditionnelle. La Nouvelle Gauche s'en réjouissait, car de la sorte, elle affirmait clairement sa volonté d'adapter le marxisme aux réalités de l'Amérique des années soixante. Les étudiants étaient devenus la nouvelle classe ouvrière. Cette terminologie est sans nul doute la plus originale que la Nouvelle Gauche ait trouvée. Lors d'un discours prononcé à Princeton en 1967 et accueilli très positivement par la Nouvelle Gauche dans son ensemble, Greg Calvert aborda officiellement cette question de la nouvelle classe ouvrière (Guardian, 1967, 4). Comme le pensait Richard Flacks, l'un des principaux activistes du SDS, cette classe laborieuse instruite, cette classe d'intellectuels avait les compétences requises pour lancer la révolution, d'autant qu'elle était fortement représentée (Journal of Social Issues, 31). Cependant, cela ne signifiait pas pour autant que cette classe fût représentative de la population américaine dans son ensemble. Nul ne pouvait nier, en effet, que ces jeunes appartenaient à une élite pour le moins favorisée. Le pouvoir, en cas de victoire, ne serait pas forcément entre les mains du peuple comme l'impliquait toute révolution, mais détenu par un groupe de privilégiés issus d'un milieu aisé, réussissant dans leurs études et fréquentant les universités les plus prestigieuses du pays. Un débat s'instaura donc entre les partisans d'un marxisme traditionnel et ceux favorables à la nouvelle classe ouvrière. Quelle devait être la position de la Nouvelle Gauche ? Devait-elle agir comme une organisation de masse ou jouer le rôle d'une avant-garde révolutionnaire ? Pouvait-elle se permettre d'être sélective dans le choix de ses adhérents : choisir ceux qui étaient disposés à la rejoindre et exclure ceux qui ne correspondaient pas à ses critères d'entrée ? Était-elle déterminée à mener une révolution dans l'intérêt de tous ou seulement dans l'intérêt de ses membres ? A long terme, ces questions insistantes allaient avoir raison du mouvement.

La Nouvelle Gauche ne sut jamais si elle devait se comporter comme une organisation de masse ou comme une avant-garde révolutionnaire. Certains propos montraient bien que la Nouvelle Gauche ne faisait que se chercher : The New Left has failed to develop the characteristic Marxist-Leninist organization, the vanguard party, and thus continues to operate as an amorphous movement (Miles, 13). Cela n'empêchait pas pour autant certains membres de la Nouvelle Gauche de se considérer comme une véritable avant-garde, même si l'expression rappelait trop l'ancienne gauche. Un autre problème en la matière était qu'il s'agissait d'une avant-garde ne représentant pas toute la société mais une partie bien minoritaire, à savoir les étudiants. Dans un tel cas, de quel droit se mettait-elle dans la position du porte-drapeau de la révolution ? En fait, s'étant rendus compte que personne d'autre dans la société ne souhaitait prendre de telles responsabilités, les étudiants s'étaient bien volontiers mis en position de devenir le fer de lance de ce soulèvement social, délaissant par là-même l'idée d'organisation de masse incluant d'autres groupes. Certains, comme Noam Chomsky, linguiste et philosophe américain, ne partageaient pas ce point de vue :

A serious mass movement of the left should involve all segments of American society. Its politics and understanding must grow out of their combined efforts to build a new world (Liberation, 1969, 43).

Les partisans de l'avant-garde l'emportèrent, ce qui orienta la Nouvelle Gauche encore davantage vers le marxisme-léninisme (Breines, 11-12). Ce choix volontaire et apparemment réfléchi replia la Nouvelle Gauche sur elle-même, d'autant qu'elle désirait sélectionner les personnes qui souhaitaient la rejoindre. D'une certaine manière, en optant pour la sélection, elle optait pour l'exclusion. Si elle s'était ouverte à d'autres groupes, elle se serait alors rapprochée de l'ancienne gauche ; certains de ses membres en redoutaient les répercussions éventuelles. Il était préférable de se cantonner à un activisme qui avait été, somme toute, assez bénéfique à son développement et à sa croissance. D'autres conflits animèrent la Nouvelle Gauche dans cette période charnière de son histoire. Par exemple, comment pouvait-on à la fois prôner la démocratie de participation et la prise du pouvoir après le succès de la révolution ?

