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Comprendre l'arrivée au pouvoir et la démission de Mario Monti

Par Damien Prévost : Professeur agrégé d'italien
Publié par Damien Prévost le 22/01/2013
L'Italie s'apprête à élire ses députés et ses sénateurs après l'expérience du gouvernement "technique" dirigé par Mario Monti. Cet événement insolite (un gouvernement composé exclusivement de personnalités n'appartenant pas à la classe politique) a de quoi surprendre l'oeil de l'observateur extérieur. Cet article se propose d'expliquer les étapes qui ont conduit à une crise institutionnelle que la fameuse loi électorale de Roberto Calderoli (Porcellum) était sensée éviter ainsi que les conditions du départ précipité et inattendu de Mario Monti.

Pour faciliter la compréhension, de brèves notices sur les différents partis ont été créées. Il suffit de cliquer sur les liens insérés dans le texte pour y avoir accès.

Retour sur la précédente législature

La dernière législature avait pourtant bien commencé : à droite (qu’on appelle centre-droit en Italie) se trouvait un grand parti de masse qui venait de naître (le Peuple de la Liberté) issu de la fusion de Forza Italia de Silvio Berlusconi e d’Alliance Nationale (ex-MSI[1]) de Gianfranco Fini et son allié, la Ligue du Nord d’Umberto Bossi. Ces trois personnages-clés assuraient la cohérence de l’ensemble à travers leurs personnes. Il s’agissait plus d’une alliance de chefs que d’une alliance idéologique à proprement parler. À gauche (le centre-gauche cette fois-ci) le grand Parti Démocrate était né de la fusion de multiples forces de gauche (des « ex-DC de gauche » aux « ex-PCI » pour parler en termes relatifs à ce que l’on a coutume d’appeler Première République) avec un allié, l’Italie des Valeurs de Di Pietro. Au centre, l’Union Du Centre de Pier Ferdiando Casini était seule et avait choisi de ne s’allier avec personne (cette fois-ci…)

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Le premier gros accroc à droite : prémices de l’effondrement du système

Une guerre des chefs va voir le jour au sein du Peuple de la Liberté entre Silvio Berlusconi et Gianfranco Fini : cette crise du leadership est aussi une crise personnelle tant les relations entre Silvio Berlusconi et Gianfranco Fini se tendent[2].  L’acmé de cette crise sera atteinte au printemps 2010 et débouchera sur une scission du Peuple de la Liberté[3] avec la naissance de Futur et Liberté pour l’Italie de Gianfranco Fini. Tous les anciens d’Alliance Nationale ne vont pas suivre Gianfranco Fini : certains vont rester au Peuple de la Liberté mais, cette hémorragie crée un problème de majorité à la Chambre, Futur et Liberté pour l’Italie entrant dans « l’opposition ».

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Le vote de confiance de décembre 2010

Le vote de confiance de décembre 2010 est particulier : sur le papier, Silvio Berlusconi n’a pas la majorité mais la motion de censure est évitée grâce à des transfuges d’Italie des Valeurs, du Parti Démocrate et de Futur et Liberté pour l’Italie qui vont voter la confiance au prétexte de préserver la stabilité du pays. Après ces événements, Futur et Liberté pour l’Italie et l’Union du Centre s’unissent au sein d’une alliance appelée Nouveau Pôle pour l’Italie (NPI) au centre et les ex-transfuges de l’opposition ayant voté la confiance créent le groupe Italie Responsable (IR).

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L’été et l’automne 2011

L’été sera difficile pour Silvio Berlusconi car, après avoir été abandonné par Gianfranco Fini, c’est l’Eglise qui va s’en prendre à lui. L’Église, par l’intermédiaire de Monseigneur Bagnasco président de la CEI (Conférence Épiscopale Italienne), exprime ses inquiétudes sur la vie personnelle et les dérives du Président du Conseil[4] au mois de septembre. L’aile chrétienne du Peuple de la Liberté qui exprimait de grandes inquiétudes  pendant l'été voit certains de ses membres quitter le navire à l'automne.

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Au même moment, des articles du Sole24Ore[5] publie des articles de plus en plus critiques sur le Président du Conseil[6] jusqu’à cette une du 10 novembre 2011 « FATE PRESTO » et l’éditorial qui l’accompagne qui demande – sans le demander – le départ de Silvio Berlusconi[7]. Sans provoquer son départ, évidemment, les articles de ce quotidien illustrent au moins l’idée selon laquelle Silvio Berlusconi est cette fois-ci lâché par une partie du patronat. Silvio Berlusconi démissionne le 12 novembre 2011.

