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Lea, de Marco Tullio Giordana (2016)

Par Marco Tullio Giordana, Susanna Longo : Maître de conférences - Université Lyon 3 Jean Moulin
Publié par Alison Carton-Vincent le 05/03/2017
A l'occasion des ((Rencontres autour du cinéma italien d'aujourd'hui)), organisées par l'Université Lyon 3 en collaboration avec le cinéma Le Comoedia de Lyon et avec le soutien de l'Institut Culturel italien de Lyon, Susanna Longo, MCF d'Etudes Italiennes, a présenté le film ((Lea)) (2016) de Marco Tullio Giordana en présence du réalisateur le 1er février 2017. La projection a été suivie d'un échange avec la salle que nous retranscrivons ici, modifié par endroits pour l'adapter au format écrit. Marco Tullio Giordana y parle du rapport entre la mafia et la culture, de télévision italienne et de politique.

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Youtube : Lea, Bande Annonce VOST

Susanna Longo

Marco Tullio Giordana est un cinéaste mais aussi un historien de l'Italie contemporaine. Son cinéma est le plus souvent très rigoureusement documenté sur les faits historiques, sur les pages noires de l'histoire de l'Italie récente. Pensons au film Pasolini un delitto italiano, consacré au meurtre de Pasolini, à I cento passi sur le parcours et la mort d'un jeune militant contre la mafia, Peppino Impastato. Souvent la recherche d'une vérité historique fait défaut dans les enquêtes judiciaires. C'est grâce à I Cento passi qu'on a redécouvert et rendu justice au parcours de Peppino Impastato. Le film I cento passi fait écho au film Lea, qui est l'histoire Lea Garofalo.

Marco Tullio Giordana :

Lea a été produit par la télévision italienne et est donc sorti seulement à la télévision en Italie. En France, le film est sorti depuis un an et a très bien fonctionné. Pourquoi n'a-t-on pas en Italie assez d'écrans et de salles pour montrer des films comme celui-là ? Il serait normal pour la culture d'avoir une offre plus complexe que ce que l'on voit parfois sur les écrans italiens.

Lea est un film voulu pour la télévision pour que beaucoup de monde le voie. C'était important de montrer ce morceau de la réalité du sud de l'Italie et de la criminalité, notamment calabraise, car tout le monde connaît la mafia sicilienne. Mais la mafia sicilienne depuis la grande lutte des années 90-2000, avec Falcone et Borsellino etc., a totalement changé. Elle a eu la capacité de muer et de s'adapter à la société, à la production.

Alors que la 'Ndrangheta s'est complètement mondialisée, elle est très moderne et très ancienne en même temps. Le problème de la criminalité est avant tout culturel. C'est la force de l'habitude, des conventions, de ce qu'on fait non seulement à cause de la peur mais aussi à cause d'une forme de fatalisme puisque l'on a toujours fait comme ça. Comme les femmes sont les personnes qui ont la capacité de transmettre la culture familiale, il est très important que les femmes se révoltent. Lea Garofalo a eu le courage d'abandonner son mari qui était un mafieux pour que sa fille ne vive pas dans ce monde mafieux. C'est peut-être là la seule possibilité de changement : ce n'est pas seulement une question politique mais aussi culturelle.

S. L. : 

Quelle est la genèse du film ? Comment en avez-vous eu l'idée ?

M. T. G. : 

C'était une idée de la scénariste Monica Zapelli avec laquelle j'avais déjà travaillé pour I cento passi. Elle avait suivi le procès de Lea Garofalo et avait écrit un scénario qu'elle m'a proposé. Et les producteurs du film sont ceux de La meglio gioventù. Il y avait donc un groupe de travail de gens que j'appréciais et il me semblait que l'histoire était très importante à raconter. Et j'ai toujours eu plus de chances avec les films que l'on m'a proposés qu'avec ceux que j'ai conçus !

Public :

Avez-vous eu du mal à collecter les informations pour ce film ? Avez-vous reçu des menaces ou subi des pressions ?

M.T.G. :

Non, je n’ai jamais reçu de menaces. Je ne crois pas prendre de risques parce que la mafia pour l’instant ne s’occupe pas de cinéma. Les mafieux n’ont pas vraiment compris que le cinéma, la littérature et la culture sont importants pour créer un sentiment et une conscience anti-mafia. Ils n’ont pas conscience de la dangerosité d’une culture contre la mafia.

Quand j’étais à Cinisi en Sicile, on m’a indiqué que certaines personnes étaient affiliées à la mafia, mais ils nous regardaient comme si nous étions de jeunes gens ridicules qui faisaient du cinéma. Le cinéma est toujours un peu mythique avec les personnages mafieux, ce sont toujours des héros, de grands personnages shakespeariens. Ils ont dû être très déçus en voyant I cento passi parce qu’ils ont dû voir qu’ils étaient représentés de façon ridicule. Dans Lea, le mari de Lea est un petit homme stupide qui n’a rien de fascinant. Il n’est rien. Cela a pu déranger l’imaginaire héroïque du mafieux.

