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Guernica

Par Didier Ayres : Écrivain
Publié par Christine Bini le 23/01/2012
Une lecture du tableau de Picasso par Didier Ayres.

"Comme un rien sans possibilité [...], comme un silence éternel, sans espérance même d'un avenir, résonne intérieurement le noir"

Kandinsky



" Bilbao, 27 avril. Guernica, la plus ancienne ville basque et centre de la tradition culturelle basque, a été complètement détruite hier après-midi par les avions des insurgés " Voilà l'extrait du Times du 28 avril 1938, tel qu'aurait pu le lire Picasso au lendemain de la destruction de Guernica. Il résume l'attaque allemande faite à l'appui des insurgés franquistes sur la ville basque. Et, c'est par la presse que le peintre apprend le douloureux événement - ce qui donne déjà un jour au chromatisme de noir et blanc de l'oeuvre, reflet, saisie en écho de l'encre des journaux, à l'heure nouvelle des mass média. Au début du mois de mai 1937, Picasso commence le tableau, commande des républicains espagnols pour commémorer le martyr de la ville. Différents témoignages et études ont commenté la genèse de Guernica.

Il faut, c'est évident, évoquer d'abord les dimensions du tableau, qui dans la surface de 776 cm de longueur pour 349 cm de largeur, tend à rejoindre les fameux formats de la peinture d'histoire. Ainsi, la dimension oblige le spectateur à suivre un parcours où le corps accompagne le regard. À droite du tableau un homme brûle, happé par une gueule, un trou, victime qui n'est visible que de moitié et qui élève ses bras et son visage au ciel, bouche ouverte sur un cri. Au centre se retrouvent un cheval et plusieurs autres figures, qui, par un jeu de lignes de constructions complexes, mais qui s'approchent d'un triangle, se distribuent harmonieusement depuis le col du cheval, lui aussi frappé par les bombes - même si cet état de mort est à la fois intenable et infini. À gauche, enfin, un taureau enceint une femme hurlante dans ses pattes, et son enfant dans les bras qui là encore, sont adaptés à la figure du triangle dont l'enfant est la base et les naseaux de la bête, le sommet.

On penserait facilement que ces formes de déconstruction, appartiennent à l'école cubiste, même si Guernica se démarque de cette esthétique, et de la rhétorique cubiste, triangles et rectangles, arêtes vives, lignes non réalistes, par une force expressive qui ne ressemble pas au cubisme analytique, par exemple, si vous nous permettez cette réflexion. Le tableau est arrêté à l'acmé du drame, à l'instant où les chairs ne sont pas encore calcinées, mais brûlent ce qui pousse le spectateur dans une zone profonde en lui de la représentation de la douleur. Alors, peut-être, voir souffrir ne se conçoit que par un jeu esthétique de lignes droites, de segments, de courbes et l'impression générale de violence qui nous saisit tous. Nous sommes à l'instant bref du supplice, où la souffrance fait langage, au coeur d'une tragédie muette et éternellement recommencée d'un enfer, qui nous violente.

On a souvent comparé Guernica, au Tres de mayo de Goya, par exemple par le triangle inversé des bras de l'homme que l'on fusille, et de façon générale par le sujet. Mais nous voyons une différence assez importante et qui n'échappe à personne, car si les insurgés de Goya voient leurs bourreaux et peuvent pousser le cri de LIBERTÉ; ici, cent vingt-trois ans plus tard, nulle présence de l'oppresseur, juste des lumières fragmentées, en rapport avec le bombardement, certes, mais qui ne laissent pas aux victimes le choix d'un cri, car se sont de simples gens, et l'oppresseur est invisible. Ainsi, le tableau est profondément désespéré, si l'on considère qu'il n'y a personne pour figurer la mise à mort. Juste une grande énigme.
 

Guernica bouleverse donc, par son rapport au silence et à l'absence, silence presqu'animal, et son absence d'issue, de rédemption. On peut difficilement rapprocher ce tableau d'un autre genre que celui de la peinture d'histoire, et cela empêche sans doute d'assimiler le drame de Guernica à un martyr religieux. Oui, car là aussi, qui sont les assassins, qui tue ? Il n'y a personne dans le tableau pour éclairer sa compréhension, sauf à considérer que la lampe qui tient une main en lévitation en haut du groupe que forment le cheval, l'homme et la femme suppliciés - nous disions, dans un triangle -, est un symbole de témoignage, qui donne au sens littéral un "éclairage" sur cette tuerie. Nous sommes aux Enfers. On ne peut dialoguer ni avec les bourreaux ni avec dieu. C'est le pur calvaire. Mais aucun entretien, aucun dialogue, visiblement, entre les suppliciés et un interlocuteur métaphysique - d'autant que les bombes viennent du ciel, et que si, littéralement, on ne peut plus s'adresser au ciel, alors là est le silence profond de notre condition. Silence, douleur, signes peints, discours des figures, c'est en cela que Guernica permet quelques propos sur la peinture, et reste ouvert à différentes analyses.
 

 

Remerciements :

Première publication de cet article sur La Cause Littéraire (23 janvier 2011)
Pour citer cette ressource :

Didier Ayres, "Guernica", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), janvier 2012. Consulté le 21/08/2018. URL: http://cle.ens-lyon.fr/espagnol/arts/arts-visuels/les-classiques-de-la-peinture-hispanique/guernica