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Quelles solutions irlandaises ? La Famine dans The Nation, 1845-1848

Par Anne-Catherine De Bouvier : Maître de conférences - Université de Caen Basse-Normandie
Publié par Marion Coste le 29/02/2016
Cet article se propose d’aborder la manière dont The Nation, organe du groupe Young Ireland, réagit à la Famine. Le reproche fut parfois fait aux nationalistes irlandais d’avoir eu la critique facile, sans rien avoir proposé de concret. Nous verrons que des propositions existaient bel et bien, mais d’une faisabilité pour le moins hypothétique: à cause du flottement, des évolutions ou des ruptures doctrinales du mouvement, mais aussi parce qu’elles se heurtaient à l’idéologie dominante. Une approche essentiellement chronologique permettra de suivre le traitement de la question dans les colonnes du journal, en fonction des contextes domestique et international.
Remerciements

Merci au Centre Culturel Irlandais. J’ai été accueillie en juin et juillet 2015 à la bibliothèque patrimoniale, où j’ai pu effectuer un travail sur The Nation pendant toute la période – je suis loin d’avoir fini de dépouiller et exploiter mes notes et mes photos.

Introduction : état des forces critiques

Dans la synthèse qu’il consacre à la Grande Famine en Irlande, James S. Donnelly, Jr, a intitulé l’un des derniers chapitres « A Famine in Irish politics », soulignant ainsi l’absence de véritables alternatives émanant de l’Ile, de nature à éradiquer la crise, ou du moins à en soulager les effets [1]. Il est aisé de souligner le caractère au mieux fort insuffisant, au pire humiliant, si ce n’est mortifère des différentes mesures adoptées à Londres pour l’Irlande, de dénoncer la crispation idéologique du gouvernement, la pingrerie tatillonne de Trevelyan, le manque d’empathie chez un nombre considérable de parlementaires. Et ces reproches furent énoncés à l’époque. Mais force est de constater qu’en Irlande, ni Young Ireland, ni la Repeal Association fondée par Daniel O’Connell, ne parvinrent à porter d’alternative claire et crédible. L’augmentation du nombre de députés Repeal suite aux élections législatives d’août 1847 indique une certaine montée de la contestation en Irlande, et fut d’ailleurs interprétée comme telle en Angleterre – une marque d’ingratitude. Toutefois, il s’agit en grande partie d’un vote d’hommage à Daniel O’Connell, mort à Gênes quelques semaines plus tôt, et d’un vote-sanction, pour exprimer cela dans des termes résolument contemporains, davantage que d’un vote d’adhésion à un programme, du moins en ce qui concerne la Famine [2].

Old Ireland avait sans doute a priori édenté sa critique des actions du gouvernement et des orientations législatives à partir de juin 1846, en s’arc-boutant sur une stratégie d’alliance avec les Whigs qui, pour avoir fait ses preuves au moment de la crise de l’émancipation catholique dans la deuxième moitié des années 1820, n’avait plus nécessairement la même pertinence. En tout état de cause, le Repeal Party ou Irish Party n’est pas parvenu à tirer profit d’une configuration politique qui aurait pu s’y prêter. En effet, à partir de juin 1846, Lord John Russell était à la tête d’un gouvernement Whig qui ne disposait pas d’une majorité à la Chambre des Communes ; les élections d’août 1847 confirmèrent cet état de fait. Dès lors, comme tout groupe apportant un appoint de voix, le Repeal Party avait un soutien à monnayer, un levier dont il aurait pu jouer pour obtenir une ou deux grandes mesures. Il n’en fut rien. À la fin de la Famine, la Repeal Association avait vécu.

L’autre force de contestation nationale en Irlande fut également laminée. Le soulèvement manqué mené William Smith O’Brien à la fin juillet 1848 accéléra l’arrestation des leaders de la Confédération irlandaise. Ce soulèvement, mené à contre-coeur par l’un des plus modérés des Young Irelanders, ressemble davantage à un aveu d’impuissance puisqu’il ne s’inscrit pas dans une dynamique authentiquement révolutionnaire. Dans le très long article inaugural qui marqua la reprise de la parution de The Nation, après plus d’un an de suspension, Charles Gavan Duffy se décrivit ainsi :

An Irish « Rebel » for whom the transport ship floated in Dublin harbour but four months ago, who has since seen his dearest friends and comrades carried away into penal exile, who sees the wrongs they rose up to redress at peril of their heads, daily widening and aggravating since their fall. Who knows that the country they hoped to save is sinking deeper and deeper into an ignominious lethargy, is called upon to-day to show cause, if there be any, for still believing in the deliverance of Ireland. (The Nation, 1er Septembre 1849.)

