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La migration francophone contribue-t-elle au futur du français comme langue de la globalisation ? Le cas de l’Afrique du Sud

Par Cécile B. Vigouroux : Professeure - Université Simon Fraser
Publié par Clifford Armion le 11/11/2013
Cet article se propose de revenir sur 4 siècles de présence du français en Afrique du Sud depuis les premiers colons huguenots chassés de France après la Révocation de l’Édit de Nantes (1685), en passant par la migration mauricienne au XIXème siècle jusqu’à celle plus contemporaine de migrants continentaux africains originaires des anciennes colonies belges et françaises. Nous montrerons dans quelle mesure l’Afrique du Sud est un point d’ancrage intéressant pour s’interroger plus largement sur les effets de la mobilité géographique et sociale sur la vitalité linguistique et sur les répertoires langagiers des locuteurs/trices. Nous montrerons, par exemple comment la mobilité entraîne un changement d’indexicalité des ressources langagières non seulement de ceux/celles qui se déplacent (ex : les migrant-e-s) mais également ceux/celles qui sont en contact avec ces dernier-e-s (les locaux).

Version provisoire d'un texte publié dans Colonisation, globalization et vitalité du français, S. Mufwene & C.B. Vigouroux (eds), Paris : Odile Jacob, 2004. reproduit avec la permission de Cécile Vigouroux.

Introduction

Ce chapitre aborde la question du français à l’ère de la globalisation en se focalisant sur un des aspects de cette dernière : la migration. Comme il apparaîtra évident dans la suite de ce chapitre, la globalisation n’est pas envisagée ici comme un phénomène récent datant de la fin du XXe siècle marquée par les nouveaux enjeux géostratégiques de l’après guerre froide mais bien comme traversant toute l’histoire de l’humanité, à des degrés certes divers. Un tel point de départ à notre réflexion opère résolument un déplacement du discours franco-français qui fait de la globalisation un mal récent qui porte atteinte à la diversité culturelle du monde. La France sous l’étendard de la francophonie s’est en effet inscrite depuis plusieurs années en rempart contre la globalisation, qu’elle décrit de façon souvent alarmiste comme menant inéluctablement à l’anglicisation du monde. La Francophonie est ainsi présentée comme :

un groupe de pression apte à défendre la place du français dans les organisations internationales et à s’opposer à l’uniformisation culturelle que cherche à imposer le monde anglo-saxon. (Académie Française http://www.academiefrancaise.fr/langue/index.html)

Si le combat semble nouveau, le discours a quant à lui un air de déjà-vu tant la bataille contre l’anglais traverse toute l’histoire linguistique française, particulièrement depuis le XVIIIe siècle. On ne peut s’empêcher d’être perplexe face à un discours qui fait de la francophonie un nouveau « groupe de pression » visant à résister au rouleau compresseur anglo-saxon : en effet si l’ennemi est clairement identifié, les bénéficiaires de cette bataille sont quant à eux loin d’être clairs, mise à part bien sûr la France. Nous ne reviendrons pas sur les ambiguïtés du discours franco-francophone déjà discutées dans Vigouroux 2008a. Notre but est plutôt ici de mettre le français à l’épreuve de son expérience de langue de la globalisation en interrogeant son histoire à partir de l’exemple sud-africain.

L’Afrique du Sud est à plus d’un titre un point d’ancrage intéressant pour mener cette réflexion. Selon la position optimiste ou pessimiste que l’on choisit d’adopter, on peut tout aussi bien se targuer du succès du français en Afrique du Sud ou au contraire déplorer son échec. Il fait partie de l’héritage sud-africain dès les débuts de la colonie grâce à la migration des Huguenots au XVIIe siècle et est encore très présent dans l’idéologie nationaliste afrikaner. On peut tout aussi bien arguer avec un peu d’ironie que l’Afrique du Sud est un des exemples du ratage du développement du français dans cette partie de l’Afrique, ayant disparu quelques décennies après son introduction.

L’histoire du français en Afrique du Sud est intimement liée à l’histoire migratoire du pays, marquée par les bouleversements politiques et économiques de la France, de ses colonies et ex-colonies, et de l’Afrique du Sud elle-même. Le développement du Cap comme colonie hollandaise au XVIIe où colons allemands, français, et autres européens sont envoyés, où les ressources financières alimentant la Compagnie des Indes qui achemine les migrants au Cap proviennent en partie des Wallons réfugiés en Hollande depuis le XVe siècle et où le premier gouverneur Simon Van der Stel est originaire de l’Ile Maurice attestent à n’en pas douter que nous sommes déjà à cette époque dans un monde globalisé. La seconde pénétration du français en Afrique du Sud au XIXe siècle grâce aux Franco-Mauriciens venus pour l’exploitation de la canne à sucre au Natal, témoigne elle aussi de dynamiques transnationales marquées par la création de nouveaux pôles d’influence économique qui ne passent plus par l’Europe. Enfin, l’émergence d’une migration africaine francophone en Afrique du Sud à la fin des années 1980 marque la dernière phase de l’histoire du français en Afrique du Sud et atteste des nouvelles dynamiques politiques et économiques faisant de l’Afrique du Sud un acteur incontournable pour des puissances occidentales comme la France, bien que ces derniers « passeurs de francophonie » proviennent des anciennes colonies. C’est d’ailleurs en reconnaissant ce statut important du pays hôte à « l’ère de la globalisation », du moins selon le discours franco-français, que le Président Sarkozy articule la relation entre la France et l’Afrique du Sud lors de son allocution au Parlement sud-africain le 28 février 2008 :

