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1960-1965: une Nouvelle Gauche américaine contestataire et réformatrice

Par Frédéric Robert : Maître de conférences - Université Jean Moulin - Lyon III
Publié par Clifford Armion le 01/03/2011
Lorsqu'elle émergea sur la scène politique américaine en 1960, la Nouvelle Gauche, et plus particulièrement le Students for a Democratic Society (SDS), son porte-drapeau, décida de se démarquer de la « vieille » gauche marxiste idéologique et doctrinaire. Entre 1960 et 1965, elle adopta une stratégie résolument réformatrice reposant sur un idéalisme convaincu, une spontanéité à toute épreuve et une prédilection pour les actions directes dont les résultats étaient tangibles, repérables et par conséquent particulièrement valorisants et motivants pour les participants et les bénéficiaires. De la sorte, n'avait-elle pas adopté des principes d'anarchisme existentiel ?

Introduction : des débuts modérés

La Nouvelle Gauche américaine est un courant politique contestataire des années soixante composé de différents groupes sociaux, plus communément appelés « The Movement » dont l'objectif commun était de parvenir à la transformation radicale de la société capitaliste américaine. Les Noirs, les autres minorités ethniques, les femmes, les homosexuels et les étudiants y appartenaient. Ces derniers, affiliés au Students for a Democratic Society (SDS), mouvement fondé en 1960, à Ann Arbor, dans l'Etat du Michigan, étaient son principal porte-drapeau. De la sorte, dans l'esprit de tous, « Movement », « New Left » et SDS étaient des expressions quasi interchangeables désignant les mêmes réalités, les étudiants étant le dénominateur commun à tous ces activistes et la colonne vertébrale du SDS. Leur manifeste, « The Port Huron Statement », rédigé essentiellement par Tom Hayden en 1962, devint très rapidement le document de référence de cette Nouvelle Gauche, favorable à l'action directe revendicatrice et, par conséquent hostile à la « vieille » gauche de type marxiste, qu'ils jugeaient trop idéologique et trop doctrinaire. L'histoire de la Nouvelle Gauche se divise essentiellement en deux phases. Tout d'abord, une phase non-violente, contestataire, réformatrice et sans véritable assise idéologique qui s'étend sur cinq ans entre 1960 et 1965. Ensuite, on trouve une phase plus rebelle, plus engagée et parfois violente, entre 1965 et 1970, lorsque la Nouvelle Gauche se rendit compte que ses actions avaient peu d'impact sur la société américaine et que le moment de durcir ses actions était venu. L'escalade des combats au Vietnam constitue, à cet égard, un événement important dans son évolution. Ce changement tactique et stratégique fut accompagné d'une tentative d'appropriation idéologique et, par là même, d'un renoncement de la Nouvelle Gauche à ses idées premières, puisque la rhétorique révolutionnaire teintée de marxisme léniniste fit des adeptes dans ses rangs. D'une certaine manière, elle ne faisait que reprendre les caractéristiques d'une gauche traditionnelle qu'elle avait jusqu'alors méprisée et ignorée. En quoi consistait son approche contestataire et réformatrice ? Comment se matérialisait-elle concrètement sur le terrain ? Quelle était la stratégie réformatrice teintée d'anarchisme qu'elle adopta pour transformer la société ? Un tel positionnement stratégique ne finit-il pas par atteindre ses limites ?

1. Idéalisme réformateur

La première phase de la Nouvelle Gauche est sans nul doute modérée et réformatrice, à l'instar de la League for Industrial Democracy (LID) qui vit le jour en 1917 et devint progressivement le SDS au tout début des années soixante. L'origine de la LID remonte à l'Intercollegiate Socialist Society (ISS), organisation composée d'étudiants et fondée en 1905 par Upton Sinclair, Clarence Darrow et Jack London. Huit ans plus tard, l'ISS comptait des chapitres sur une soixantaine de campus américains. En 1917, elle changea de nom pour devenir la League for Industrial Democracy (LID). En 1931, plus de 3 000 membres étaient affiliés à la LID sur plus d'une centaine de campus. Pendant les années cinquante, la LID, qui accueillait également les ouvriers, était animée par un socialisme démocratique favorable à une doctrine libertaire d'ordre civique, ce qui lui permettait de se démarquer du communisme bien trop rigide aux yeux de ses membres.

Peu à peu, la LID tenta de se donner une image plus dynamique, plus jeune, plus ouverte pour inciter les étudiants à adhérer à la Student League for Industrial Democracy (SLID). Cette stratégie dont le but était d'élargir sa base militante se solda par un échec cuisant. En effet, les actions de la LID, essentiellement menées par et pour la base ouvrière, étaient très souvent éloignées des préoccupations de la jeunesse. Par conséquent, elles ne l'incitaient pas à s'investir, car cette dernière ne se sentait pas suffisamment concernée par les causes à défendre. En raison de telles divergences, la LID et la SLID devinrent peu à peu moribondes. La SLID décida donc de se redynamiser en changeant de nom, signe qu'une rupture nette avec le passé s'était opérée. En janvier 1960, elle devint officiellement le Students for a Democratic Society. Immédiatement, la nouvelle organisation se mit à recruter de jeunes étudiants dynamiques et idéalistes afin de peser de tout son poids sur la scène universitaire américaine. Richard Flacks, l'un des premiers à rejoindre le SDS, analyse avec justesse les premiers soubresauts de la Nouvelle Gauche :

In its beginning, the new left hoped for an alliance for social reform that would combine elements of the labor movement, liberal churches and students and intellectuals - a movement that would use both direct action and the electoral process to build a political base for achieving racial equality, eliminating domestic poverty, ending the arms race and the cold war, and building a more democratically organized social order (78).