Il s’agit d’un extrait de ce qui est à la fois l’acte de renaissance de l’hebdomadaire The Nation, organe nationaliste et (jusqu’en 1848) plus fort tirage de la presse d’Irlande, et l’oraison funèbre de Young Ireland et de l’idéalisme porté par ce groupe, élargi début 1847 en Confédération Irlandaise. Pour Duffy, le pays et le nationalisme étaient à reconstruire – à tout petits pas, sans grand dessein ni destin, et en commençant par la base. Cette base, c’est le Tenant Right, le Droit des paysans, qui peut-être avait été négligé parmi d’autres considérations à la fin de 1847 et au début de 1848. Cette communication s’attachera à mettre en avant, en quelques points, certaines des apories du nationalisme irlandais porté par la Confédération Irlandaise, et la difficulté d’élaborer un prisme national pour penser la Famine.

1. Écrire l’événement

À la rédaction de The Nation comme au reste du pays, la Famine s’imposa rapidement et douloureusement comme un thème central. Les rumeurs ou nouvelles du mildiou apparurent début septembre, et furent dans un premiers temps confinées aux rubriques agricoles des dernières pages. Dès le 1er novembre 1845, un éditorial intitulé « The Potato Disease » lui fut consacré. Toutefois, pendant quelques mois encore, l’essentiel des éditoriaux continua de porter sur la politique anglaise au sens large (souvent la politique coloniale, d’ailleurs), ou sur des aspects plus culturels. La question alimentaire se fit très présente en avril 1846, et se trouva paradoxalement éclipsée en mai, du fait de l’arrivée probable au pouvoir d’un gouvernement Whig [3]; en juin et juillet, la crise grondait avec la Repeal Association, et la rupture occupa une part importante du journal au mois d’août. Cette rupture consommée (sur la question de la force physique), un discours nettement plus critique vis-à-vis de la classe politique en général, et des Whigs en particulier, se mit en place. Il faut toutefois signaler que si, le 5 septembre 1846, le journal parlait de « the sham battle of physical force », et de « an O’Connell a stipendiary of England », des propos plus nuancés s’exprimaient également [4].

À partir d’octobre 1846, les faits de la famine semblent avoir trouvé leur place dans le discours nationaliste, et n'y sont plus simplement juxtaposés. Le 10 octobre, dans un article intitulé « Private Charity », on rencontre ainsi une lecture quasi-providentialiste de la Famine, comme une épreuve initiatique :

It has seemed good to the Almighty that our path to independence and prosperity should not be a safe or easy one. Evils enough, be sure, there were and are first to be wedded out – lessons of humanity, of wise and patient endeavour, to be inculcated – perchance an old evil system to be broken to pieces by His providential hand. (The Nation, 10 octobre 1846.)

L’indépendance se mérite : elle ne descend pas toute prête du ciel, on y accède par un chemin semé d’embûches. À plusieurs reprises on retrouve des articles de ce type. La Famine est parfois vue comme une épreuve purificatrice ; c’est ainsi le cas d’une lettre de James Fintan Lalor, datée du 24 avril 1847, qui y voit une intervention divine pour dissoudre la société dans son état d’alors, et permettre l’avènement d’un nouvel ordre social. On peut aussi trouver la Famine présentée comme une sanction : le peuple s’est éloigné de la cause nationale.

Quid des remèdes ? Au début du mois de janvier 1847, on savait que l’on commençait à mourir de faim, et les orientations de la politique souhaitée par le gouvernement étaient également connues. Un article intitulé « Christmas in Ireland » qui parut dans l’édition du 2 janvier 1847, dressa un programme dont le caractère à la fois logique et inacceptable pour la Grande-Bretagne saute aux yeux :

  1. interdiction de la distillation dans les 3 royaumes (mesure proposée, mais refusée par Russell, pour des raisons fiscales) [5] ;
  2. suspension des Navigation Laws pour importer rapidement et moins cher la nourriture faisant défaut ;
  3. dotation de 20 millions de livres du Trésor pour acheter de quoi nourrir la population pour les 8 mois à venir ;
  4. retrait des 20 000 soldats pour qu’ils ne mangent pas la nourriture du peuple ;
  5. interdiction des exportations de nourriture ;
  6. fin des expulsions (« making rapid but silent progress », nous informe cet article) ;
  7. pas d’émigration assistée : « […] we cannot spare our people. There must not be a new plantation of Ireland. »