La France, comme l’Afrique du Sud, ont (sic) un même intérêt à une meilleure régulation de la mondialisation. La mondialisation est entrée dans notre histoire. Il serait illusoire et dangereux de prétendre gérer les grandes affaires du monde sans l’Afrique. La France n’acceptera pas qu’on puisse traiter des grandes affaires du monde sans qu’un pays africain ne puisse prendre sa part et parler au nom du continent africain. (Nicolas Sarkozy, Cape Town, 28/02/2008)

Pour Nicolas Sarkozy, la mondialisation entre dans l’histoire plutôt qu’elle ne constitue l’histoire ; et dans le combat de la France contre l’impérialisme nord-américain, jamais désigné mais fortement suggéré, l’Afrique du Sud est un partenaire de choix comme porte-parole de toute l’Afrique. Une « meilleure régulation de la mondialisation » est synonyme dans le discours du Président français à une meilleure régulation des flux migratoires comme l’atteste la suite de son discours :

Je voudrais parler de l’avenir des relations entre la France et l’Afrique s’agissant des migrations. 65% des 200.000 étrangers qui s’installent chaque année en France viennent du continent africain. Cependant il ne s’agit pas seulement d’un phénomène Nord-Sud. La grande majorité de ces mouvements migratoires est interne au continent africain. L’Afrique du Sud vous accueillez vous-même, à vous seule, près d’un quart des populations migrantes de l’Afrique. La réalité de l’immigration n’est pas satisfaisante aujourd’hui. Elle ne l’est pas pour nous, mais elle ne l’est pas davantage pour vous. (…) La France comme l’Afrique du Sud sont (sic) deux nations qui doivent une part de leur essor à l’apport des migrants, nous ne pouvons pas l’oublier. (Nicolas Sarkozy, Cape Town, 28/02/2008)

On ne peut s’empêcher de voir une ironie dans le passage qui évoque l’accueil que l’Afrique du Sud a fait à « près d’un quart des populations migrantes de l’Afrique » quand on sait qu’une grande majorité des migrants africains francophones choisissent de s’établir en Afrique du Sud après plusieurs tentatives infructueuses pour obtenir un visa pour l’Europe, notamment la France. La fermeture des frontières Schengen amorcée dès les années 1990, ajoutée aux changements politiques majeurs en Afrique du Sud et aux crises successives de nombreux pays africains, a entraîné l’émergence de nouveaux axes migratoires Sud-Sud. On peut se demander dans quelle mesure, la migration des Africains francophones en Afrique du Sud, si elle marque le retour du français dans cette partie du continent plus de trois siècles après sa première apparition, ne signe pas du même coup et à long terme son arrêt de mort. Si la France peut se réjouir de l’alternative migratoire que constitue l’Afrique du Sud en gardant éloignée de ses frontières une partie des migrants originaires de ses anciennes colonies, ne va t-elle pas participer, à son insu, au recul du français sur le continent africain ? Lesdits « passeurs de francophonie » propagent-ils le français ou adoptent-ils l’anglais à la place du français ? L’histoire des dynamiques langagières chez les migrants francophones en Afrique du Sud depuis le XVIIe siècle donne-t-elle raison aux pessimistes qui voient dans la globalisation un recul inéluctable du français ou, au contraire, n’atteste-t-elle pas de la langue française comme une des langues engagées depuis longtemps dans les enjeux de la globalisation ? À travers l’histoire du français en Afrique du Sud, c’est à ces questions que nous tenterons de répondre.

Cette histoire sera envisagée de façon chronologique. Nous commencerons par revenir sur les circonstances qui ont conduit un peu plus de 200 Huguenots français à émigrer dans la colonie du Cap au XVIIe siècle. Nous suggérerons qu’une compréhension de la migration en Afrique du Sud passe par un examen de la trajectoire migratoire des migrants et notamment de leurs conditions de vie dans les Sept Provinces Unies (la Hollande, la Belgique, et le Luxembourg actuels), pays de transit (de courte ou longue durée) avant leur départ vers la colonie sud-africaine. Nous verrons que, contrairement à ce qui est suggéré dans la littérature, il apparaît peu probable que les Huguenots français parlaient le néerlandais avant leur arrivée dans la colonie, bien qu’il ne soit pas exclu qu’ils aient pu développer une compétence minimale dans cette langue. Nous verrons ensuite que l’attrition rapide du français chez les Huguenots du Cap résulte d’une conjonction de facteurs relevant à la fois des conditions de vie dans la colonie, de la politique coloniale de la République des Sept Provinces Unies, et des relations internationales entre Français et Hollandais. Comme le soulignent Botha (1919) et Nathan (1939), aucun décret officiel ne restreignait l’usage du français au Cap. D’ailleurs, si un tel décret avait été en vigueur on ne voit guère comment les autorités hollandaises auraient pu l’appliquer, notamment au sein des foyers (1).