Flacks n'est pas le seul à adopter une position mesurée faisant la part belle à la transformation des rouages de la société. Todd Gitlin, figure emblématique de la Nouvelle Gauche et président du SDS en 1963, avait, lui aussi, une idée très précise de la ligne de conduite que le mouvement devait suivre :

Power must be shared among those affected, and resources guaranteed to make this possible (...). It means, for example, that slums should be rebuilt according to plans adopted by the residents, with capital provided from public funds and labor from the neighborhood. Welfare programs should be supervised by recipients, until welfare becomes superfluous because a decent income is guaranteed for all who will not or cannot work (...) The university's curricular and extracurricular decisions should be up to students and faculty alone. The great corporations should, somehow, be made responsible to workers and consumers (...) New political institutions are needed to localize and distribute as much power as possible (53).

L'aspect réformateur de la Nouvelle Gauche est patent ; teinté d'idéalisme, voire d'utopie, son objectif principal était d'arriver à construire une société idéale à partir de la société existante corrompue et dans laquelle régnaient les inégalités. La Nouvelle Gauche était consciente et convaincue que la société américaine était mauvaise et pervertie. Néanmoins, il était difficile de proposer des mesures rapides et efficaces pour modifier le cours des choses. Ce qui était sûr c'est que toute forme idéologique à proprement parler était hors propos. Ce refus d'adopter une idéologie, au lieu de desservir la Nouvelle Gauche, devait être perçu comme une qualité. En d'autres termes, l'accent était mis sur la spontanéité, l'improvisation et l'action directe. Ce rejet de toute idéologie était ce qui démarquait totalement la Nouvelle Gauche de l'ancienne. Le radicalisme pouvait être a-idéologique et a-théorique. La Nouvelle Gauche était déterminée à le démontrer (Baritz, 386). Cette aversion prononcée pour toute forme d'idéologie ne résultait pas d'une étude minutieuse ni d'une analyse poussée de la part des membres de la Nouvelle Gauche. Elle était motivée par une constatation sans appel : si la « vieille » gauche avait échoué depuis une trentaine d'années, c'était tout simplement parce qu'elle avait été incapable de mettre en pratique ce qu'elle prônait. Il valait mieux par conséquent ne rien avancer de manière théorique, mais être actif sur le terrain. La pratique devait l'emporter sur la théorie. Cela se traduisait par un certain flottement terminologique qui n'aurait pas été envisageable dans l'ancienne gauche. Peu nombreux étaient ceux capables de définir avec précision des termes comme idéologie, libéralisme, capitalisme ou socialisme, ou de faire référence aux figures théoriques et idéologiques centrales de ce courant politique ou aux différentes tendances comme le saint-simonisme, le fouriérisme ou le marxisme-léninisme. La plupart des jeunes était incapable de faire ressortir les nuances qui démarquent le socialisme du libéralisme, comme le principe d'organisation concertée. Paul Potter, président du SDS en 1964 et 1965, reconnut également qu'il se trouvait dans l'incapacité de définir précisément le système que les jeunes contestataires rejetaient. Si la Nouvelle Gauche dans son ensemble ne pouvait pas non plus définir ce qu'elle entendait par changement social, elle éprouvait ainsi de grandes difficultés à expliquer pourquoi Nouvelle Gauche et SDS ne faisaient qu'un ou pourquoi le terme « Movement » (avec une majuscule) était également synonyme de Nouvelle Gauche. En fait, les deux termes « changement » et « mouvement » sont des plus imprécis : le premier sous-entend un processus et non un objectif à atteindre et le deuxième un déplacement et en aucun cas une direction ou une destination précise. Kenneth Keniston reconnaissait lui aussi que les jeunes contestataires ne savaient pas véritablement ce qu'ils recherchaient :

What, then, are the targets of the new revolution? As is often noted, students themselves don't know. They speak vaguely of a society that has never existed, of new values, of a more humane world, of liberation in some psychological, cultural, and historical sense. Their rhetoric is largely negative; they are stronger in opposition than in proposals for reform; their diagnoses often seem accurate, but their prescriptions are vague; and they are far more articulate in urging the immediate completion of the first revolution than in defining the goals of the second (313-14).

Ils donnaient véritablement l'impression de protester à l'aveuglette. Cependant, certains comme Tom Hayden, n'étaient pas gênés par ce type d'approximations (Cohen, 8). Il s'agissait d'une contestation affective, émotionnelle, spontanée, quasi instinctive plutôt que d'une contestation idéologique stricto sensu réfléchie et fortement théorique. Malgré cette absence de fondement idéologique, la Nouvelle Gauche en général et le SDS en particulier étaient perçus comme des phénomènes politiques. Cependant, dès l'apparition de la Nouvelle Gauche sur la scène politique, ses adhérents la définirent également comme une organisation attachant énormément d'importance à la libération personnelle de l'individu. En fait, cette osmose entre le politique et le personnel permettait à ces jeunes gens de se démarquer de l'ancienne gauche et de revendiquer ce qu'ils appelaient un humanisme existentiel qui devait être au centre de leur engagement (Jacobs, 163).

