Vous êtes ici : Accueil / Arts / Cinéma / Imitation of Life / Mirage de la vie (Douglas Sirk - 1959)

Imitation of Life / Mirage de la vie (Douglas Sirk - 1959)

Par Lionel Gerin : Professeur d'anglais et cinéphile - Lycée Ampère de Lyon
Publié par Marion Coste le 07/10/2016
Le film raconte l'ascension et le succès de Lora (Lana Turner) qui, partie de rien, sacrifie sa vie amoureuse pour sa carrière d'actrice. Elle est aidée par Annie, une femme noire qu'elle héberge, et qui est tout à la fois femme de ménage, nounou, secrétaire, dame de compagnie. Toutes deux sont veuves et ont une fille. Il s'agit donc, entre autres, d'une histoire de réussite, mais c'est d'une self-made woman dont il est véritablement question ici, d'une incarnation féminine du rêve américain et des problèmes spécifiques que cela pose. Le film joue sur des couples: mère/fille, noire/blanche, riche/pauvre.

Mélo.

Une apocope qui dénote bien le côté populaire mais aussi légèrement ringard. Le mélodrame a pourtant sa flamboyance et ses grands maîtres. Douglas Sirk est l'un de ceux-là et Imitation of Life est un sommet du genre.

Danois installé en Allemagne, il tourne au début des années 30, des mélodrames à succès comme La Habanera (1937) ou Zu Neuen Ufern (Paramatta, bagne de femmes, 1937). En désaccord avec le nazisme, il émigre, comme tant d'autres, aux États Unis en 1937. Il y réalise surtout des films noirs et quelques comédies. Dans les années 50 il revient à ses premières amours et entreprend un cycle de mélodrames qui vont faire sa renommée. Il tourne aussi bien en noir et blanc, comme par par exemple pour All I Desire (1953) ou le magnifique Tarnished Angels (La ronde de l'aube, 1957), qu'en cinémascope couleur. Il devient alors le maître du genre. Magnificent Obsession (Le secret magnifique, 1954), All That Heaven Allows (Tout ce que le ciel permet, 1955) et Written on the Wind (Écrit sur du vent, 1956) en sont des exemples éclatants.

En 1959 sort Imitation of Life, son chant du cygne, remake d'un bon film éponyme de 1935, réalisé par John M. Stahl, à qui l'on doit notamment le somptueux Leave Her to Heaven (Pêché mortel, 1945) avec une Gene Tierney inoubliable.

Le film raconte l'ascension et le succès de Lora (Lana Turner) qui, partie de rien, sacrifie sa vie amoureuse pour sa carrière d'actrice. Elle est aidée par Annie, une femme noire qu'elle héberge, et qui est tout à la fois femme de ménage, nounou, secrétaire, dame de compagnie. Toutes deux sont veuves et ont une fille.

Il s'agit donc, entre autres, d'une histoire de réussite, mais c'est d'une self-made woman dont il est véritablement question ici, d'une incarnation féminine du rêve américain et des problèmes spécifiques que cela pose. Le film joue sur des couples: mère/fille, noire/blanche, riche/pauvre.

N'oublions pas qu'il s'agit d'un mélodrame. On est ému, on pleure, les scènes déchirantes se multiplient. Oui, mais ce que nous dit Sirk de l'Amérique, des problèmes de classe et du racisme ordinaire, peu de films "sérieux" le dénoncent à l'époque.

Sirk porte le genre à un point d'incandescence. Le lyrisme, les couleurs éclatent en même temps qu'une violence sociale terrible et rarement montrée au cinéma.

La belle Amérique sourit de toutes ses dents (blanches): ses limousines, rutilantes, ses maisons splendides, ses pelouses sages, ses citoyens bien habillés, bien coiffés, gravures de mode promouvant l'American Way of Life, mais ce vernis bienveillant craque et laisse entrevoir les couteaux derrière les sourires.

La beauté du mélodrame chez Sirk n'est pas un tableau pompier, "trop bien fait", mais un hyperréalisme, une "Imitation of Life" que le titre français traduit d'une autre manière. Ce n'est pas la vie qui est un mirage mais plutôt ce qu'elle laisse paraître.

Au cœur du film, se cache le problème plus spécifique des "white negroes"[1], cet aspect si habilement tu de la ségrégation. C'est en effet une spécificité très américaine que d'ignorer le concept et le beau mot de métisse. On est / on naît noir ou blanc, un point c'est tout. Et ce qui nous dit la couleur d'un individu n'est pas la peau, l'apparence, mais le sang. Une goutte de sang noir et vous êtes noir et traité comme tel. Obsession puritaine de la pureté.

Dans le film, Sarah-Jane est noire par sa mère mais blanche de peau. Dans cette société cloisonnée, elle souffre d'un vrai dilemme, d'un déchirement: la contradiction entre ce qu'elle semble être, blanche, et ce qu'elle est pour l'Amérique d'alors, noire. Elle est ce qui n'est pas concevable, à savoir le fruit du "pêché" suprême, du tabou, le mélange sexuel indicible, la preuve vivante d'un désir interdit.

Doit-elle dire qui elle est et voir se fermer toutes les portes? Ou doit-elle se taire et par là-même se renier, ainsi que sa mère? Là est le vrai (mélo)drame, qui en cette fin des années 50 secoue l'Amérique du Civil Rights Movement.

Le film est aussi remarquable en ce qu'il est un film de femmes, mères ou filles mais pas épouses. Les hommes y font de la figuration. Une Amérique féminine et noire, voilà qui est inhabituel.

Enfin, et puisque qu'il s'agit encore, toujours et avant tout de cinéma, laissez-vous émerveiller par la magnificence des images, des costumes, qui, chez Sirk, donne souvent l'impression d'un paradis à portée de main, et peut-être pas encore perdu, une espèce de splendeur lucide. Et comme l'écrivait René Char: "La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil".

Sirk signait là son avant-dernier film américain. Parmi ses admirateurs déclarés, celui qui a le plus compris et retenu la leçon de la couleur alliée au drame et à la violence, est Pedro Almodóvar.

Il y a des rires bêtes. Il y a aussi parfois des larmes intelligentes. Tant qu'à pleurer, pleurons donc malin et re/voyons Imitation of Life.


[1] Sur le même sujet, il faut voir Band of Angels (L'esclave libre) de Raoul Walsh (1957) et le bien nommé Shadows de John Cassavetes (1959). Il faut aussi absolument lire la magnifique et passionnante nouvelle de Kate Chopin, Désirée's Baby.

 

Pour citer cette ressource :

Lionel Gerin, "Imitation of Life / Mirage de la vie (Douglas Sirk - 1959)", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), octobre 2016. Consulté le 23/06/2018. URL: http://cle.ens-lyon.fr/anglais/arts/cinema/imitation-of-life-mirage-de-la-vie-douglas-sirk-1959-