La plupart de ces points furent repris dans « Our practical measures » (6 mars 1847), assortis de cette condition : mettre un terme à l’Union. On voit aussi nettement posés des points de désaccord forts entre Young Ireland et les Whigs (et le Repeal Party) : des mesures contraignantes en ce qui concerne les importations et les exportations de nourriture, à l’encontre des théories du laissez-faire ; une mesure restreignant de fait les droits de la propriété foncière ; et le refus de la saignée démographique comme remède. L’idée de Tenant Right se fait jour. Abrogation de l’Union et Tenant Right deviennent les deux mesures qui encadrent les autres, l’une par le bas (la condition paysanne), l’autre par le haut (le cadre institutionnel) ; avec des contenus variables.

Tandis que Lalor tentait de mettre en place une association de paysans à l’échelle de l’Ile tout entière, The Nation haussait le ton dans sa critique du gouvernement, et souvent de la Repeal Association (Irish Party), se heurtant notamment aux vues de ce dernier sur l’émigration, et partant, sur le statut du peuple : cause du problème, dont il fallait au moins partiellement débarrasser le pays, ou victime à secourir.
Les mois de juin et juillet furent marqués par l’approche des élections, qui prirent le pas sur bien d’autres considérations. On fit la chasse aux place hunters [6]. Puis, on dressa le bilan et la prospective, des élections et de la situation sur le terrain, tandis que l’assistance passait intégralement à la Loi sur les Pauvres. Vint ensuite l’amer bilan de l’année. Le 23 octobre 1847, dans un article intitulé « Free trade, no money », on lit ainsi :

In this year, above all years, just after the reaping and the gathering of the most bounteous harvests, we are told that « the country is poor. » There is a feeling of desolation haunting the people in street and market, as if hungry ruin had them in the wind, and men’s hearts are failing them for fear of all unimagined extremities of social disorganisation. Not only hunger and plague, but primitive barbarism and savagery, traffic by barter, cannibalism itself, seem not impossible. (The Nation, 23 octobre 1847.)

C’est dans ce contexte que John Mitchel publia la deuxième conférence d’une série intitulée « The Land Tenures of Europe » (Lectures at the Swift Confederate Club), dans laquelle il s’efforçait d’ancrer la réflexion nationale dans la question agraire, et ce dans la perspective comparatiste qui caractérise Young Ireland – avant de quitter définitivement le comité éditorial de The Nation en décembre.

Un éditorial daté du 24 décembre 1847 et intitulé « The Year Eighteen Forty-Seven » dresse un bilan fort sombre de l’année écoulée. « Black 47 » s’y prête tout particulièrement : mortalité et morbidité en très forte hausse, émigration massive souvent qualifiée de panic-driven, fin des programmes d’aide extraordinaire (travaux publics et soupes populaires, même si The Nation était très critique de ces dernières), retombée palpable de l’enthousiasme caritatif du début de l’année et tarissement des dons, récolte de pommes de terres saine mais très en-deçà des chiffres d’avant la Famine, expulsions en hausse qui semblent désormais installées comme un mode de gestion des domaines, etc. Le tableau était sombre, et l’adoption d’un Coercion Bill constitua sans doute la chape de plomb qui vint recouvrir ce qui aurait pu rester comme énergie du désespoir en Irlande [7]. En ce qui concerne les rédacteurs de l’hebdomadaire, il faut y ajouter les tensions et ruptures internes au mouvement. Cet éditorial d’une bien lugubre veille de Noël se fit l’écho de ces différents points, et prédit une catastrophe pour 1848 : « The economic means of the country are on the point of exhaustion. Reports from southern and western districts describe the new famine as inevitable and at hand » (The Nation, 24 décembre 1847).

Au-delà du constat amer et de la prévision, c’est un sentiment de rendez-vous manqué, d’opportunité gâchée qui domine :

If we said there was any prompt remedy for this national desolation, we would belie our belief. We see no remedy to which a wide and confiding union of classes is not essential. But when we look back upon the dismal spectacle of the last year, we feel surer now than we did at its very crisis, that if a Great National League had still existed amongst us, swayed by bold and honest men, one human being might not have perished in all Ireland. Instead of the darkest year in our history, it might have been the first of our liberty. For the time, or the means, or the men, were not wanting.