Au début des années soixante, la Nouvelle Gauche plaça toujours le personnel avant le politique : d'après elle, les problèmes inhérents à la société américaine appartenaient à la sphère du personnel et les solutions à la sphère du politique. Les premières pages du « Port Huron Statement »de 1962 ne laissent d'ailleurs aucun doute à ce sujet. Dans Youth and Social Change, Flacks parvient bien, lui aussi, à cerner les raisons existentielles pour lesquelles la jeunesse manifestait :

The cultural crisis is experienced as a crisis of identity - an inability to define the meaning of one's life and to accept the meanings and models of adulthood offered by parents and other elders (6).

Son activisme était en fait plus le fruit d'impressions, de sentiments que l'aboutissement d'une réflexion poussée. Ces impressions étaient alors confortées par ce qu'elle considérait être les dysfonctionnements de la société américaine. Cependant, malgré l'importance que la Nouvelle Gauche attachait à l'aspect personnel des choses, les perspectives politiques n'étaient pas aussi délaissées que ses détracteurs pouvaient le sous-entendre. Un tel état de fait n'empêchait pas des cadres du SDS comme Flacks dans « Some Problems, Issues, Proposals » de croire qu'il était possible de se développer sans pour autant adopter une attitude politique traditionnelle (163). Si la Nouvelle Gauche a choisi de jouer un rôle politique c'est essentiellement pour deux raisons. Tout d'abord, elle souhaitait défendre les intérêts des délaissés et des exclus de la prospérité américaine au niveau national de manière efficace et ensuite, elle estimait que les souffrances de ses membres et du peuple ne seraient apaisées que lorsque l'ordre politique établi serait détruit et changé. Si tous voulaient se réaliser en tant qu'individus à part entière, il était nécessaire d'améliorer les conditions de vie de chacun. Leurs aspirations servaient de point de départ à leur activisme, tandis que la politique leur offrait les moyens de mettre en place les réformes qu'ils jugeaient utiles. Parfois, l'humanisme existentiel et le radicalisme pouvaient être incompatibles. Même si les thèmes politiques étaient affichés dans le manifeste de la Nouvelle Gauche ou dans sa rhétorique, il n'en demeurait pas moins que certains activistes souhaitaient avant tout améliorer leurs propres conditions de vie sans se soucier de celles des autres. Un tel comportement égocentrique irritait les militants les plus altruistes. Fallait-il davantage mettre l'accent sur la libération et l'amélioration de l'existence de quelques-uns ou de tous les Américains ?

Dès son apparition, la Nouvelle Gauche tenta de concilier ces deux types de libération. Cependant, il arrivait que ses vues et celles du SDS divergent, car ce dernier s'intéressait principalement à des questions étudiantes. Un des slogans de la Nouvelle Gauche soulignait la différence qui existait entre « libéraux » et radicaux (personnes qui s'efforçaient de solutionner les problèmes en remontant à leur source, à leur racine ; « radix » en latin) : « A liberal wants to free others; a radical wants to free himself ». De son côté, le SDS mettait davantage l'accent sur l'amélioration du sort des Américains aliénés par la société dans laquelle ils vivaient :

The new left has constantly refused to fight its major battles on reformist issues of immediate self interest (..) In the early years of the new left, the new movement was involved principally in the liberal organizing programs of civil rights and in protest against the war in Vietnam. In liberal fashion, it fought other people's battles as though the problems of America were exterior to our lives (Calvert, 12).