Un bref détour par l’histoire de l’allemand introduit au même moment dans la colonie du Cap nous amènera à nous interroger sur les facteurs qui ont permis le développement d’une variété sud-africaine d’allemand encore en usage à l’heure actuelle contrairement à ce qui s’est passé pour le français. L’examen de la migration mauricienne au Natal au XIXe siècle et qui se poursuit jusqu’à aujourd’hui permettra quant à elle de réfléchir sur les facteurs écologiques qui ont entravé l’émergence d’une communauté francophone malgré le nombre constant d’arrivants. Enfin, une étude ethnographique des dynamiques langagières chez les migrants africains francophones au Cap mettra en évidence la complexité des facteurs écologiques influençant les pratiques langagières des locuteurs ainsi que la nécessité d’envisager la vitalité du français en relation avec les fonctions communicatives que la langue remplie dans le nouvel environnement et les valeurs nouvelles dont elle est investie. À travers l’histoire chronologique du français en Afrique du Sud, c’est plus largement à l’histoire complexe de la vitalité langagière que nous convions notre lecteur. Pour se faire, commençons par les émigrations francophones de la France et de la Wallonie.

1. De la France vers la Hollande : la répression des Huguenots français

L'assassinat d’Henri IV par Ravaillac en 1610 met un terme au climat de paix relative entre Catholiques et Protestants instauré grâce à l’Édit de Nantes du 13 avril 1598, qui garantissait aux Protestants le droit de culte dans les lieux publics ainsi qu’une pleine reconnaissance de leurs droits civils. La mort d’Henri IV, lui-même calviniste converti au catholicisme pour accéder au trône de France, entraîne des heurts qui dégénèrent en guerre civile. Richelieu, cardinal de l’église et conseiller de Louis XIII, le successeur d’Henri IV, est hostile aux Protestants et durcit le ton à leur égard, les obligeant à pratiquer leur culte dans des lieux de fortune. Devant l’hostilité grandissante de la cour et d’une partie de la population française, une émigration constante de Protestants commence au milieu du XVIIe siècle. La révocation de l’Édit de Nantes le 18 octobre 1685 par Louis XIV, petit-fils de Henri IV, entraîne une répression sans précédent. Tout pasteur refusant de se convertir à la religion catholique doit désormais quitter le royaume dans un délai de 15 jours à compter de la révocation de l’Édit, alors qu’il est formellement interdit à tout autre protestant de sortir du royaume sous peine de galères pour les hommes et d’emprisonnement pour les femmes et les enfants. Cette menace n’empêche pas un exode massif de Protestants dans les pays proches de la France comme l’Angleterre, l’Allemagne, et les Sept Provinces Unies, ou des pays plus lointains comme les États-Unis.

La migration en Hollande nous intéresse en premier chef puisque c’est d’une des Sept Provinces dont partiront les Huguenots installés au Cap. Même si la proximité géographique avec la Hollande a dû jouer un rôle dans le choix de migration des Huguenots, d’autres facteurs comme la liberté de conscience ont été déterminants. Depuis l’union de l’Utrecht, signée le 23 janvier 1579, aucune religion officielle n’est imposée dans la République de Hollande. Quarante ans plus tard, à la suite du Synode de Dordrecht (1618-1619), le calvinisme devient la seule religion publique reconnue du pays avec toutefois une tolérance envers les autres confessions. L’autre facteur qui a pu influencer le choix de la Hollande est la présence d’une importante population de francophones luthériens, mennonites et même catholiques venue du Sud de la Province (la Belgique actuelle) et ayant fui la répression religieuse de 1567 suite à la création du Conseil des Troubles par le Duc d’Albe, gouverneur espagnol (2).

2. Une première vague francophone en Hollande : les Wallons

On estime à environ 150.000 le nombre des Wallons réfugiés dans les provinces du Nord de la Hollande, après, pour certains, plusieurs séjours transitoires en Angleterre et en Allemagne (Frijhoff 2003). Cet exode massif a entraîné pour certaines villes comme Anvers la chute de près de la moitié de ses habitants alors que les villes du Nord comme Harleem et Middlburg ont vu leurs populations doublées. Quant à Leiden, le principal centre de fabrication textile, elle a connu une augmentation de deux tiers de sa population. Il est à n’en pas douter qu’une telle arrivée massive de réfugiés francophones a entraîné une restructuration de l’économie locale et du paysage socioculturel des villes d’accueil. Compte tenu de leur présence forte, ces réfugiés de la première génération ont développé des réseaux sociaux intracommunautaires très organisés constituant des groupes de soutien pour les nouveaux arrivants francophones, ont formé leurs propres congrégations religieuses, et ont occupé des zones résidentielles communes. En 1640, on ne compte pas moins de vingt-cinq congrégations wallonnes et trente-cinq pasteurs ayant à leur charge plusieurs églises (Frijhoff 2003 : 132). Bien que la vitalité de la communauté wallonne commence à décliner à partir de la seconde moitié du XVIIe siècle en raison de la baisse du nombre des nouveaux arrivants et de l’intégration progressive des plus jeunes dans le tissu social néerlandais, il n’en reste pas moins que leur présence prépare le terrain à la deuxième vague des réfugiés Huguenots fuyant la France.