What could we have done? Everything – everything.

Banded together in a united Confederation, with one common love for Ireland, and one common interest in her salvation, we could have demanded from imperial resources ample funds to meet the emergency; funds to be expended exclusively under Irish control, for Irish objects, selected with local knowledge, and directed towards national results. (The Nation, 24 décembre 1847.)

Il y avait donc une solution, ou un ensemble de solutions, toutes irlandaises, du moins en ce qui concerne leur mise en œuvre, tant au niveau de la décision que du contrôle. Ces solutions étaient bien différentes de celles adoptées par Londres : s’il était toujours question de travaux publics et de routes, ces dernières devaient être des « highways of trade ». La construction ou l’aménagement de ports et d’infrastructures portuaires (jetées, phares, etc.) en font également partie. En d’autre termes, il aurait dû s’agir d’infrastructures à visée productive, et à moyen et long terme. En plus des réalisations en elles-mêmes, de leur impact à court terme (permettre aux habitants de se nourrir) et plus long terme (le développement économique et commercial du pays), l’éditorial dressait un contraste fort, mettant en avant l’impact moral putatif de ces mesures sur le peuple :

Conceive the people working under the inspiration of such a struggle, at laying down highways of trade, or building up piers and dock-yards to facilitate our commerce – fancy the lazy and demoralising Workhouse system, and the degrading and damnable pauper soup-kitchens, superseded by works which would raise the national pride, in which the people would feel they had a share in saving their country, and at a glance you may see the glorious and prosperous reverse of all that has befallen us. (The Nation, 24 décembre 1847.)

Comme nous l’avons souligné plus haut, l’orientation politique et l’affectation des fonds devaient être décidées en Irlande et non dictées par Londres. Les fonds, en revanche, étaient bien à prélever sur le Trésor impérial, comme il apparaissait un peu plus haut : « we could have demanded from imperial resources ample funds to meet the emergency. » L’hypothèse d’un refus de la part de Londres était bien entendu évoquée:

But if this had been refused, what then? Then, by the law of GOD, of nature, and of nations, we would have been entitled to enter upon the government of our own country. For Parliaments, like Kings, abdicate their authority by the abandonment of their duty. We would have been entitled to lay the case of Ireland before the nations in a great proclamation of our wrongs; to solemnly elect an assembly of representatives of the country, authorised to take prompt measures for the safety of the people’s lives, and the protection of their own authority. (The Nation, 24 décembre 1847.)

Si les objectifs s’inscrivent clairement dans une doxa nationaliste, le financement, lui, s’inscrit toujours dans le cadre de l’Union. Toutefois, dans l’hypothèse d’une rupture de ce contrat social à l’échelle impériale, c’est bien la possibilité d’une sécession ouverte qui est évoquée, mais sans qu’il soit fait mention d’une insurrection populaire. Il est vrai que la reprise d’une politique répressive pouvait inciter à la retenue dans le propos. Mais c’est sans doute aussi le signe d’une difficulté de positionnement, d’une difficulté à mettre en place une stratégie d’affrontement physique. On remarquera ici que l’on s’en remet à l’arbitrage moral d’une sorte de Conseil des Nations, et non au peuple.


2. Du désespoir au désespoir : de février à juillet 1848

Il existait toutefois une véritable radicalisation au sein de Young Ireland, ou de la Confédération. Le départ de John Mitchel en décembre 1847 se trouva vite compensé, en termes de ligne éditoriale. Et si l’état de l’Irlande était la cause du morne désespoir dominant l’éditorial cité plus haut, c’est de l’étranger que revint l’espoir, et plus précisément, de la révolution de février 1848 en France. Pour Young Ireland, une révolution relativement pacifique, menée dans un pays ancien ennemi de l’Angleterre, dans la partie d’Augustin Thierry et Jules Michelet [8], qui portait à sa tête le poète Lamartine (Ministre des Affaires Étrangères et homme fort du gouvernement provisoire), avait de quoi offrir une gigantesque respiration. C’est avec une jubilation et un enthousiasme évidents que les éditoriaux firent place aux nouvelles de France, dont très vite une ambassade menée par William Smith O’Brien chercha (en vain) le soutien. Et ces nouvelles de France éclipsèrent rapidement les nouvelles d’Irlande dans les éditoriaux.