Compte tenu des causes que la Nouvelle Gauche défendait, causes nationales (amélioration de la société dans son ensemble : inégalités raciales et sexuelles, rôle envahissant du complexe militaro-industriel, volonté de créer une démocratie de participation) et causes internationales (guerre du Vietnam, lutte contre l'impérialisme américain), il semble que ses membres oeuvraient plus pour l'épanouissement de leurs concitoyens que pour l'amélioration de leur situation personnelle. L'aspect collectif passait avant l'intérêt personnel. L'activisme de ces jeunes contestataires n'avait cure de toute théorie. Ce désir d'agir plutôt que de réfléchir indéfiniment transparaît nettement dans les propos de Tom Hayden et de Carl Wittman de 1963 :  Clearly it is not an ideology that will give us a legitimate and radical place; rather it is the role we play in the community(Cohen, 218). Il ne faut pas pour autant percevoir les actions de la Nouvelle Gauche comme étant impulsives et désordonnées. Même si le « Port Huron Statement » n'était pas aussi théorique que ce que l'on aurait pu attendre d'un tel manifeste, il faut reconnaître que l'activisme qu'il prônait était motivé par des conceptions humaines et sociales assez élaborées. D'après les rédacteurs du manifeste, l'activisme des jeunes contestataires, dirigé contre des aspects récurrents de la société américaine, devait à court terme permettre à tous de délimiter avec précision les cibles du mouvement, de trouver un dénominateur commun à leurs revendications et par là même faire office de programme idéologique et théorique. En fait, la Nouvelle Gauche fondait sa « théorie » sur le vécu, le réel et non sur une théorie de transformation sociale déjà utilisée auparavant. Les activistes affichaient un anti-intellectualisme des plus nets. Valait-il mieux agir afin de changer la société ou réfléchir longuement pour savoir ce qu'il faudrait changer et pour définir la manière exacte du changement ? Même si les critiques de la Nouvelle Gauche lui reprochaient son amateurisme, et son activisme insipide car manquant de fondement théorique, on ne peut nier le fait que cette jeunesse se soit imposée une tâche intellectuelle d'importance qui consistait à tout faire pour changer la société, puis instaurer un système plus adapté à la population et à l'époque. Cela ne pouvait s'envisager sans une réflexion préalable ni sans une approche théorique aussi minime soit-elle. Ce débat sur l'activisme et la théorie n'était pas le seul à agiter la Nouvelle Gauche et ses détracteurs. Celui sur les moyens à mettre en oeuvre pour changer la société était également animé. Quel était l'objectif principal à atteindre ? Comment fallait-il procéder pour réussir la mission que la Nouvelle Gauche s'était imposée et atteindre cet objectif de transformation sociale ?

2. Stratégie réformatrice

Pendant plusieurs années, la Nouvelle Gauche n'avait pas su formuler le projet de changement social qu'elle voulait instaurer, d'autant que tous ne s'accordaient pas sur la méthode à employer : actions directes non-violentes ou revendications plus musclées ? Elle souhaitait se rattacher à des thèmes idéalistes, voire utopiques, car d'après elle, la société américaine trop matérialiste manquait cruellement d'âme. Elle était attirée par des projets nobles, généreux et motivants (améliorer la société, lutter contre le racisme, mettre un terme à la guerre du Vietnam), elle était encore plus hostile à tous scénarios apocalyptiques selon lesquels les jeunes contestataires pouvaient disparaître du jour au lendemain après l'explosion d'une bombe atomique et qu'ainsi toute revendication devenait inutile, la fin étant imminente. Toute rhétorique apocalyptique n'a pas de raison d'être dans un mouvement social ; elle démobilise et empêche toute initiative positive à plus ou moins long terme. Certains membres du SDS, comme Todd Gitlin, tentèrent de justifier les raisons pour lesquelles ils hésitaient à divulguer le programme précis de leurs actions visant à la transformation de l'Amérique ; la terminologie pour le moins vague de Gitlin ne laisse aucun doute au sujet de ses craintes et de son manque de vision à long terme :

The reason why we have generally refused to make concrete proposals is a fear of what in the left is called reformism. That is, as long as we break down our stance into concrete, manageable proportions, we fear that any one of those proportions, taken by itself, could be performed, could be implemented, and yet we wouldn't end up with what we really in our bones feel that we want and need. To put it another way, the whole of what we want is so far beyond the sum of its parts that the distance between the whole and the sum is stupefying, devastating (Clergy and Layman, 2).

Gitlin éprouve des difficultés à expliciter les visées du mouvement auquel il appartient, peut-être parce que celles-ci n'étaient pas claires et pas suffisamment tranchées ou tout simplement parce qu'il se rendait compte qu'elles n'avaient rien de novatrice. Toutefois, sa manière d'agir (essentiellement l'action directe) était nouvelle en politique et les contestataires s'en satisfirent au début, même si certains ne comprenaient pas qu'un mouvement puisse exister dans un tel flou idéologique. Le passage de réforme à révolution sera, entre autres choses (comme la guerre du Vietnam), motivé par ce type de flottement. Cette volonté de faire passer le personnel avant le politique idéologique se retrouvait à trois niveaux : dans le rôle important joué par l'aspect moral dans la contestation, dans l'influence d'un certain vécu américain et finalement et dans rapprochement des valeurs du mouvement contre-culturel. En premier lieu, la Nouvelle Gauche attachait beaucoup d'importance aux valeurs morales. La motivation du contestataire était avant tout d'ordre éthique : il s'agissait d'identifier les dysfonctionnements de la société. Ensuite, venait s'y greffer une dimension politique, car le politique seul pouvait permettre de rectifier les problèmes ainsi mis en lumière. Al Haber, contestataire de la première heure, reconnaissait que le mouvement était apolitique et essentiellement animé et dirigé par des valeurs morales (Cohen, 46-47). Paul Potter allait tout à fait dans le même sens : "The moral protest of the early Sixties represented in many ways a rather non-political set of acts of confrontation with injustice in this society" (New Left Notes, 4). Michael Munk partageait également ce point de vue : "The fact is that most new left youths have been brought to their radical stance largely through a moral reaction to poverty, discrimination and unemployment at home and counterrevolutionary wars abroad" (National Guardian, 7).