Même si elle était moins populaire au sein de la Nouvelle Gauche qu'auparavant, la démocratie de participation faisait encore des adeptes. Richard Flacks, notamment, ne comprenait pas l'intérêt qu'il y avait à vouloir prendre le pouvoir compte tenu du nombre des membres de la Nouvelle Gauche. A cette époque, 6 400 avaient réglé leur cotisation et plus de 30 000 personnes participaient activement à la vie des 250 chapitres (Sales, 351). Était-ce suffisant pour renverser le gouvernement en place et imposer un contre-pouvoir ? De plus, Flacks estimait que la prise du pouvoir n'était pas la chose capitale. Ce qui importait c'était d'améliorer la vie des exclus du rêve américain (Liberation, 1967, 45). Cependant, certains événements comme ceux qui secouèrent l'université de Columbia, fin avril 1968, grisèrent les contestataires et leur firent croire, comme à Tom Hayden, qu'ils détenaient le pouvoir (Teodori, 346).

Cette ambivalence entre démocratie participative et prise du pouvoir anima constamment la Nouvelle Gauche. Elle ne savait quelle option choisir de peur de perdre des sympathisants. Une telle hésitation stratégique fit dire à certains, comme Staughton Lynd, que la Nouvelle Gauche oscillait entre « anarchisme et centralisation bolchévique » (Guardian, 1968, 2). A force de vouloir ménager les susceptibilités de chacun, la Nouvelle Gauche prenait le risque de perdre sur les deux tableaux. Les opposants à la démocratie de participation considéraient cette expression comme un procédé dont le caractère abstrait permettait de bercer et de manipuler les masses. En quoi consistait-elle vraiment ? Tous pourraient-ils s'y investir ? Ne s'agissait-il pas plutôt d'une manœuvre démagogique de la part d'intellectuels faisant croire aux gens qu'ils avaient une emprise sur leur vie et sur la société ? De plus, démocratie de participation et révolution semblaient contradictoires. En effet, la première impliquait la décentralisation alors que la deuxième sous-entendait le contraire. La Nouvelle Gauche donnait de plus en plus l'impression de donner raison à tous, d'approuver toute sorte d'idées et de tactiques afin de ratisser large et d'augmenter le nombre de ses membres. Face à ces hésitations, à ces complaisances, le bureau national du SDS se mit à douter des chances de réussite d'une telle entreprise. Mike Klonsky, responsable du bureau régional du SDS à Los Angeles et favorable à une approche révolutionnaire, lui servit de porte-parole :

At this point in history, SDS is faced with its most crucial ideological decision, that of determining its direction with regards to the working class (...) Students alone cannot and will not be able to bring about the downfall of capitalism (...) This means that our struggles must be integrated into the struggles of working people (New Left Notes, 1968, 3).

La Nouvelle Gauche ne s'était-elle pas surestimée, en formulant des buts inaccessibles et en souhaitant faire la révolution en Amérique ? Prenait-elle enfin conscience de la tâche qui l'attendait ? Pour réussir une telle entreprise, il convenait de croire en ses possibilités (Liberation, 1969, 40). Il est à se demander si les jeunes étaient véritablement confiants en leurs chances de succès, comme le déclarait Carl Oglesby, ancien président du SDS entre 1965 et 1966, pendant l'été 1969 :

If you are trying to tell me you know already what the revolution itself will look like, you are either a charlatan or a fool. We have no scenario (...) We are not now free to fight the revolution except in fantasy (Liberation, April 1969, 19).