Cet enthousiasme s’avéra de courte durée, faute de réalisations concrètes, et notamment faute de soutien officiel des nouveaux dirigeants français à l’autonomie irlandaise. Toutefois, cet épisode semble avoir ressoudé Young Ireland et la Confédération. C’était certes une révolution, mais qui ne s’accompagnait pas d’une politique vengeresse contre les opposants, ni d’une confiscation générale. Autrement dit, il s'agissait d'une révolution acceptable, et l’idée révolutionnaire prit corps peu à peu. En janvier 1848, The Nation tentait manifestement d’opérer un retour unificateur vers ses fondamentaux et publia ainsi, à partir du 22 janvier, une série de trois longs articles « The Young Irishman of the Middle Classes – a lecture by the late Thomas Davis »; le troisième article parut le 5 février, numéro dans lequel commença une série intitulée « Men and Women of the French Revolution, from Lamartine’s Histoire des Girondins. » Cette série, placée sous le signe des modérés de la Révolution Française, fut interrompue rapidement. Le 19 février, un éditorial intitulé «France, Canada and Ireland» fit état de signes d’agitation dans la Garde Nationale française, et souligna que le «native party» avait remporté les élections canadiennes (par 50 élus sur 69). L’éditorialiste y vit un signe des temps, et prophétisa : « The people have been starved, sabered, and banished beyond seas, because the Imperial government distinctly refused to treat their famine as an imperial calamity. The day of retribution is coming for the survivors of Schull and Sligo. » Si l’on parle de vengeance, la référence renvoie toutefois à 1782 et au Parlement de Grattan, qui avait proclamé unanimement son indépendance législative totale, et non pas à l’Insurrection sanglante de 1798 inspirée par la Révolution française de 1789. Alors qu’un énième rapprochement avec Conciliation Hall avait été tenté par l’entremise de William Smith O’Brien, le ton se durcit à nouveau à partir de cette mi-février, et l’on reprocha à nouveau à certains de ses membres influents d’avoir accepté des pensions du gouvernement.

Après la modération de janvier et février, la lutte armée fut de plus en plus clairement envisagée, et devint, sous une forme ou une autre, un thème récurrent des différents numéros à partir du mois d’avril. Le 1er avril paraît la première d’une série de neuf « Easy Lessons on Military Matters », de toute évidence destinées à servir de manuel d’entraînement aux membres actifs des Confederate Clubs, rapidement appelés à se constituer en Garde nationale pour protéger de nouvelles institutions irlandaises. On y trouve des techniques d’entraînement et des conseils sur le choix des armes, des considérations sur les avantages et les inconvénients de la baïonnette, et aussi un cas d’étude ainsi posé : « Suppose that a foreign army is in possession of Dublin, and that you have 30,000 men in Tipperary… » (« Easy Lessons… IV – The March », The Nation, 22 avril 1848.) Le 22 avril débuta la série d’articles intitulés « Illustrious Irish Women – Matilda Tone », série de cinq épisodes à la lecture desquels on apprend bien peu de choses sur Matilda, mais bien davantage sur son époux, Theobald Wolfe Tone, fondateur de la Société des Irlandais Unis, mort en prison suite à son rôle dans les soulèvements de 1798.

À la lecture méthodique de The Nation, on peut parfois se demander ce qui, dans l’esprit des rédacteurs, constituait la fin et ce qui constituait les moyens. Plus exactement, on peut se dmander si l’indépendance devait être assurée coûte que coûte pour permettre de mettre un terme au plus vite à la Famine et à son cortège d’horreurs, ou si celle-ci n’était pas convoquée pour justifier la militarisation du discours, et plus généralement pour illustrer et étayer la critique de l’Union. Quoi qu’il en soit et sans faire de procès d’intention, on relèvera ces propos, dans un éditorial intitulé « Our Agent in Paris », extrait de ce numéro du premier avril qui semble bien marquer un tournant. L’auteur compare les victimes de la révolution de février à Paris aux Irlandais subissant la Famine :

Compare with this the obituary of Skibbereen or Schull. Count the deaths of any village of Mayo or Roscommon – how insignificant it is in comparison! Yet, these men – aye, these women – died nobly: the tears of a nation were poured upon their tomb – a nation’s gratitude has raised a monument to their memory. Our men, and our women, and our children, died the death of starved dogs – unlamented, unremembered. The time is coming, I firmly believe, when we can, at least, choose the manner of our death! When we can do no more – buy with our blood, if God demands it should be shed, glory for ourselves – immortal life for Ireland! (The Nation, 1er avril 1848.)