De plus, nombreuses étaient les valeurs morales prônées par la Nouvelle Gauche et appartenant au vécu collectif américain. La Nouvelle Gauche était tournée vers l'action et réduisait la réflexion au minimum. Elle s'intéressait au présent, délaissait totalement le passé et avait une vision floue, voire inexistante, de l'avenir. Elle était quasiment a-historique. Le Port Huron Statement énonçait d'ailleurs des valeurs auxquelles l'Amérique adhérait totalement et depuis longtemps : "Freedom and equality for each individual, government of, by, and for the people - these American values we found good, principles by which we could live as men" (3). Des membres du SDS retrouvaient également des traits de l'Amérique traditionnelle dans la Nouvelle Gauche (Latter, 15). Cette dernière avait, sans nul doute, une stratégie différente de l'ancienne gauche, dont les théories avaient été formulées par des Européens. En revanche, si on la plaçait dans un contexte américain stricto sensu, on découvrait qu'elle n'était pas aussi novatrice que cela. Par exemple, Edward Schwartz la considérait comme l'une des dernières tentatives permettant de raviver la tradition démocratique américaine (110). Même si cela peut paraître paradoxal, l'anti-américanisme chronique de la Nouvelle Gauche ne l'éloignait pas véritablement de ses racines typiquement américaines qui font la part belle à la paix, la justice, la liberté et l'égalité (Keniston, 1968, 227). Ronald Aronson partageait le même point de vue :

Thus at one and the same time, the organizers violently reject American society - on a personal and moral level - and accept many of its theoretical underpinnings. As their society  rejects Marx as irrelevant, so they reject Marx as irrelevant; as their society is anti-intellectual, anti-theoretical and pragmatic, so are they anti-intellectual, anti-theoretical and pragmatic (...); as their society refuses to confront the roots of its problems, so do they refuse to examine structural causes; as their society proclaims the end of ideology, so do they reject the term itself (Studies on the Left, 13).

Il transparaît ainsi qu'en dépit d'un rejet quasi systématique de la société américaine de la part de la Nouvelle Gauche, cette dernière ne se démarquait pas autant qu'on aurait pu le penser d'un dialogue pro-américaniste. Était-elle consciente de ce paradoxe, ou agissait-elle de la sorte de manière excessive et émotionnelle, car elle se sentait trop impliquée, critiquant l'Amérique à l'excès tout simplement parce qu'elle l'aimait trop ?

En définitive, une autre caractéristique susceptible d'expliquer la prédominance du personnel sur le politique se trouve dans les liens unissant Nouvelle Gauche et mouvement contre-culturel, même si nombreux ont été ceux qui se sont efforcés de démontrer que ces deux entités n'avaient rien en commun. Nul ne peut pourtant nier que Nouvelle Gauche et mouvement contre-culturel accordaient une place importante à l'expérience personnelle et que la libération de l'individu était leur objectif à atteindre. Les membres de la Nouvelle Gauche, tout comme les hippies, aspiraient à une vie harmonieuse en communauté et étaient hostiles à cette ambiance de compétition qui dominait la société. Pour eux tous, le rêve américain s'était transformé en cauchemar et ils ne voyaient pas comment faire pour sortir de cette nuit noire matérialiste. Les hippies étaient également opposés à toute innovation technologique et à tout intellectualisme. Même si les tenues bariolées et excentriques de la contre-culture étaient essentiellement l'uniforme des hippies de la baie de San Francisco, nombreux étaient les radicaux qui les arboraient régulièrement. Le trait d'union le plus net entre Nouvelle Gauche et contre-culture est sans doute les Yippies de Jerry Rubin et d'Abbie Hoffman qui combattaient à la fois sur la scène politique et contre-culturelle, si bien que la limite entre les deux était gommée. Le culturel était politique, le politique devenait culturel, l'aspect personnel, individuel était le moteur de ce mouvement[1]. La stratégie des hippies était cependant quelque peu différente de celle des radicaux. En effet, les premiers optaient délibérément pour la passivité contemplative et spirituelle alors que les seconds étaient partisans de l'action revendicatrice. Les jeunes radicaux reprochaient aux hippies de se rebeller sans grande conviction, de profiter du système et de se comporter en véritables parasites vivant aux crochets de leurs parents, de leurs villes et de leur pays. Les hippies leur rétorquaient que ce repli était voulu et qu'il démontrait une volonté de leur part de se dissocier du Système en ajoutant que les actions directes de la Nouvelle Gauche étaient un signe flagrant de passivité dans la mesure où les radicaux choisissaient de modifier le Système, donc d'y demeurer. Paul Goodman en convenait :

On their side, the hippies claim that the New Left has gotten neatly caught in the bag of the System. To make a frontal attack is to play according to the enemy's rules, where one doesn't have a chance; and victory would be a drag anyway. The thing is to use jujitsu ridicule, Schwekism, nonviolent resistance, by-passing, infuriating, tripping up, seducing by offering happy alternatives (...) A new politics demands a new style, a new personality, a new way of life (Hoffman, 158).

Les hippies pensaient que les actions des membres de la Nouvelle Gauche étaient purement stratégiques et qu'elles avaient pour seul et unique objectif de changer une situation politique et socio-économique qui ne leur convenait pas pour en instaurer une nouvelle plus en adéquation avec leurs idées. Il était inutile de remplacer un Système par un autre car, à plus ou moins long terme, ce nouveau Système sera tout aussi aliénant que celui qu'il était censé remplacer.