3. Une Nouvelle Gauche révolutionnaire en perte de vitesse

Les premières années de la phase révolutionnaire de la Nouvelle Gauche avaient démarré sur de bonnes bases puisque l'organisation s'était enfin dotée d'une ossature idéologique. Cependant, elle s'était par la suite dispersée, ne sachant pas vraiment quelle ligne de conduite adopter. Même après avoir résolu ses problèmes idéologiques, la Nouvelle Gauche ne semblait pas cohérente dans ses actions, ce qui créait des tensions qui allaient devenir insurmontables vers la fin des années soixante et précipiter sa disparition. En effet, à partir de 1968, la Nouvelle Gauche fut de plus en plus secouée par des querelles intestines. Les ébauches idéologiques qui avaient vu le jour à partir de 1966 étaient encore remaniées et chacun proposait des solutions plus radicales et plus extrêmes les unes que les autres. Comme le stipulait Greg Calvert, secrétaire national du SDS en 1966-1967, le temps du manifeste de 1962 était bien loin (New Left Notes, July 1968, 7). Les contestataires de la première heure eux-mêmes considéraient que le manifeste fondateur du SDS était dépassé. Malgré cette constatation, aucun autre manifeste ne vit le jour tout simplement parce que les différents groupuscules de la Nouvelle Gauche étaient incapables de se mettre d'accord sur un programme commun : partisans de la démocratie de participation et adeptes de la révolution étaient en conflit permanent, ce qui, peu à peu, déstabilisait, épuisait la Nouvelle Gauche et entamait sa crédibilité. Elle avait adopté différentes stratégies mais toutes s'étaient soldées par un échec : la révolution avait eu lieu simplement en paroles et non en actions. Des factions se formaient en son sein ; elles annonçaient sa dissolution (New Left Notes, December 1968, 3).

Au fur et à mesure que la décennie avançait, la Nouvelle Gauche se décalait de plus en plus à gauche sur la scène politique américaine, se rapprochant inexorablement du communisme (Miles, 264). Vers la fin des années soixante, les courants marxistes-léninistes et maoïstes étaient fortement représentés et chacun luttait pour que ses idées et ses projets soient acceptés. Les plus trublions étaient les membres du Progressive Labor Party (PLP) qui avaient rejoint le SDS en 1966. Pendant deux ans, jusqu'en 1968, ils se fondirent dans la masse, se montrant assez conciliants au moment de prendre les décisions importantes pour le mouvement. Ils changèrent de comportement en 1968-1969, créant ainsi de fortes tensions. Le PLP était favorable à une alliance entre travailleurs et étudiants (Worker-Student Alliance, WSA) afin de redynamiser la révolte (Caute, 440-41). Dans cette perspective, la classe ouvrière devait prendre le commandement des opérations et la nouvelle classe ouvrière, les étudiants, était reléguée à un rôle de simple figurant. Selon les membres du SDS, le PLP avait pris de mauvaises positions sur certains sujets sensibles. Par exemple, le PLP était opposé à tous les mouvements nationaux de libération comme le National Liberation Front (NLF) au Sud Vietnam, et il n'approuvait pas les mouvements de libération des Noirs et des femmes, car il estimait que seuls les hommes blancs étaient aptes à mener à bien cette tâche. En plus de ces nombreuses maladresses, le PLP avait commis l'irréparable : il se considérait comme la figure de proue de la révolution et il était bien déterminé à prendre le contrôle du SDS. La réaction des membres du SDS ne se fit pas attendre : ils exclurent le PLP du mouvement lors de la convention nationale du SDS de juin 1969 qui se tint à Chicago (Gitlin, 1989, 380-84).

Dans le sillage de ce conflit interne, deux mouvements apparurent : le Revolutionary Youth Movement I (« The Weatherman ») et le Revolutionary Youth Movement II (« The Mad Dogs ») (Caute, 440-43 ; Gitlin, 1989, 396). Ces deux mouvements s'allièrent pour lutter contre le PLP et l'exclure. Le départ du PLP ne mit pas pour autant un terme aux conflits internes : les deux mouvements se lancèrent à nouveau dans un débat d'ordre idéologique. Avec l'avènement du RYM, la Nouvelle Gauche venait d'entrer dans l'ère de la révolution estudiantine (Gitlin, 1989, 381-401). Les objectifs recherchés par le Weatherman n'étaient pas des plus clairs. Parfois, il considérait les Noirs comme les meilleurs agents révolutionnaires, parfois il estimait que les femmes avaient, elles aussi, un rôle très important à jouer dans la révolution afin de mettre un terme à la gestion exclusivement masculine du pays ; parfois encore, il souhaitait voir les étudiants prendre le contrôle des opérations. Le Weatherman voulait dépasser le stade du débat idéologique et entamer la révolution dont tous parlaient depuis si longtemps (Ashley, 23). Les « weathermen » se préparèrent, pour leur part, à mener la première guerre sur le sol américain depuis la guerre de Sécession ! (Gitlin, 1989, 393-94) Comme eux, les membres du RYM II considéraient que l'impérialisme américain constituait le principal obstacle à l'amélioration de la vie des prolétaires à l'échelle mondiale. En revanche, ils s'opposaient aux vues du RYM I hostiles aux mouvements nationaux de libération, préférant mettre l'accent sur leur propre engagement (Ashley, 15). A l'inverse du « Weatherman », le RYM II ne se sentait pas prêt à mener une guerre, conscient du danger que cela représentait, d'autant plus que les chances de victoire n'étaient pas des plus certaines pour les jeunes révolutionnaires. Après environ dix ans d'existence, le paradoxe était de taille : pendant cinq ans, entre 1960 et 1965, le SDS avait été critiqué parce qu'il souffrait d'une anémie idéologique inquiétante et, en 1969, il était toujours critiqué, mais cette fois-ci parce qu'il faisait montre de trop d'idéologie, d'influence marxiste-léniniste, et se disait prêt à faire la révolution !