3. La socialisation des Huguenots français en Hollande

Il est difficile d’évaluer le nombre de Huguenots présents dans les Provinces Unies au XVIIe siècle, les chiffres avancés dans la littérature variant entre 35.000 et 200.000. La République de Hollande a adopté la fourchette officielle de 50.000 à 70.000. Selon Frifhoff (2003), le chiffre de 35.000 apparaît le plus probable. Pour évaluer l’impact des nouveaux arrivants, ce chiffre doit être mis en relation avec la population totale de la République Hollandaise au tournant du XVIIe siècle estimée à deux millions. On voit qu’en comparaison à la migration des premiers francophones, cette deuxième vague est beaucoup moins importante numériquement. La distribution des Huguenots sur le territoire hollandais est inégale, concernant seulement sept villes. Selon Frijhoff, elle constitue avec ses 5.000 réfugiés entre 2 et 2,5% de la population d’Amsterdam, et entre 7 et 10% de la population de la Hague. Après 1690, le nombre de Huguenots chute, bien que les congrégations soient en pleine croissance notamment en raison d’un taux de naissance élevé. Les Huguenots viennent de la France entière et occupent des emplois dans les secteurs des services et de l’industrie. À titre d’exemple, Frifhoff (idem) signale que pour la ville d’Amsterdam, entre octobre 1681 et octobre 1691, 25 % des Huguenots sont répertoriés comme travaillant dans l’industrie textile en tant que couturiers et travailleurs de soie, 42% dans le commerce, 7% dans le secteur de la santé (76 personnes sont chirurgiens), 4% comme pasteurs, et 7% dans le secteur de la pêche. Beaucoup de Huguenots sont très lettrés avec parmi eux des professeurs, des libraires, des journalistes et des imprimeurs. Entre 1680 et 1725, un tiers des libraires et des imprimeurs d’Amsterdam appartient à la communauté huguenote. Les imprimeries d’Amsterdam et de Genève, où Jean Calvin s’est réfugié en 1559 pour y fonder le calvinisme, deviennent des centres importants de diffusion du français en Europe et même en France (3). Les Huguenots lettrés prennent une part active à la vie littéraire et scientifique hollandaise et participent à son prestige au sein de la communauté internationale en élaborant de nouvelles formes de diffusion du savoir comme les revues scientifiques et les critiques de livres. Dans les années 1680, le français fini par gagner ses lettres de noblesse en devenant la langue de l’élite hollandaise bien que le latin continue à être utilisé par les scientifiques, les philologues et les théologiens hollandais. La francisation d’une partie de la société hollandaise est à mettre en parallèle avec la fonction de lingua franca assurée à cette même époque et dans toute l’Europe par le français, auprès des élites politiques et intellectuelles.

Il convient néanmoins de ne pas oublier qu’une majorité des Huguenots étaient pauvres et arrivaient en Hollande destitués. Contrairement aux réfugiés Wallons de la première vague qui inspiraient de la méfiance dans la population locale, les Huguenots étaient fort appréciés à la fois pour les compétences qu’ils apportaient à la République mais aussi pour leur opposition au roi de France, qui avait attaqué la Hollande en 1672 sous le prétexte de restaurer et de défendre le catholicisme. Chaque Huguenot s’installant dans la République bénéficiait des mêmes privilèges que tout citoyen hollandais avec différents avantages à la clef selon les provinces comme par exemple l’exemption de l’impôt provincial pour une période de 12 ans, le recrutement dans l’armée de la République, ou encore l’aide aux fermiers. Les différentes villes se disputaient les Huguenots et offraient des avantages variables pour en attirer le plus grand nombre. Une telle compétition entraîna une migration interne importante, les Français allant toujours au plus offrant. Un tel mouvement ne facilitait pas l’intégration des Huguenots dans le tissu social local et créait des tensions au sein de la population qui se sentait défavorisée par rapport à ces nouveaux arrivants (4).