Cette volonté de faire passer le personnel avant le politique paraît plus compréhensible. Ce choix de privilégier le personnel dans la transformation sociale ne peut être distingué d'une approche fortement existentialiste. De même, si désir de changer la donne sociale il y a, on ne peut le dissocier d'une démarche radicale de type anarchiste. L'existentialisme de la Nouvelle Gauche est facilement identifiable. Cette dernière considère l'homme comme doué de raison, comme un sujet ayant une emprise sur sa vie et non comme un objet avec lequel joue l'ordre établi. Prenant conscience de son statut d'aliéné, l'Homme se rebelle, passe à l'action afin de retrouver la liberté qui est son essence même. Dès l'apparition de la Nouvelle Gauche, Hayden avait situé le mouvement auquel il appartenait sur ce terrain existentiel. Les premières pages du « Port Huron Statement » ne laissent aucun doute à ce sujet :

We regard men as infinitely precious and possessed of unfulfilled capacities for reason, freedom, and love. In affirming these principles we are aware of countering perhaps the dominant conceptions of man in the twentieth century: that he is a thing to be manipulated, and he is inherently incapable of directing his own affairs. We oppose the depersonalization that reduces human beings to the status of things (...) Man have unrealized potential for self-cultivation, self-direction, self-understanding, and creativity (6).

A la lecture du « Port Huron Statement », on peut se demander s'il ne s'agit pas là d'un manifeste écrit pour louer les valeurs existentialistes de l'espèce humaine. Howard Zinn, radical engagé, en était persuadé : "There is an existential quality to current radicalism that distinguishes it sharply from the style of the thirties" (Nation, 387). Le paradoxe de tels propos était que l'existentialisme, à l'origine, n'englobait pas une dimension de refonte politique à proprement parler. Comment alors expliquer l'engagement de la Nouvelle Gauche ? Un anarchisme existentiel n'était-il pas la solution pour que la Nouvelle Gauche dure sur la scène politique américaine ?

3. Anarchisme existentiel?

L'anarchisme servait en effet de prolongement au discours existentiel d'ordre social. Cet anarchisme existentiel joua un rôle important dans les premières années de la Nouvelle Gauche. Contrairement à l'existentiel qui songe à son épanouissement personnel, l'anarchiste s'intéresse à l'épanouissement de tous et pour ce faire, il est déterminé à éliminer toute forme de pouvoir aliénant l'individu. Les principes anarchistes semblent en adéquation avec ceux énoncés par la Nouvelle Gauche :

For the anarchist, freedom is not an abstract philosophical concept, but the vital concrete possibility for every human being to bring to full development all capacities and talents with which nature has endowed him, and turn them to social account (Long, 50).

Les anarchistes se rapprochaient des radicaux de la Nouvelle Gauche dans la mesure où eux aussi étaient partisans de l'action sociale de type révolutionnaire pour libérer l'individu. De même, les anarchistes étaient réfractaires à tout discours idéologique contraignant, car il ralentissait le changement. Néanmoins, peu de personnes se risquaient à qualifier la Nouvelle Gauche d'anarchiste, car le terme avait une connotation négative. L'anarchisme était assimilé à l'idée de destruction irrationnelle, impulsive et désordonnée de l'ordre établi. Il pouvait desservir la cause de la Nouvelle Gauche :

Anarchism is easily discredited because it never had in the United States, either intellectual roots or a tradition as a movement, and so it's simply an idea hanging in space, with neither interesting nor respecting intellectual credentials, nor a movement propounding it (Gitlin, Politics and Vision, 3).

Les anarchistes estimaient qu'une société ne pouvait connaître l'ordre si elle était régie par un gouvernement. Selon eux, les gouvernements n'entraînaient rien autre que tumulte, désordre et violence, ce qui explique leur volonté de supprimer toute forme de pouvoir de contrôle :

The basic anarchist vision is one of a society where all relationships are those of social and economic equals who act together in voluntary cooperation for mutual benefits (Hoffman, 9).

Même si cette influence anarchiste n'était pas ouvertement affichée par crainte des conséquences négatives qu'elle pouvait entraîner, certaines personnes comme Murray Bookchin ou Paul Goodman, très apprécié des étudiants du FSM de Berkeley, et estimé des radicaux, l'évoquaient. Il est à noter que Goodman, un des maîtres à penser de la Nouvelle Gauche, adopta deux positions très distinctes vis à vis d'elle : il en fit l'éloge dans un premier temps, puis la critiqua, lui reprochant son manque de réalisme et sa violence à partir de 1967. Un tel revirement peut s'expliquer par le fait que Goodman reconnaissait des traits de son propre anarchisme dans les premières actions de la Nouvelle Gauche et qu'au fur à mesure de l'évolution et des changements de stratégie du mouvement, il perdait ses repères. Il semble que les « vrais » anarchistes étaient plus aptes que les jeunes contestataires à admettre ou à reconnaître que la Nouvelle Gauche était d'inspiration anarchiste. Certains des propos de Murray Bookchin relatifs à l'anarchisme, dans son ouvrage intitulé Post-Scarcity Anarchism (1971), pouvaient tout aussi bien s'appliquer à la Nouvelle Gauche :

Its commitment to doctrinal shibboleths is minimal. In its active concern with the issues of everyday life, anarchism has always been preoccupied with lifestyle, sexuality, community, women's liberation and human relationships. Its central focus has always been the only meaningful goal social revolution can have - the remaking of the world so that human beings will be ends in themselves and human life a revered, indeed a marvelous, experience (19).