Entre 1960 et 1969, en dépit de ces mutations idéologiques et stratégiques multiples, la Nouvelle Gauche comptait toujours, heureusement pour elle, sa vieille garde, les adhérents de la première heure. Cependant, ces fidèles n'avaient plus accès aux postes à responsabilités. Ceux-ci étaient occupés par la nouvelle vague révolutionnaire d'inspiration marxiste-léniniste qui avait pris le contrôle du Mouvement. Les membres qui souhaitaient, malgré tout, occuper le devant de la scène devaient s'adapter et se fondre dans le nouveau moule, faute de quoi ils étaient ignorés. Tom Hayden en fut un bon exemple[2]. Au début des années soixante, il fut celui qui traça la ligne réformatrice existentielle de la Nouvelle Gauche dans le « Port Huron Statement ». Ensuite, vers la fin de la décennie, il adopta une position diamétralement opposée, n'hésitant pas à se définir comme révolutionnaire, prêt à passer à l'action lorsqu'il se mit à approuver les thèses de l'extrême gauche maoïste, alors en vogue au sein du Mouvement (Hayden, 93). Comment pouvait-il impunément renoncer aux idées qui avaient été les siennes et se désavouer de la sorte ? Était-il sincère ? Ne se comportait-il pas en démagogue tacticien, espérant ainsi obtenir les faveurs du groupe dominant le mouvement, ce qui lui permettrait de rester aux avant-postes ? Il tenta de s'en expliquer ouvertement :

In a white movement that arose from the nothingness of the fifties, it was no accident that leadership went to articulate, aggressive males, and no doubt this pattern will continue for some time. But forms die, or at least change, and the test of a revolutionary may be how well he or she adapts to new possibilities (...) From the younger revolutionaries in general comes the insight that our pressure politics, our peace mobilizations, and our theatrics, though legitimate in raising issues in the sixties, are inadequate to the task of surviving and making revolutionary change in the seventies (Hayden, 112).

D'une certaine manière, il reconnaissait l'échec du mouvement, de son mouvement, qui n'avait pu atteindre les objectifs qu'il s'était fixés. La réforme avait fait son temps, elle n'avait pas changé la société américaine comme elle l'aurait dû : les inégalités entre Noirs et Blancs existaient toujours, la pauvreté également et la guerre du Vietnam s'enlisait. Face à de tels échecs, il fallait réagir et modifier son angle d'attaque. La solution révolutionnaire arrivait en quelque sorte à point nommé. D'autres figures charismatiques de la Nouvelle Gauche du début des années soixante parvinrent au même constat. Les propos de Richard Flacks étaient catégoriques :

We have not achieved one single radical reform which transferred power from the corporate elite to the people (...) We who tried most desperately to turn America - the -obscene into America - the - beautiful failed miserably (Journal of Social Issues, 21).

L'amertume et la déception de Todd Gitlin étaient également parfaitement perceptibles : « None of the reforms that we have embodied in ourselves have lasted » (SDS Papers, 4). A la fin des années soixante, la Nouvelle Gauche donna l'image d'un échec pitoyable. Fin 1971, comme Gitlin, Paul Buhle, ancien porte-parole du SDS sur le campus de l'université de l'Illinois en 1966, fondateur et rédacteur en chef de la revue Radical America en 1967, partageait ce point de vue (Alternative Education Project, 1971, 63).