À partir de 1700, tous les privilèges alloués aux Français sont progressivement abolis. La naturalisation de tous les réfugiés est décrétée entre 1709 et 1715, mettant un terme au statut d’exception des Huguenots. Bien que devenant des citoyens hollandais, ces derniers se voient interdits d’occuper des emplois dans la fonction publique. Une telle restriction de la citoyenneté des Huguenots traduit la crainte des Hollandais de voir la restauration d´un État théocratique dont beaucoup de protestants français rêvent. Rappelons que, bien que le calvinisme soit la seule religion publique, l’État assure la liberté de conscience de tous ses citoyens. Selon Frijhoff (2003), l’intégration des Huguenots français semble avoir été plus rapide que celle des Wallons, notamment en raison de leur plus petit nombre mais aussi, comme nous pouvons en faire l’hypothèse, parce qu’ils présentent moins de concurrence dans le secteur économique. Les mariages endogames étaient rares chez les réfugiés de la première génération. Toujours d’après Frifhoff, à Groningen et Bois-Le Duc, seulement la moitié de celle-ci se marie au sein de la communauté francophone.

Compte tenu de ce qui vient d’être dit, il n’est pas sûr, comme l’argue Botha (1919 : 38) ou Bullier (1981), que les Huguenots envoyés au Cap aient développé une compétence en néerlandais lors de leur refuge dans les Provinces Unies. En effet, la durée de séjour dans un pays d’accueil ne se traduit pas nécessairement pour le migrant par l’acquisition de la langue locale. Les exemples corroborant ce point abondent dans la littérature et nous prendrons pour l’illustrer le cas des migrants européens aux Etats-Unis au XVIIe siècle. Mufwene (2009) rappelle que les Européens n’ont dans la majorité des cas abandonné leur langue que très tardivement entre le XIXe et le XXe siècles, assez tard dans le cas des Allemands, qui étaient économiquement plus autonomes. L’organisation spatiale des migrants en quartier ethnique — encore visible dans beaucoup de villes États-uniennes comme Chicago (voir Holli et Jones 1995) — facilitait la socialisation des adultes et des enfants dans leur langue d’héritage. L’intégration progressive des migrants dans le tissu social américain a entraîné une réorganisation des répertoires langagiers individuels et par là une attrition des langues européennes. La pression pour le migrant à acquérir la langue locale dépend aussi de la masse critique de sa communauté d’origine : plus une communauté est numériquement importante, plus les chances de pouvoir travailler et socialiser avec des membres de son groupe d’appartenance sont élevées.

Il va sans dire que la possibilité pour un migrant d’interagir de façon soutenue avec des membres de son groupe n’entraîne pas nécessairement le désir de le faire. Les rapports de classe au sein de la communauté tendent par exemple à se reproduire dans la société d’accueil. La socialisation avec la population locale n’entraîne pas nécessairement l’usage de la langue locale. Par exemple, certains Huguenots pouvaient tirer un profit à la fois symbolique et social de leur francophonité en Hollande. Le français bénéficiait d’un prestige certain sur le marché linguistique local, indexant le raffinement et l’esprit cultivé. À titre d’exemple, les domestiques français étaient très prisés pour leurs bonnes manières : on attendait d’eux qu’ils participent à l’acculturation à la culture française de la famille (Frijhoff idem : 159). Les Huguenots les plus cultivés étaient quant à eux engagés comme enseignants ou sollicités pour leur esprit et leur culture. De tels faits ne devraient cependant pas nous faire oublier que beaucoup de Français du XVIIe siècle étaient des locuteurs patoisants ou avaient développé un bilinguisme fonctionnel patoisfrançais. Il est donc fort envisageable qu’en présence d’une masse critique de locuteurs d’une même zone ethnolinguistique, la communication entre Huguenots ait pu aussi s’opérer en patois ou dans les deux langues, français et patois.

4. La migration des Huguenots au Cap

La migration des Huguenots au Cap de Bonne Espérance commence en 1687, avec le premier bateau ayant à son bord des Français envoyés par la Compagnie Hollandaise des Indes Orientales (Verenigde Oost-indische Compagnie) (5). Les réfugiés débarqués du Voorschooten en avril 1688 ne sont néanmoins pas les premiers Français à fouler la terre sud-africaine. En effet, plus de vingt ans auparavant, en 1660, la femme du premier commandant de la colonie d’origine française, Marie de la Quellerie, rejoint son mari au Cap, colonie qu’il a fondé en 1652. Dans son journal daté du 13 juin 1660, Van R beeck écrit :

Today pastor Gerard Olckenburgh conducted the Lord’s Supper and there were numerous French people in the church, amongst them captain Véron and several of his countrymen who participated in the communion. (cité par Denis 2003 : 286 d’après Coertzen)

L’installation de colons au Cap commence un peu moins d’une vingtaine d’année après la fondation de la colonie (6). Celle-ci sert au départ de comptoir de ravitaillement pour les navires de la Compagnie Hollandaise des Indes Orientales en partance vers ou sur le retour de l’Inde. Le choix de transformer le poste de ravitaillement du Cap en une colonie de peuplement est dicté par des considérations à la fois financières et géopolitiques. Le transport des marchandises pour approvisionner les navires apparaît vite trop coûteux comparé à l’exploitation des ressources naturelles locales abondantes grâce au climat tempéré de cette partie de l’Afrique. La pointe du Cap représente également un point stratégique pour accéder par voie maritime à la partie orientale du monde que la Hollande va se disputer plus tard avec les Portugais, les Français, et les Britanniques. À la veille de l’arrivée des premiers Huguenots en 1687, la colonie du Cap compte 254 propriétaires ou Burghers, 88 femmes mariées ou veuves, 231 enfants, 39 engagés européens, et 310 esclaves dont 230 hommes, 44 femmes et 36 enfants. Nathan (1939), qui rapporte ces chiffres, signale qu’ils constituent une sous-estimation de la population de l’époque.

