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Apocalypse Now Redux (Francis Ford Coppola - 1979)

Par Lionel Gerin : Professeur d'anglais et cinéphile - Lycée Ampère de Lyon
Publié par Marion Coste le 25/01/2016
230 jours de tournage, presque deux ans de montage, un budget colossal pour l'époque. Apocalypse Now est "trop", comme l'on dit en français "moderne". Trop long pour les uns, trop baroque ou boursouflé pour les autres, ou encore trop violent. C'est un opéra, une fresque, un film initiatique, un reportage sur une époque, un road ou plutôt un river-movie. C'est avant tout un très grand moment de cinéma et de mise en scène. Fort du succès de The Godfather (Le parrain - 1972: à voir ou revoir, évidemment), Coppola a pu se lancer dans cette aventure, et cela en fut précisément une.

http://video.ens-lyon.fr/eduscol-cdl/2016/ANG_2016_Apocalypse_Now.mp4

230 jours de tournage, presque deux ans de montage, un budget colossal pour l'époque. Apocalypse Now est "trop", comme l'on dit en français "moderne". Trop long pour les uns, trop baroque ou boursouflé pour les autres, ou encore trop violent. C'est un opéra, une fresque, un film initiatique, un reportage sur une époque, un road ou plutôt un river-movie. C'est avant tout un très grand moment de cinéma et de mise en scène. Fort du succès de The Godfather (Le parrain - 1972: à voir ou revoir, évidemment), Coppola a pu se lancer dans cette aventure, et cela en fut précisément une[1].

Tiré de Heart of Darkness (Au cœur des ténèbres) de Joseph Conrad, le film en garde la trame générale, la remontée d'un fleuve et le personnage de Kurtz. L'action se situe au Vietnam. Willard (Martin Sheen) est chargé d'aller tuer le colonel Kurtz qui a franchi toutes les limites de la guerre.

Plongée dans la guerre, plongée dans le désordre, l'enfer et la folie, le film est ponctué de scènes d'anthologie, de la charge des hélicoptères au son des Walkyries de Wagner, jusqu'à l'arrivée au repaire de Kurtz.

Mais au repaire trouvé correspond une perte de repères, car la ligne très courbe, sinueuse, et pourtant conductrice du film (et du fleuve) est la folie. La folie des hommes dans la guerre. La folie de la guerre dans les hommes. La plupart des soldats rencontrés sont défoncés à l'herbe, aux acides, à l'alcool, quand ce n'est pas aux trois. Qui commande, que font et où vont ces soldats perdus, isolés? Personne ne semble le savoir ou s'en soucier. Cette guerre-là ressemble à un film sans réalisateur.

Esthétique du chaos. Le film est lui-même une espèce de grande hallucination, un trip sous acide avec ses montées et ses descentes, débauche de fumigènes, de couleurs, de nuit zébrée d'explosions, le tout sans beaucoup de moments de calme ou de lucidité. La peur règne et la guerre n'est supportable que "under the influence". La folie s'empare tour à tour de tous les personnages qui y sombrent, pour un moment ou à jamais. Le napalm en est la signature. Il brûle les arbres et les hommes, mais aussi les racines de ces hommes, qui une fois rentrés chez eux découvriront que "chez eux" n'existe plus. Il est des lieux d'où l'esprit ne revient jamais tout à fait.

Scène ahurissante d'une foule de soldats en délire devant le spectacle des "bunnies", playmates amenées au Vietnam pour les divertir. L'obscénité d'un tel spectacle dans ce contexte, la possibilité même de faire spectacle dans un tel contexte rend le tout presque surréaliste, au sens propre du terme.

Je ne saurais décrire tous les moments de bravoure (si j'ose m'exprimer ainsi), mais aucun spectateur ne peut oublier l'apparition et la prestation de Robert Duvall en lieutenant-colonel Kilgore (pour les fans d'onomastique).

Il faut dire également quelques mots de la longue scène finale et de la rencontre avec Kurtz (Marlon Brando). Temple Khmer, jungle, brume, peuple primitif. Horreur et raffinement. T.S Eliot (à la lecture de Hollow Men par Marlon Brando, on ne peut s'empêcher de trouver des résonnances actuelles) et sacrifices rituels. Le fleuve devient un miroir que l'on traverse, une membrane pour naître ou mourir, un épilogue amniotique.

Enfin, la bande-son est tout aussi colorée, deWagner au "Satisfaction" des Stones, de Jimmy Hendrix au légendaire "The End" des Doors qui ouvre et clôt le film. Les paroles de Jim Morrison semblent avoir été écrites pour la scène (le chaos et la guerre: "[...] the end of everything that stands", le rituel et le sacrifice: "the killer awoke before dawn [...]", le meurtre de la figure du Dieu/roi/père: "[...] father, I want to kill you") alors qu'elles l'ont été dix ans plus tôt.

La version Redux offre des scènes coupées à l'époque, pour raison de longueur. Celle de la plantation française est très réussie et ajoute une étape stupéfiante à ce déjà long voyage.

Est-il utile de dire qu'il n'est pas uniquement question de remonter un fleuve ou le temps mais beaucoup d'autres choses encore?

Coppola signa là un opus majeur sur la folie absolue de toute guerre. Il remporta la palme d'or en 1979. L'année précédente, Michael Cimino avait réalisé un premier chef d'œuvre sur le Vietnam, Deer Hunter (Voyage au bout de l'enfer), qui s'attachait lui davantage aux personnages et aux racines sociales de la violence, ainsi qu'à ses irrémédiables conséquences. Il décrivait également le retour impossible et questionnait jusqu'au cœur les valeurs américaines. Il obtint cinq oscars dont celui du meilleur film. Avec ces deux œuvres, le cinéma américain voyait sa capacité à traiter du réel "à chaud" reconnue, cherchant très certainement autant la véracité que la rédemption par l'image.

Note

[1] Pour ceux qui en douteraient, le documentaire Hearts of Darkness: A Filmmaker's Apocalypse (1991) est là pour en témoigner. Un film à ne pas manquer non plus.

 

Pour citer cette ressource :

Lionel Gerin, "Apocalypse Now Redux (Francis Ford Coppola - 1979)", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), janvier 2016. Consulté le 17/12/2018. URL: http://cle.ens-lyon.fr/anglais/arts/cinema/apocalypse-now-redux-francis-ford-coppola-1979-