Paul Goodman, quant à lui, n'était pas surpris de cette méfiance de la part de la Nouvelle Gauche à se définir comme anarchiste. Il était même plus catégorique, n'hésitant pas à dire que si elle ne se qualifiait pas de la sorte, c'était tout simplement parce qu'elle n'arrivait pas à se situer dans une tradition ou une mouvance anarchiste. Elle ne pouvait pas savoir avec précision où elle se dirigeait, car elle ne savait pas d'où elle venait :

In this country, where we have no continuing anarchist tradition, the young hardly know their tendency at all. I have seen the black flag of anarchy at only a single demonstration (...) the generation gap, their alienation from tradition, is so profound that they cannot remember the correct name for what they in fact do (Hoffman, 157).

Entre 1960 et 1965, le thème principal rapprochant la Nouvelle Gauche de l'anarchisme était le projet de démocratie de participation qui alliait esprit communautaire, et esprit libertaire et décentralisation, caractéristiques essentielles pour tout anarchiste. Les termes employés dans le « Port Huron Statement »  sont des plus clairs : prise de décisions en groupes, rôle social de l'action politique qui doit permettre la création d'une communauté (7-8). Il n'empêche qu'une telle démocratie était difficile à réaliser compte tenu de la superficie du territoire et de la diversité de la population américaine. Pire encore, elle était même difficilement applicable à une échelle moindre, car tous ne souhaitaient pas s'investir dans cette tâche de longue haleine, préférant laisser leurs voisins agir à leur place. Aronson, qui s'était impliqué dans ce projet, s'en désolait ouvertement : " ... only a tiny, vocal minority genuinely participate in decision-making " (Studies on the Left, 15). Les principes anarchistes trouvaient d'autant plus d'impact dans les rangs de la Nouvelle Gauche que les idées marxistes n'avaient pas bonne réputation. Nombreux étaient les membres de la Nouvelle Gauche qui se désolidarisaient du marxisme, jugé trop rigide et peu en accord avec les années soixante. Hayden le disait clairement : "Marx, especially Marx the humanist, has much to tell us but his conceptual tools are outmoded and his final vision implausible" (Cohen, 3). En fait, la Nouvelle Gauche inversait la théorie marxiste : l'aspect individuel passait avant l'aspect économique.

On arrive donc à un paradoxe de taille : comment expliquer que des jeunes contestataires qui accordaient plus de crédit à l'existentialisme qu'à toute autre idéologie aient voulu situer leurs revendications sur le terrain politique ? Même s'ils éprouvaient des difficultés à définir des termes comme anarchisme, socialisme ou marxisme, les membres de la Nouvelle Gauche estimaient que leur condition d'opprimés avait sa source dans le climat politique ambiant. Tout problème découlait du politique :

For the meaning of the Movement's politics of the unpolitical lay in its recognition that nothing in modern society is unpolitical; that every detail of daily life is saturated with and reproduces the hegemony of the ruling system; that the object of critical thought and action is the System as a totality (Breines, 18).

En d'autres termes, la politique était le dénominateur de toute chose, sous-tendant chaque aspect de la société américaine. S'en prendre à un problème, qu'il soit social, culturel ou économique, revenait invariablement à s'en prendre à la politique. Toute société n'était plus une société humaine mais une société politique. L'Amérique ne faisait pas exception. Une telle conception n'est pas sans rappeler celle des gauchistes américains qui jugeaient que la politique jouait un rôle central. D'une certaine manière, les membres de la Nouvelle Gauche semblaient être des déçus de gauche. Carl Oglesby, qui rejoignit le SDS en 1965 pour manifester contre la guerre du Vietnam et devint président du mouvement étudiant en 1965-1966, se définissait lui-même comme un gauchiste repenti. Il s'en expliqua le 27 octobre 1965 lors d'une marche pour la paix à Washington, dans un discours qui allait très rapidement être intitulé « Trapped in a System » ou encore « Let Us Shape the Future » :

The original commitment in Vietnam was made by President Truman, a mainstream liberal. It was seconded by President Eisenhower, a moderate liberal. It was intensified by the late President Kennedy, a flaming liberal. Think of the men who now engineer that war (...) They are not moral monsters. They are all honorable men. They are all liberals. But so, I'm sure are many of us who are here today in protest. To understand the war, then, it seems necessary to take a closer look at this American liberalism. Maybe we are in for some surprises. Maybe we have here two quite different liberalisms: one authentically humanist; the other not so human at all. Not long ago, I considered myself a liberal. And if someone had asked me what I meant by that, I'd perhaps have quoted Thomas Jefferson or Thomas Paine, who first made plain our nation's unprovisional commitment to human rights (Teodori 182-83).