L’émigration au Cap ne soulève pas l’enthousiasme de la population hollandaise malgré les nombreux récits qui circulent sur la richesse de la colonie. Devant un tel insuccès, les directeurs de la Compagnie des Indes Orientales décident de recourir à une autre stratégie en incitant notamment les Huguenots réfugiés en Hollande à s’engager. En 1685, la chambre des Sept Provinces Unies passe une résolution qui encourage l’émigration vers le Cap en faisant une mention spéciale à l’endroit des Huguenots :

That, in order to encourage farming, which, according to all reports seems to be flourishing there more and more as time goes on, and thus to reduce somewhat the heavy expenses incurred by the Company in connection with the upkeep of the garrison, a large number of colonists be sent out, who, provided they are capable men, will soon do away with the necessity of supplying the garrison yearly with rice from India. It is further expected that they will be able to subsist by means of their industry, knowledge, or handicraft. In order to effect the necessary emigration the Chambers are hereby authorised to act according to the following Regulation, provided always that the oath has been administrated; and to include among those chosen as colonists French Refugees of the reformed religion, especially those understanding the cultivation of the vine, the making of vinegar and the distilling of brandy, on condition that they bring with them a member of the consistory who can testify to their honesty, upon which they shall be considered as Netherlanders (7). (Cité et traduit par Botha 1919 : 126.)

Pour inciter les Huguenots à tenter « l’aventure africaine », on leur promet un pasteur qui assurera le culte en français. Le pasteur Pierre Simon de Embrun du Dauphiné débarque au Cap avec sa femme le 19 août 1688, soit quelques mois après les premiers arrivants français. Dans le contrat qui lie les Burghers à la Compagnie hollandaise il est statué qu’ils s’engagent à rester dans la colonie pour cinq ans, douze ans pour les employés de la Compagnie. Cette période peut être exceptionnellement abrégée par la Chambre des Dix-Sept si celle-ci estime que les raisons avancées par le demandeur le justifient. Les registres de la Compagnie attestent que plusieurs permissions ont été accordées (8).

Il est difficile de donner une estimation précise du nombre de Huguenots installés au Cap à partir du XVIIe siècle. Certains registres de passagers ont été perdus. Denis (2003) avance le chiffre de 180 pour la période de 1687 à 1689. Coetzen cité par Denis donne pour la période de 1688-1691 le chiffre de 197. L’importance numérique des arrivées décroît considérablement avec les années comme le montre le tableau ci-dessous :

                     Année                     Arrivée de Huguenots au Cap
1688 138
1689 39
1690 9
1691 11
Total 197
Tableau 1 : Arrivée de Huguenots au Cap selon Coertzen (1988)

Avec un total de 229, les Huguenots représentent en 1702 17% des Burghers libres et au moins 13% de la population blanche de la colonie. Ces chiffres sont à mettre en relation avec l’évolution de la population de la colonie donnée ci-dessous :

  1682 1705 1731
  No. % No. % No. %
Esclaves africains/asiatiques 192 33,4 1057 37,8 4303 58,9
Noirs libres 49 8,5 111 4,0 295 4,0
Serviteurs blancs 45 7,8 66 2,4 83 1,1
Colons blancs 288 50,2 1559 55,8 2627 35,9
Total 574 100,0 2793 100,0 7308 100,0
Tableau 2 : Évolution de la population de la colonie d’après les recensements de 1682, 1705 et 1731 (Guelke 1988 : 459) (9).

Parmi les Huguenots recensés, un tiers sont des enfants ; la population adulte compte deux fois plus d’hommes que de femmes, comme c’est souvent le cas dans ce type de migration coloniale. Selon Boucher (1985), l’origine des Huguenots est diverse avec une majorité venant de la Provence et de l’Artois suivie de la Normandie, de l’Orléanais, de l’Ile-de-France et du Languedoc. Très peu viennent des régions du centre et du Sud-Ouest. Les Huguenots arrivent au Cap destitués, ayant dû abandonner leurs biens lors de leur fuite vers la Hollande.