La mystique du sacrifice suprême est ici nettement énoncée. Le paradigme semble toutefois davantage apocalyptique que programmatique. La révolution qui s’annonce est une révolution du désespoir.

Cette impression funeste fut toutefois un temps dissipée dans la frénésie organisationnelle qui s’empara alors à nouveau des leaders de la Confédération. La cause était entendue, il fallait des institutions nationales, ce par quoi il faut entendre irlandaises. Les Confederate clubs étaient conçus comme le bras armé du changement de régime. À partir de la mi-avril, on envisagea les choses de manière plus précise. L’édition du 22 avril appela à la formation d’un Conseil des Trois Cents (Council of the Three Hundred), tandis que les deux premiers éditoriaux s’intitulaient respectivement «Ireland’s defiance» et « The People’s Parliament ». Le choix de 300 est très symbolique : c’était le nombre de membres de la Chambre des Communes du temps où il y avait un Parlement à College Green [9]. Un article du 6 mai 1848 parle ouvertement de « The Irish Revolution », et si la France s’avérait décevante, l’agitation chartiste en Angleterre assura un relais évident comme aiguillon de l’agitation politique. A la fin mai, l’arrestation de certains leaders et leur procès (procès avec un packed jury dans le cas de John Mitchel) occupa beaucoup l’attention des rédacteurs du journal. Les colonnes révélèrent une radicalisation de l’opinion des Condéférés : John Mitchel condamné à l’exil, « The First Felon » comme le proclame l’éditorial du 3 juin, venait par là même d’acquérir le statut de héros, voire de modèle.

En même temps, une unité était nécessaire et les tractations reprirent avec Conciliation Hall, afin de mettre sur pied une Irish League, qui résulterait de la fusion de la Confédération et de la Repeal Association. Cette Irish League pourrait alors servir de base à la désignation des Trois Cents. Les tractations commençèrent à la mi-juin. Si les Confédérés pressèrent, toujours par l’entremise de William Smith O’Brien, John O’Connell temporisa, acceptant certaines conditions mais s’opposant à d’autres articles, faisant à l’occasion valoir l’attachement des membres de la Repeal Association au nom de leur organisation, etc. The Nation comportait également des articles visant expressément à convaincre au-delà du noyau idéologique de base des Confédérés, et du socle des Repealers : les artisans des villes et les Protestants du Nord étaient ainsi ciblés de manière récurrente.

Mais cet emballement éditorial, ainsi que cette frénétique agitation organisationnelle, masquaient (parfois mal) une carence doctrinaire de fond. Le projet de société restait pour le moins flou. Les modèles offerts par la France à partir de mars 1848 n’étaient pas tous transposables. The Nation s’enthousiasma pour Crémieux (Ministre de la Justice du gouvernement provisoire) et son anti esclavagisme [10]; il faut noter que, depuis la fin de 1847, les comparaisons entre l’Irlande et le peuple d’Israël retenu captif et en esclavage par le Pharaon s’étaient multipliées dans les colonnes de l’hebdomadaire. Le journal s’enthousiasma aussi pour les ateliers nationaux de Louis Blanc, créés le 25 février 1848, et qui établissaient un véritable droit au travail. Tout chômeur de Paris (essentiellement) pouvait s’inscrire et se faire porter sur les listes. L’organisation militaire des chantiers, ainsi que leur porosité avec la Garde Nationale, avait de quoi exercer une réelle fascination sur les membres historiques de Young Ireland, à qui Thomas Davis avait tant loué les vertus de la discipline militaire. Mais si la cohérence intellectuelle était grande, le décalage avec la situation irlandaise était réel. De surcroît, l’échec rapide de ces ateliers, et plus généralement la montée tant de la contestation que de la réaction en France au tout début de l’été 1848, ôtèrent espoir à beaucoup de Confédérés.

Les plus radicaux avaient quitté le groupe de The Nation pour fonder leurs propres organes de presse (The United Irishman pour John Mitchel en décembre 1847, the Irish Felon pour James Fintan Lalor, en collaboration avec John Martin). Mais le journal restait ouvert à différentes sensibilités, des ultra-modérés Gavan Duffy et Smith O’Brien à des partisans d’une révolution plus sociale comme Richard O’Gorman ou D’Arcy McGee, en passant par un Lalor qui se radicalisait.