Même si certains avaient totalement renié leurs idées de gauche en rejoignant la Nouvelle Gauche, d'autres portaient toujours une oreille attentive à ce discours. Quelques cadres du SDS, comme Clark Kissinger, membre du comité de direction, s'en réjouissaient. Pour eux, la Nouvelle Gauche ne pouvait que profiter d'idées et de points de vue différents. D'autres à l'inverse, comme Greg Calvert, un des principaux administrateurs du SDS, souhaitaient que la Nouvelle Gauche se tienne le plus possible à l'écart des « libéraux » à l'américaine. Une telle prise de position distinguait une fois de plus la Nouvelle Gauche de l'ancienne qui était favorable à une alliance avec les libéraux. Malgré ces deux visions différentes sur le libéralisme américain, on ne peut nier le fait que la Nouvelle Gauche s'en soit inspirée pour créer un nouveau style politique. L'exemple le plus frappant d'influence libérale au sein de la Nouvelle Gauche est le projet ERAP (Economic Research and Action Program) du SDS lancé en 1963 et dont l'objectif était de mettre en application les principes énoncés dans le nouveau manifeste du SDS America and the New Era de juin 1963. Certains des jeunes qui participèrent à ce projet, comme Richie Rothstein, n'avaient aucun doute à ce sujet : " Speaking truth to liberals remained a key part of ERAP organizers' program " (Radical Education Project, 34). Le SDS définissait ERAP en ces termes :

At the core of the ERAP program is community organizing in poor areas. It rests on the assumption that organizers, that is, people who devote full time to the task of talking with people about personal and community problems, can generate social and political change, can break down the isolation of ghetto life and can open new alternatives to people wedded to a life of despair (SDS Papers, 2a, number 11, 2).

Les jeunes qui participèrent à ERAP se rendirent dans les ghettos noirs de sept villes (Baltimore, Chester en Pennsylvanie, Chicago, Cleveland, Hazard dans l'État de New York, Newark et Philadelphie) pour venir en aide à la communauté noire. Ils aidèrent les Noirs à trouver un emploi, un logement décent, à s'occuper de leurs enfants et à les scolariser, par exemple. Ce qui donnait une tonalité gauchiste à ERAP était le fait que la Nouvelle Gauche estimait qu'avec ce projet, il était possible d'améliorer le sort d'une minorité tout en restant dans un cadre institutionnel et gouvernemental reconnu et légal. Cependant, cette vision des choses n'était pas admise par tous. Kirkpatrick Sale, grand spécialiste du SDS, considérait ERAP comme un exemple caractéristique de démocratie de participation, visant à créer des « contre-communautés anarchistes » et non comme un projet de gauche (100). D'après lui, les jeunes agissaient pour des raisons très personnelles et non parce qu'ils étaient des « libéraux » convaincus (101). Cette ambivalence sur la portée du projet ERAP peut expliquer les raisons pour lesquelles celui-ci tourna court et disparut en 1965 sans avoir eu un impact réel sur les conditions de vie de la communauté noire. Dès lors, la Nouvelle Gauche prit garde de bien se différencier du libéralisme américain, car ce type d'assimilation non voulue pouvait la discréditer et en donner une image non conforme à l'opinion publique. Le constat était donc amer.

Conclusion

En ayant sciemment choisi de se distinguer de la « vieille » gauche en s'éloignant de toute approche idéologique pour privilégier l'action directe spontanée, la Nouvelle Gauche avait fait souffler un vent de changement sur la scène politique américaine et s'était attirée les sympathies des déçus du libéralisme américain. Cependant, sans assise idéologique, ses prises de position et son engagement tournèrent rapidement court, car elle ne savait quelle stratégie adopter afin de ménager les susceptibilités de chacun. Face à un constat aussi pessimiste, il fallait que la Nouvelle Gauche se remette en question, qu'elle change radicalement de cap, qu'elle se redéfinisse et se repositionne, faute de quoi elle allait disparaître aussi rapidement qu'elle était apparue. Il était temps qu'elle devienne un mouvement déterminé à mener la révolution dans le pays. Cette décision, peu facile à prendre et surtout à appliquer, fut finalement entérinée en 1965, la guerre du Vietnam servant d'élément déclencheur à une contestation plus « musclée ». La Nouvelle Gauche allait entrer dans sa phase résolument révolutionnaire, dont les principaux faits de guerre furent le soulèvement de l'université de Columbia en avril 1968 et les émeutes à Chicago en août de la même année. Ce réajustement stratégique ne fit que retarder l'échéance inéluctable de sa désintégration au tout début des années soixante-dix. Le bipartisme américain avait eu, une fois de plus, le dernier mot.

 

Notes

[1] Theodore ROSZAK, The Making of a Counter-Culture: Reflections on the Technocratic Society and its Youthful Opposition, London: Faber and Faber, 1969.

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Pour aller plus loin

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Pour citer cette ressource :

Frédéric Robert, "1960-1965: une Nouvelle Gauche américaine contestataire et réformatrice", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), mars 2011. Consulté le 22/05/2018. URL: http://cle.ens-lyon.fr/anglais/civilisation/domaine-americain/les-grands-courants-politiques/1960-1965-une-nouvelle-gauche-americaine-contestataire-et-reformatrice