L’accueil des colons français est extrêmement cordial. Simon Van der Stel, originaire de l’Ile Maurice (alors colonie hollandaise) (10) et commandant de la colonie depuis 1679 commence par se montrer bienveillant à leur égard, comme l’atteste le passage de sa lettre écrite à la Chambre des Dix-Sept le 26 avril 1686 en réponse à l’annonce de l’envoi de Huguenots :

We are heartily glad that some French and other fugitives are about to come out with their Minister. We shall, as far as our humble efforts will permit us, receive them with love and kindly feeling, and unsparingly lend them a helping hand, according to your orders, that we may refresh and comfort them after all the sufferings and persecutions which they have undergone; and should they conduct themselves as honestly and industriously as their countrymen who settled here a while ago, they will marvellously establish and strengthen this colony, and generally rouse the highest emulation of the Netherlands. (cité et traduit par Nathan 1939 : 58)

Au même titre que les autres colons, les Français bénéficient à leur arrivée d’un stock de provisions pour six mois, d’un pécule pour commencer leur activité, d’un lopin de terre et de l’équipement prêté par la Compagnie pour cultiver la terre. Les terres allouées aux Français ont été savamment choisies par le gouverneur de la colonie pour éviter tout regroupement communautaire français. Les Huguenots sont ainsi dispersés entre Franshoek (littéralement le « coin français »), le district de Stellenbosch, et le Drakenstein avec pour voisins des Hollandais installés depuis longtemps ou fraîchement arrivés. Comme l’atteste la missive qu’il envoie à la Chambre des Dix-Sept le 12 juin 1690, le choix du gouverneur de répartir les Français sur la colonie vise à faciliter leur « intégration » au sein de la population hollandaise, c’est-à-dire à se familiariser avec les coutumes de la patrie à laquelle ils ont prêté allégeance avant de partir, et développer une entraide entre colons hollandais et français pour améliorer l’agriculture locale.

La position de l’administration de la colonie envers les Huguenots se durcie dans les années qui suivent suite à un différend concernant la volonté de ces derniers d’établir une congrégation religieuse distincte de celle des Protestants hollandais. Nous avons vu qu’en 1688, soit près de six mois après l’arrivée des premiers Huguenots au Cap, la Compagnie envoie le pasteur Simond pour conduire les offices religieux en français. Les termes de l’arrangement qui prévoient que le pasteur prêche un dimanche sur deux à Stellenbosch et au Drakenstein dans l’attente de la construction d’une église ne satisfont pas les Huguenots. En novembre 1689, une délégation avec à sa tête le pasteur Simond fait la demande au gouverneur de former leur propre congrégation. Cette requête est très mal reçue par Simon Van der Stel qui déclare :

here are men who have fled from France on account of the religious persecutions in that country and who have sought refuge in other countries, especially in Holland; men, who, that they might lead lazy and indolent lives under the cloak of being zealots, members and supporters of the Protestant faith, obtained a passage to the Cape in the Company’s ships that they might earn their living as agriculturists and by other industry; who have been treated with every kindness by us, eah ! even better than our own nation. Not only will they want their own church, but they will be wanting their own magistrate, Commander-in-Chief and Prince. (cité par Botha 1919 : 29)

La réaction du gouverneur est à interpréter à la lumière des événements qui, à la même époque, compromettent les relations entre la République hollandaise et la monarchie française. En mars 1689, les nouvelles annonçant la saisie de tous les bateaux hollandais stationnant en France et la déclaration de guerre de celle-ci à la République en novembre 1688 parviennent jusqu’à la colonie. Dans les deux mois qui suivent, le commandant Van der Stel saisit à son tour deux bateaux français à Table Bay, dans la péninsule du Cap. Dans ce climat de guerre, le gouverneur craint que les colons français se retournent contre leur patrie d’adoption et, à terme, s’emparent de la colonie. C’est ainsi qu’il écrit une lettre à la Chambre d’Amsterdam le 29 juin 1691 pour demander de ne plus envoyer de colons français mais des fermiers et des commerçants hollandais et allemands, plus aptes selon lui au travail et aux conditions difficiles de la colonie. Cette méfiance à l’égard des Huguenots a certainement mis un frein à leur migration au Cap et continuera durant tout le mandat du fils du gouverneur qui remplacera son père à la tête de la colonie.

La Chambre des Dix-Sept autorise la création d’une congrégation française au Drakenstein et décide que les enseignants nommés devront être compétents en français et en néerlandais. Cette dernière mesure que les Huguenots interprètent comme une menace à leur identité française ne fait qu’envenimer leurs rapports avec l’administration locale. Pour se préserver de toute tentative d’assimilation à la population hollandaise, les Huguenots décident de restreindre leurs relations avec leurs voisins et de proscrire les mariages exogames (11). Un tel isolement semble difficile à maintenir notamment quand le groupe possède un nombre restreint de membres et que la survie dans un environnement étranger repose en grande partie sur l’entraide. L’animosité entre colons disparaît avec le temps, notamment quand ils doivent s’unir contre les abus du nouveau gouverneur William Adriaan van der Stel et certains de ses collaborateurs ; cette association conduira au renvoi du gouverneur en Europe (12). Pour sécuriser l’allégeance des Français à leur patrie d’adoption, les autorités hollandaises prennent des mesures pour « forcer » l’apprentissage du néerlandais chez les colons. Des mesures concrètes sont prises dans les deux institutions où les autorités coloniales peuvent exercer un contrôle : l’église et l’école. En 1701, la Chambre d’Amsterdam, qui avait autorisé l’envoi d’un pasteur français au Cap vingt ans auparavant, proscrit l’usage du français lors des services religieux et écrit au gouverneur de la colonie :

in order that in course of time the French language may die out and be, as it were, banished from the place, and with this object in view, the schools are to give in future no other or further instruction than is necessary to assist the youth to learn to read and write our language. (lettre du 29 septembre 1701, cité par Botha 1919 : 155)
 