Si personne ne préconisait le républicanisme à tout crin, quid de la nature et de la force du lien qui serait maintenu avec la Grande-Bretagne ? Si le Conseil des Trois Cents préfigurait nettement un parlement national, quid des futurs types de scrutin ? Un suffrage universel masculin ? Quel y serait le statut de la propriété privée, et partant, quelle étendue donner à la notion de Tenant Right ? Fallait-il aller jusqu’à la propriété paysanne (et il a pu arriver à ses partisans de ne pas remarquer à quel point la propriété paysanne et la permanence d’une élite foncière étaient mutuellement exclusives) ? Est-ce que l’élan national ainsi produit, couplé à un intéressement a minima des paysans à la terre, pouvait suffire à résorber la crise, comme l’éditorial du 24 décembre 1847 le laissait encore penser ? Que pouvait-on envisager avec ou sans le soutien de l’Église catholique, et plus particulièrement de sa hiérarchie ? [11]

Conclusion

L’une des grandes problématiques que soulève la question de la famine est la suivante : la Famine a-t-elle été un accélérateur ou un catalyseur de tendances antérieures, ou un point de rupture ? Du point de vue de l’histoire du mouvement nationaliste, et plus précisément de la veine nationaliste incarnée par Young Ireland, la grande Famine représente incontestablement un point de rupture. Et pas seulement par l’arrestation et la déportation d’une grande partie des membres actifs de Young Ireland. L’ampleur des événements et leur succession brutale ont fait éclater des ambivalences et des contradictions, entravant toute véritable action sur la situation, et ont généré une abondance de structures et d’agitation organisationnelle sans objectif clair ni vision commune de la société ou du projet politique. Après la Famine, la question agraire s’est trouvée indissociable de la question nationale – et inversement.

Toutefois, la plupart des ruptures historiques comportent des points de continuité, et l’on en trouve ici : ainsi, la condamnation des leaders de l’insurrection de 1848, leur refus de demander la grâce, et la série des Speeches from the Dock, discours des condamnés à l’énoncé du verdict, restaurèrent l’événement dans une continuité [12]. La rhétorique du sacrifice et l’exaltation de la révolution relient le mouvement à des précédents historiques : 1798, 1803, et à des leaders, Theobald Wolfe Tone, Robert Emmet. La geste héroïque était prolongée. Et la parution de The Nation, reprise un an plus tard.


Références bibliographiques

The Nation, 1845-1848.

DONNELLY, James S. Jr. 2001 (2013). The Great Irish Potato Famine, Stroud: The History Press.

– DUFFY, Sir Charles Gavan. 1883. Four Years of Irish History, 1845-1849: A Sequel to “Young Ireland”. Londres, Paris et New York: Cassell, Petter et Gilpin & Co.

– MITCHEL, John,. 1861. The Last Conquest of Ireland (Perhaps).

http://www.libraryireland.com/Last-Conquest-Ireland/Contents.php

Notes

[1] James S. Donnelly, Jr., The Great Irish Potato Famine, Stroud: The History Press, 2013 (1ère édition 2001).

[2] C’est du moins ce que l’on peut raisonnablement avancer, compte tenu de l’absence de réel programme ad hoc en amont des élections (les circonstances n’avaient donc pas bouleversé la donne de la politique parlementaire), et de dynamique en aval.

[3] Paradoxalement, en raison du contexte irlandais, ainsi qu’en raison des débats très vifs sur l’abrogation des Corn Laws au Parlement.

[4] La rupture d’août 1846, pour réelle qu’elle fut, ne signifia toutefois pas la fermeture étanche de tout dialogue, et diverses tentatives de rapprochement, essentiellement à l’initiative de membres de Young Ireland à titre individuel, plus rarement avec un mandat organisationnel, eurent lieu jusqu’en juin 1848. La citation relative à « un O’Connell » vise un neveu de Daniel (et donc cousin de John) ayant été nommé inspecteur de la Loi sur les pauvres : une nomination gouvernementale, à une fonction rétribuée.

[5] Cette mesure aurait permis de réserver les céréales à la consommation sous forme de nourriture, et d’en faire baisser le prix en augmentant l’offre disponible ; mais la fiscalité sur la distillation était une source de revenus non négligeable pour le Trésor.