La Chambre ne peut se mettre d’accord sur un Président du Conseil issu de ses rang : la gauche ne peut obtenir la confiance ; la droite, avec le départ des catholiques et d’autres encore, a perdu sa majorité ; le centre est le lieu de rassemblement de forces hétérogènes et disparates. Il ne reste que deux possibilités au Président de la République : dissoudre les chambres et organiser de nouvelles élections au risque de déstabiliser encore plus le pays sur les marchés financiers ou nommer un gouvernement « technique » fait de personnalités de la société civile dotées de qualités propres à rassurer les marchés. Et c’est ainsi qu’entre en scène Mario Monti.

2012 : l'année Mario Monti

La confiance est votée au gouvernement par les Chambres qui, au fond, n’ont pas trop le choix car elles ne peuvent proposer de candidat[8]. Pendant l’année où Mario Monti est au pouvoir, les Chambres vont être relativement contraintes de voter les lois proposées par le gouvernement car il jouit, à ses débuts notamment, d’une très bonne image dans l’opinion publique et également sur la scène internationale et financière (le spread diminue[9], Monti est invité par ses pairs Merkel et Sarkozy qui avaient mis sur la touche Silvio Berlusconi). Par ailleurs, Monti accepte le poste à la seule condition d’avoir les mains libres. Evidemment, les critiques existent mais restent feutrées dans les rangs politiques. Plus le temps passe, plus il est question d’une éventuelle candidature de Mario Monti ou d’un gouvernement bis après les élections du printemps 2013. Avec le temps, les appareils des partis considèrent que « l’image Monti » est bonne et espèrent s’en faire un allier (ou, du moins, ne souhaitent pas s’en faire un ennemi) pour les élections. Monti hésite.

Le déclencheur de la crise et la démission de Mario Monti

L’annonce du retour probable de Silvio Berlusconi sur la scène politique et l’approche des échéances législatives changent la donne : il faut montrer que l’on peut proposer autre chose aux Italiens en vue des élections et les critiques contre l’action du gouvernement sont de plus en plus fréquentes et sévères. Le 5 décembre, Silvio Berlusconi considérant l’Italie « au bord du gouffre » déclare céder aux multiples sollicitations l’enjoignant à revenir au pouvoir[10]. En soirée, Corrado Passera, ministre du développement économique, déclare sur le plateau d’Agorà que tout ce qui donne l’impression que l’Italie revient en arrière (faisant référence au retour de Silvio Berlusconi) n’est pas bénéfique pour l’Italie[11]. Du coup le Peuple de la Liberté ne vote pas en faveur du décret sviluppo-bis mais s’abstient le 6 décembre. Pour Mario Monti c’est la provocation de trop : il avait prévenu qu’il venait pour travailler et non pour se battre avec les partis. Le 7 décembre, Alfano (le n°1 officiel du Peuple de la Liberté) est convoqué par le Président de la République pour s’expliquer. Rien n’y fait, le 8 décembre, Monti annonce qu’il démissionnera après le vote de la loi de stabilité. Ce sera fait le 21 décembre.

Notes

[1] Le MSI revendiquait une forme d’héritage fasciste. Il ne s’agit pas, à proprement parler, d’un parti fasciste car tout reconstitution d’un parti fasciste est interdit par l’article XII des dispositions transitoires et finales de la Constitution de la Première République Italienne.

[2] Voir vidéo de RepubblicaTv intitulée "Direzione PdL : Fini vs Berlusconi - la guerra totale"

[3] En tant que groupe parlementaire le 30 juillet d’abord puis en tant que parti le 13 février 2011.

[4] Voir article de La Stampa du 27/09/11 intitulé "Bagnasco, l'attacco dopo il mancato mea culpa del Premier"

[5] Quotidien économique libéral, organe de presse du patronat.

[6] Voir article du Sole24Ore du 21/09/11 intitulé "Signor Presidente, l'Italia prima di tutto"

[7] Voir article du Sole24Ore du 21/09/11 intitulé "Signor Presidente, l'Italia prima di tutto"

[8] La Ligue du Nord ne vote pas la confiance au gouvernement Monti.

[9] Ce terme recouvre de nombreuses réalités. En Italie, il indique la différence entre les taux d’emprunt italien et allemands sur les marchés. Plus ce chiffre est bas, moins l’Italie emprunte cher, l’Allemagne servant ici de référence.

[10] Voir article du Corriere della Sera du 05/12/12 intitulé "Berlusconi : "L'italia è sull'orlo del baratro - I miei mi chiedono di tornare in campo"

[11] Voir article du Corriere della Sera du 06/12/12 intitulé "Alfano venerdì al Quirinale : ma niente crisi"

 

Pour citer cette ressource :

Damien Prévost, "Comprendre l'arrivée au pouvoir et la démission de Mario Monti", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), janvier 2013. Consulté le 20/10/2019. URL: http://cle.ens-lyon.fr/italien/civilisation/xxe-xxie/politique-italienne/comprendre-l-arrivee-au-pouvoir-et-la-demission-de-mario-monti