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Le film «Die Welle» et la Banalité du Mal

Par Joanne Hebert
Publié par Joanne Hebert le 30/09/2022
Nous vous proposons dans cet article des ressources pour une séquence autour du film ((Die Welle)) de Dennis Gansel et une articulation autour du concept philosophique de "banalité du mal" développé par Hannah Arendt.

Tableau de Gustave Courbet représentant un paysage de bord de mer, des vagues dans des nuances de vert sont surplombées par un ciel empli de nuages gris foncé, annonciateurs de pluie

Gustave Courbet, die Welle, Alte Nationalgalerie, Berlin

 

Die Welle est un film de Dennis Gansel, sorti en 2008. Ce film est inspiré de faits réels ayant eu lieu aux Etats-Unis en 1967, transposés dans l’Allemagne d’aujourd’hui : il raconte l’histoire d’un enseignant, en charge de donner un cours sur l’autocratie, qui décide de rendre le cours plus vivant en faisant vivre à ses élèves la création d’une autocratie. La classe l’élit comme chef, choisit un nom au mouvement ainsi qu’un signe de reconnaissance, et suit une discipline très réglée. Mais l’expérience dérape rapidement et échappe à l’enseignant, tandis que les élèves se mettent à prendre le mouvement très au sérieux, jusqu’à la mort tragique d’un des élèves. Si l’histoire qui a inspiré le film n’a pas ce dénouement sordide, elle en dit long sur les processus psychologiques qui poussent des personnes à mettre de côté leur réflexion et leurs valeurs morales pour s’intégrer dans une communauté. Ce phénomène, déjà abordé dans de nombreuses études, telles que cette expérience hallucinante dans une salle d’attente, qui met en lumière les effets puissants du mimétisme de groupe, est une des explications que l’on peut trouver à la popularité de mouvements tels que le nazisme. C’est d’ailleurs parce que ses élèves lui avaient demandé comment autant de personnes avaient pu être convaincues par le nazisme que Ron Jones, l’enseignant du lycée Cubberley de Palo Alto en Californie, a lancé l’expérience qui a inspiré le film, avec un succès inattendu. 

Gansel lui-même explique que l’origine de son film est le sentiment qu’ont les Allemands qu’avec toutes les études qui se consacrent au national-socialisme et à ses mécanismes, ils sont définitivement protégés de l’apparition d’un mouvement similaire. Mais le réalisateur voit dans cette conception un énorme danger : car si la plupart des gens se disent qu’une telle chose ne pourrait jamais leur arriver, il suffit de regarder l’histoire du nazisme pour voir à quel point peu de gens étaient épargnés. Ce film, qui peut également être compris comme un commentaire sur les injustices des sociétés libérales (les élèves les plus touchés par le mouvement sont aussi les plus précaires), fait partie des films canoniques étudiés à l’école, en France comme en Allemagne, pour parler du nazisme et des dictatures. 

Nous vous proposons dans cet article un ensemble de ressources vous permettant d’aborder le film (voir ci-dessous), mais celui-ci peut aussi être étudié en rapport avec un autre concept majeur : celui de « banalité du mal », tel que proposé par Hannah Arendt dans Eichmann in Jerusalem. Ein Bericht von der Banalität des Bösen (1963). Ainsi, la philosophe juive, envoyée par le New Yorker assister au procès d’Adolf Eichmann, fonctionnaire du Troisième Reich ayant organisé la mise en place de la Solution Finale, est surprise par son caractère « tout à fait ordinaire ». Dans La vie de l’esprit (1978)elle explique : « Les actes étaient monstrueux, mais le responsable […] était tout à fait ordinaire, comme tout le monde, ni démoniaque, ni monstrueux. Il n’y avait en lui trace ni de convictions idéologiques solides, ni de motivations spécifiquement malignes ». Eichmann se défend simplement en expliquant qu’il n’a fait que suivre des ordres. Hannah Arendt développe de cette expérience le concept de « banalité du mal » : l’absence de pensée conduit des personnes ordinaires à commettre des actes monstrueux. 

C’est cette idée que l’on retrouve également dans l’expérience de Milgram, appliquée à l’autorité : on demandait aux sujets testés d’envoyer des chocs électriques de plus en plus puissants à des acteurs jouant le rôle d’apprenants, quand ceux-ci donnaient de mauvaises réponses à des questions. Une impressionnante partie d’entre eux s’exécutait, jusqu’à envoyer la dose maximale malgré leurs doutes, sous l’influence des exhortations de l’examinateur. Cette expérience reprend les mêmes mécanismes que ceux expliqués par Hannah Arendt : le sujet fait ce qu’on lui dit, sans réfléchir, et en arrive à commettre des actions impensables sinon. 