Devant un tel bilan, certains membres de la Nouvelle Gauche, cette fois-ci convaincus que la révolution n'aurait jamais lieu, se replièrent, de dépit ou faute de mieux, sur des thèmes abordés lors de la phase réformatrice de leur histoire, comme celui de la libération de l'individu. Le mouvement de la libération des femmes en est l'exemple le plus marquant. Elles renoncèrent à l'idée de la révolution pour le bien de la société pour s'intéresser à leur propre condition d'opprimées sexuelles. Un groupe radical féministe, les New York Radical Women, fondé en 1967 par Shulamith Firestone et Pam Allen, exprimait clairement ce que les femmes recherchaient : « We ask not if something is reformist, radical, revolutionary, or normal. We ask: is it good for women or bad for women? » (Salper, 173). Dès 1968, les féministes radicales du SDS tentèrent de s'exprimer aussi bien en interne qu'à l'extérieur. Malheureusement pour elles, compte tenu du machisme qui régnait au sein de l'organisation, elles ne purent faire passer leur message de manière efficace. Frustrées et outrées de telles pratiques, elles décidèrent de constituer leur propre mouvement et ainsi affaiblir le SDS en lui faisant perdre une partie de ses membres. Ajouté aux conflits idéologiques, ce développement de thèses de libération personnelle contribua à affaiblir la Nouvelle Gauche, car les causes qu'elle défendait devenaient trop nombreuses et trop diversifiées. L'harmonisation des actions de ces différents courants devenait de plus en plus périlleuse à gérer. Un point fort du mouvement de la libération des femmes était l'union qui existait entre les aspects personnel et politique de leur contestation. Les deux ne pouvaient être dissociés : elles souhaitaient jouer un rôle politique actif tout en étant respectées en tant qu'individus. Puisque les étudiants s'étaient définis comme une nouvelle classe ouvrière, elles souhaitaient, elles aussi, situer leur lutte sur le terrain du marxisme, d'un marxisme féministe (Salper,174).

Néanmoins, il semblait que l'engagement individuel des femmes était essentiellement un moyen leur permettant d'oublier leur échec au sein d'un SDS moribond, un moyen de se faire enfin entendre, une sorte de vengeance ultime. Les femmes n'étaient pas les seules à mettre l'accent sur la libération personnelle. Certains hommes ayant joué un rôle capital au sein de la Nouvelle Gauche, essentiellement à ses débuts, en étaient arrivés au même constat. Paul Potter, président du SDS en 1964-1965, puis écarté de son comité exécutif en 1966, partageait le même point de vue que les femmes : la politique avait occulté l'aspect personnel de la contestation. Il s'en expliqua dans son ouvrage intitulé A Name for Ourselves (1971). D'après lui, si la Nouvelle Gauche avait échoué c'était parce qu'elle n'était pas parvenue à faire comprendre que la véritable révolution devait d'abord se produire en chaque contestataire avant d'être étendue à la société dans son ensemble (149-50). Dans cette optique, il tenait à chaque individu de changer sa manière de voir les choses, de se comporter, d'agir et d'aimer son prochain (Potter, 40-58). Il se félicitait d'ailleurs de l'engagement du mouvement pour la libération des femmes qui avait pris conscience de cet état de fait (Potter, 175-76). Paul Potter n'était pas le seul à penser de la sorte. Ronald Aronson, rédacteur en chef de la revue Studies on the Left, partageait le même avis en des termes emersoniens :

Two themes which I didn't find there helped me to get clear on what liberation means: being whole and being myself (...) Being whole means having ideas about life which corresponds to my needs, political reactions which flow from my pain and urge for happiness, analyses which are drawn from my experience, actions which come from my sense of what is appropriate. Being whole means above all trusting myself and not forces outside me, putting myself at the center of everything I do (Alternative Education Project , 1968, 15).

Pour lui, le contestataire devait commencer par s'analyser, se comprendre avant d'envisager une refonte de la société. L'individualisme devait également prendre le pas sur le marxisme révolutionnaire pur et dur. La libération du moi du contestataire devait précéder toute révolution.