[6] Voir plus haut sur les reproches adressés à un membre de la famille O’Connell. Il faut ici noter que, d’une part, la vie politique comportait encore une forte dimension clientéliste ; et que, d’autre part, il y avait là un choix politique délibéré (ou du moins argumenté) de la part des individus concernés. Selon Daniel O’Connell, par exemple, les Catholiques ayant été historiquement mis à l’écart, accepter des nominations gouvernementales était une démarche de conquête d’égalité véritable, non d’asservissement.

[7] Crime and Outrages Act. Le terme « Coercion Bill » est un terme générique qui peut désigner toute mesure visant à augmenter les capacités répressives, en restreignant les libertés individuelles garanties par la loi ordinaire. Il s’agit de mesures d’exception, de lois d’urgence.

[8] Historiens dont l’œuvre a exercé une forte influence sur la pensée de Young Ireland et notamment sur Thomas Davis, le fondateur et l’âme du groupe jusqu’à sa mort.

[9] C’était aussi le nombre de Volontaires réunis à Dungannon en conventions d’hommes armés ostensiblement ; une première fois, en février 1782, afin de pousser le Parlement irlandais à proclamer sa pleine exclusivité législative ; une seconde fois en novembre 1783, afin de faire évoluer le cadre politique de l’Ile ; une troisième fois en 1793, afin de proposer une grande réforme électorale et la pleine égalité civique des catholiques d’Irlande, sans toutefois aller jusqu’à une célébration du républicanisme, a fortiori du jacobinisme.

[10] Crémieux fut nommé Ministre de la Justice du Gouvernement provisoire le 25 février 1848. Le 9 mars 1848, Crémieux reçut « une délégation de noirs et de mulâtres des colonies françaises » et leur déclara que « la nouvelle République accomplira ce que la République de 92 avait proclamé. Vous redeviendrez libres ». Le 27 avril 1848, le deuxième décret de l'abolition de l'esclavage en France fut signé par le Gouvernement provisoire de la deuxième République. (Citations extraite d’un article d’octobre 2014 sur jlturbet.net.)

[11] Dans The Last Conquest of Ireland (Perhaps), John Mitchel eut ainsi des mots très durs pour l’Eglise catholique et son attitude à l’été 1848 : “It is needful, here, to speak of the Irish priesthood and the part which they took in that last agony of our country. Hitherto, I have not had occasion to say much of the Catholic Church, though it makes so potent an influence in Irish life, for the reason that in all vehement popular movements it always follows the people, and never leads: unless the movement be strong and sweeping enough, to command and coerce the clergy, the clergy keep aloof from it altogether. Instinctively, the Church adheres to what is established, opposes violent action, sympathizes only with success. Thus, in O’Connell’s Repeal Agitation, several bishops held themselves neutral; and hundreds of priests, as was well known, were zealous Repealers against their will; only because the popular passion was too strong for them to resist. About the time of my imprisonment, and before the “government” had shown themselves thoroughly resolved to put forth all their resources both of force and fraud to crush us, many of the catholic clergy had come over to the “Young Ireland” party, which then promised to be strong enough to command the services of the Church. Some of them, I am happy to acknowledge, being more Irishmen than Romans, did from the first fully sympathize with the national aspirations of their island – did profoundly feel her wrongs and burn to redress or avenge them. When the final scene opened, however, and the whole might of the empire was gathering itself to crush us, the clergy, as a body, were found on the side of the enemy. They hoped more for their Church in a union with monarchical and aristocratic England than in an Ireland revolutionized and republican; and having taken their part, they certainly did the enemy’s business well.” En d’autres termes, l’Église catholique est selon Mitchel une force essentiellement réactionnaire, et volant au secours de la victoire.
http://www.libraryireland.com/Last-Conquest-Ireland/John-Mitchel-197.php

[12] Ici, John Martin, Thomas Francis Meagher, William Smith O’Brien, quelques mois après le dernier discours en Irlande de John Mitchel.

Pour citer cette ressource :

Anne-Catherine De Bouvier, "Quelles solutions irlandaises ? La Famine dans The Nation, 1845-1848", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), février 2016. Consulté le 21/05/2018. URL: http://cle.ens-lyon.fr/anglais/civilisation/domaine-britannique/irlande-et-ecosse/quelles-solutions-irlandaises-la-famine-dans-the-nation-1845-1848