Mon père et mon grand père étaient dans la Résistance. Je me suis souvent demandé ce que j’aurais fait à leur place. Qu’est-ce que c’est qu’être dans la Résistance à l’heure actuelle dans mon pays ? Il n’y a plus les Allemands mais il y a d’autres choses qui menacent la société et la justice. Quand j’ai décidé de devenir cinéaste, je voulais faire une traduction civile de cet engagement. Mais c’est une explication psychanalytique à laquelle je ne crois pas finalement. On fait ce qui nous passionne. Nous, les cinéastes italiens, nous avons le grand privilège d’avoir un grand cinéma, le néo-réalisme, qui a raconté la réalité de l’après-guerre, nous avons de grand exemples de ce que voulait dire raconter son pays par le cinéma. Même si j’appartenais à la génération de 68 qui voulait assassiner les pères, j’ai toujours pensé que si le père avait donné de bons exemples, il fallait le suivre et pas l’assassiner.

Public :

Avez-vous rencontré Denise pour préparer le film ?

M.T.G. :

Nous avons eu un échange épistolaire. Il n’était pas possible de la rencontrer. L’administration, qui a échoué à l’époque dans son programme de protection de témoins, a cherché ensuite à prendre soin de Denise et à ne pas faire connaître son visage. C’est pour elle finalement une forme de condamnation à perpétuité à la solitude, même si elle n’a rien fait. Mais je pense que le film l’a beaucoup aidée à respecter encore plus l’exemple de sa mère qui est devenue une partie du patrimoine des Italiens qui connaissent désormais l’histoire de Léa. Elle se sent moins seule maintenant et c’est une grande satisfaction pour moi.

Public :

Le film montre une mafia faite de gens très simples alors que la mafia est toute puissante. On pourrait presque voir dans le film une simple histoire de famille violente.

M.T.G. :

Lea, c’est l’histoire d’une criminalité au premier degré, presque au degré zéro. Le film Anime nere, de Munzi, présente lui un degré plus évolué de la ‘Ndrangheta où il y a des rapports internationaux. Un film seul ne peut pas tout raconter. Je ne voulais pas donner avec Lea une explication sociologique ou économique du phénomène mafieux. Parce que ce n’était pas la réalité de cette histoire. Dans Lea, ce sont de petits spacciatori, ce ne sont pas de grands cerveaux. Mais ce sont ces milliers de petites gens qui constituent l’armée de la 'Ndrangheta.

Public :

Quelles ont été les réactions du public italien après le passage à la télévision ?

M.T.G. :

L’avantage de la diffusion à la télévision, c’est qu’on a des informations très précises sur qui a vu le film. La majorité du public était constituée de gens du Sud. Ce n’était pas un public ancien mais jeune. Ce qui est rare sur les chaînes generalisti, gratuites, que sont Rai 1 ou Rai 2. En Calabre notamment, le film a été vu par un public familial. C’était exactement ce que je voulais : un film fait pour donner à ceux qui sont vicitimes de la 'Ndrangheta l’idée qu’on peut changer les choses. Je pense qu’il faut utiliser la télévision et chercher à faire de bons programmes.

Public :

Comment avez-vous procéder pour les castings ?

M.T.G. : 

Chaque fois que je prépare un film, le seul luxe que je demande au producteur, c’est de dédier beaucoup de temps au casting. Je cherche surtout des acteurs qui viennent du théâtre parce qu’ils ont une formation classique qui m’aide à leur expliquer ce que je veux obtenir. J’ai eu quelques difficultés à imposer aux producteurs les actrices choisies pour Lea et Denise parce qu’elles n’étaient pas jolies au sens de beautés conventionnelles de publicité. Alors que je trouve Vanessa Scalera qui joue Lea éblouissante parce qu’elle est vraie. Et Denise (Linda Caridi) était magnifique parce qu’on croyait à ce qu’elle vivait sur l’écran. Quand le but est la vérité, il faut avoir le courage de choisir des acteurs inconnus parce que cela donne au film de la force. Je voulais donner l’impression d’un documentaire plus que d’une fiction.

locandina lea
 
Pour citer cette ressource :

Marco Tullio Giordana, Susanna Longo, "Lea, de Marco Tullio Giordana (2016)", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), mars 2017. Consulté le 21/11/2018. URL: http://cle.ens-lyon.fr/italien/arts/cinema/lea-de-marco-tullio-giordana-2016-