On peut encore évoquer une troisième expérience, connue sous le nom d' « expérience de Stanford », également adaptée en film en Allemagne (Das Experiment, 2001) ; dans cette expérience prenant place dans une fausse prison, des sujets sont répartis aléatoirement en deux groupes : les prisonniers et les geôliers. L’expérience a très rapidement dérapé, les participants ayant pris leur rôle beaucoup trop à cœur, et a dû être arrêtée avant la fin. Si l’expérience a été vivement critiquée, elle n'en démontre pas moins que la violence psychologique exercée par les geôliers était liée à une situation plus qu’à l'expression d'une personnalité autoritaire. Et que donc chaque être humain pouvait, sous certaines conditions, développer des comportements cruels et sadiques. 

 

L’idée est donc de partir du visionnage du film Die Welle ainsi que de son analyse pour ouvrir les élèves à ces concepts et à ces questionnements, et ainsi introduire une réflexion sur le rôle de l’individu dans le développement de mouvements autoritaires et sur la façon de transmettre la mémoire de mouvements idéologiques tels que celui du nazisme, pour s’éloigner de l’idée que nos sociétés modernes sont « immunisées » contre de tels maux. Une autre application possible est la sensibilisation à des comportements suiveurs et à des dynamiques de groupe, que l'on retrouve dans des cas de harcèlement à l’école, par exemple. 

Présenter le concept de « banalité du mal » en le mettant en rapport avec les expériences citées ci-dessus peut permettre aux élèves de le comprendre plus facilement et de façon plus vivante. On pourra leur proposer de réfléchir eux-mêmes à des applications de ce concept dans des films, des livres, des évènements historiques, des expériences personnelles… 

Une autre possibilité est de faire partir ce travail du visionnage du biopic sur Hannah Arendt par Margarethe von Trotta, qui traite largement du développement de ce concept ainsi que de sa réception compliquée. L’on réservera cependant ce film, plus complexe, aux classes et niveaux les plus élevés. 

 

RESSOURCES 

Séquences et dossiers pédagogiques

  • Une séquence créée pour aller à l’encontre des radicalisations, mais qui parle du film et dont certains extraits peuvent être appliqués / adaptés à un travail sur le film.
  • Séquence sur le livre de Morton Rhue « La Vague » (en allemand), qui travaille notamment sur l’idéologie nazie et contient de nombreux extraits intéressants ainsi que des propositions d’activités.
  • Séquence sur le film (en français), centrée sur la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme, le jugement critique et la part d'affectivité, de préjugés dans la formation d'une opinion. (Inscription gratuite potentiellement requise pour accéder au document.)
  • Une séquence (en français) faisant travailler les notions de manipulation, de leader, de valeurs comme l'obéissance ou la communauté, ainsi que les contre-pouvoirs. 
  • Un dossier pédagogique sur le film (en français), accessible gratuitement sur inscription. 
  •  Résumé très complet du film, mis en rapport avec la déclaration des Droits de l’Homme et grille d’analyse pour les élèves (en français).
  • Un site avec des idées d’activités autour du film (en allemand).
  • Un site qui propose un extrait d'un dossier pédagogique sur le film, ainsi que des activités à faire en classe (en français).

Autres ressource

  • Page Wikipédia de l’expérience américaine qui a inspiré le film.
  • Page Wikipédia du film, très complète.
  • Article publié sur le film au moment de sa sortie.
  • Un article qui analyse le film et résume les étapes de l’expérience.
  • Page qui résume en détail l’expérience originelle, le film et les implications en philosophie politique. 

 

Banalité du mal

 

Expériences de psychologie

  • Vidéo d'une expérience très parlante dans une salle d’attente (3:45) (en anglais sous-titré français).
  • Vidéo de l'expérience de Asch sur le conformisme (4:11) (en anglais sous-titré français).
  • Cet article revient sur l’expérience de Milgram et son lien avec le film La Liste de Schindler. Un deuxième article accessible par cette page s’intéresse aux mêmes questions à partir du film The Experiment. Attention, il contient un certain nombre de fautes d’orthographe.
  • La page Wikipédia de l’expérience de Milgram.
  • Article et émission de radio sur l’expérience de Milgram (en allemand).
  • Vidéo (4:01) sur l’expérience de Milgram, extrait d’une émission d’une heure qui parle également de l’expérience de Stanford (en allemand).
  • Autre vidéo (4:28) qui explique l’expérience de Milgram (en allemand).
  • La page Wikipédia de l’expérience de Stanford.
  • Vidéo expliquant l’expérience de Stanford (en Allemand).
  • Le trailer du film Das Experiment (en Allemand).

 

POUR ALLER PLUS LOIN…

  • Une interview de Hannah Arendt (47:31).
  • Un article sur le cinéma allemand et son rapport au nazisme, où le biopic sur Hannah Arendt est évoqué.
Pour citer cette ressource :

Joanne Hebert, "Le film «Die Welle» et la Banalité du Mal ", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), septembre 2022. Consulté le 09/12/2022. URL: https://cle.ens-lyon.fr/allemand/arts/cinema/die-welle-et-la-banalite-du-mal