Au début des années soixante-dix, la Nouvelle Gauche s'était désintégrée (Gitlin, 1989, 380-408). Cependant, l'esprit radical était toujours présent dans la société américaine. Pour preuve, l'apparition du New American Movement (NAM), au nom évocateur, en 1971. Ce mouvement se présentait comme le point de ralliement des radicaux des années soixante. Ce nouveau mouvement se définissait de la manière suivante :

The NAM is not the final vehicle for working people to take state power, but as an interim institution, built for the next several years, that can move to consolidate and provide leadership for the market trend to the left of recent years (New American Movement, 4).

En d'autres termes, le NAM se posait en digne héritier de la Nouvelle Gauche des années soixante, tout en insistant particulièrement sur les erreurs qu'elle avait commises : rejet de toute forme de leadership, mauvaise évaluation des problèmes inhérents à l'Amérique, manque de cadrage de la base militante par le bureau national, importance exagérée accordée aux luttes anti-impérialistes dans les pays du Tiers-Monde, naïveté dans la formulation des moyens pour parvenir à la transformation de la société et anti-intellectualisme chronique (Liberation, 1972, 4). Malgré de telles critiques, force est de constater que le NAM ne se démarquait pas autant de la Nouvelle Gauche qu'il l'aurait voulu. Sa définition du socialisme n'est pas sans rappeler celle de la Nouvelle Gauche lorsque celle-ci employait une terminologie approximative :

Socialism is frightening to many - they think it means that government would rule our lives even more than now (...) We believe in a vision of a nation transformed, a society in which the very ways people relate to each other can change (...) We can build a society where both human equality and the uniqueness of each individual are recognized, in which we understand the dignity and worth of all people out of an appreciation of our own humanity (National American Movement, 2).

Conclusion

Il ne semble pas que les leçons d'un passé assez proche aient été retenues. A lire la « vision » du NAM, on a l'impression d'être face à un écrit de la Nouvelle Gauche traitant de la démocratie de participation. De tels propos ne sont en aucun cas novateurs et l'appellation du mouvement qui se voulait « nouveau » semble totalement usurpée. Malgré la mission qu'il s'était imposée, le NAM ne parvint pas à être le mouvement de masse démocratique qu'il aurait espéré être. Au début des années soixante-dix, la période de contestation radicale avait pris fin. Ce bilan d'une dizaine d'années de radicalisme de la Nouvelle Gauche américaine n'est pas particulièrement brillant. Malgré tout, en 1971, des personnes, comme Richard Flacks, qui furent aux commandes du Mouvement estimaient que ce bilan n'était pas aussi négatif que cela : « The purposeful effort of the New Left to revive American radicalism succeeded » (Journal of Social Issues, 27). En fait, d'après Flacks, si la Nouvelle Gauche avait disparu, c'était tout simplement parce qu'elle était allée au bout de sa mission : poser les bases d'une révolution et laisser faire la révolution à d'autres.

Notes

[1] Liberalism in the United States is a broad political philosophy centered around the unalienable rights of the individual. The fundamental liberal ideals of freedom of speech, freedom of the press, freedom of religion, right to due process and equality under the law, and separation of church and state are widely accepted as a common foundation across the spectrum of liberal thought. The main focus of modern liberalism in the United States include issues such as voting rights for all adult citizens, equal rights, protection of the environment, and the provision by the government of social services, such as education, health care, highways, canals, food for the hungry and shelter for the homeless. Some American liberals, who call themselves classical liberals, neoliberals, or libertarians, support fundamental liberal ideals but disagree with modern liberalism as they also believe that economic freedom is important, and that government social welfare provision exceeds the legitimate role of government. In http://dictionary.babylon.com/american%20liberalism/

[2] Après avoir épousé l'actrice Jane Fonda en 1973, il se lança en politique en Californie, à la tête d'une organisation baptisée Campaign for Economic Democracy qui se situait dans l'esprit de la Nouvelle Gauche du début des années soixante. En 1982, il sera même élu sénateur de Californie.

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Pour citer cette ressource :

Frédéric Robert, "1965-1970: Nouvelle Gauche et révolution", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), janvier 2011. Consulté le 23/10/2018. URL: http://cle.ens-lyon.fr/anglais/civilisation/domaine-americain/les-grands-courants-politiques/1965-1970-nouvelle-gauche-et-revolution