Cette mesure prise en 1701 n’est pas un hasard du calendrier mais correspond au moment où le pasteur Simond, fervent défenseur de la communauté huguenote auprès des autorités coloniales demande à être relevé de ses fonctions et à rentrer en Europe pour se consacrer à la publication de sa version métrique des psaumes qu’il a écrite lors de son séjour au Cap. Le pasteur hollandais Hendrik Bek nommé en remplacement du pasteur Simond, est certainement choisi pour sa compétence en néerlandais et en français. Le pasteur, voyant qu’un certain nombre de fidèles âgés ne peuvent pas suivre les prêches en néerlandais, officie une semaine sur deux en français et plus tard propose chaque dimanche à des heures différentes un service dans chacune des deux langues. Des documents internes à l’église du Drakenstein montrent que des sermons en français sont prononcés bien après 1701. Après le départ du pasteur Beck en 1707, il devient difficile d’assurer un service dans les deux langues, aucun des pasteurs nommés n’ayant de compétence en français. Les services en français continuent néanmoins jusqu’en 1726 grâce notamment à la présence de préposés bilingues à la paroisse. Après 1726, aucun document de l’église n’atteste de service religieux en français. Les chiffres donnés par les autorités hollandaises sur les locuteurs de français montrent que l’acculturation des descendants huguenots est relativement rapide. Une lettre de 1703 révèle que les deux tiers des membres de la congrégation du Drakenstein ne peuvent pas suivre un sermon en néerlandais. Vingt années plus tard, en 1723, le chiffre avancé est celui de vingt-cinq à vingt-six locuteurs, tous appartenant à la première génération des colons.

Des mesures dissuadant l’apprentissage scolaire du français sont également prises à partir de 1723, lorsque Paul Roux décède après 35 années de service aux fonctions d’enseignant. La Chambre d’Amsterdam se montre peu encline à envoyer un enseignant français monolingue invoquant le nombre trop limité de locuteurs ne comprenant pas le néerlandais. En 1730, Jeremias Roux, fils de Paul Roux est néanmoins autorisé à ouvrir une école où l’enseignement est dispensé en français. Il apparaît peu présomptueux de penser que sans les dispositions institutionnelles prises à l’encontre du français, ce dernier aurait certainement fini par disparaître. De nombreuses situations linguistiques plus contemporaines à l’exemple de celles de l’Irlande et du Québec montrent en effet que la vitalité d’une langue (le gaélique pour le premier et le français pour le second) ne peut être soutenue seulement à travers l’éducation scolaire.

Il est à remarquer, comme l’écrit Botha (1919 : 28), que ni John Ovington, présent au Cap en 1693, ni François Legaut, Huguenot de souche noble ayant séjourné au Cap à deux reprises en 1691 et 1698, ne fait mention de la langue française dans leur récit de voyage. Il en va de même pour Bernadin de Saint Pierre, qui se rend au Cap depuis l’Ile de Bourbon en décembre 1770 et y séjourne jusqu’en mars de l’année suivante. Il raconte brièvement sa rencontre avec des descendants d’Huguenots qui l’accueillent dans leur maison et le

présentent à leurs femmes & à leurs enfants, comme un homme heureux qui a vu le pays de leurs ancêtres, & qui doit y retourner. Sans cesse ils parlent de la France, ils l’admirent, ils la louent, & ils s’en plaignent comme d’une mère qui leur fut trop sévère. (De Saint Pierre 1773/1986 : 288)

À aucun moment dans les trois récits cités n’est évoquée la question de la langue française, soit pour remarquer sa vitalité au sein des familles huguenotes soit son attrition chez les plus jeunes générations. Le témoignage de l’Abbé Nicolas Louis de la Caille, lors d’un séjour au Cap en 1752 pour une mission d'observation du ciel austral, est quant à lui plus éclairant. Il mentionne qu’il n’a rencontré personne de moins de quarante ans parlant encore la langue à moins que celui-ci soit fraîchement arrivé de France. Il pointe avec justesse les facteurs contribuant à l’attrition progressive du français chez les Huguenots (voir Botha 1919 : 39). Il relève que si les colons de la première génération ont transmis le français à leurs descendants directs, ces derniers ressentent la pression d’acquérir le néerlandais pour commercer avec les autres colons hollandais et allemands présents dans la colonie (13). Il mentionne également que les mariages exogames contribuent à rompre la transmission générationnelle du français chez la jeune génération (14). Ces prédictions s’avèrent justes comme l’atteste le récit de voyage au Cap de François Le Vaillant en 1783, qui dit n’avoir trouvé plus qu’un seul locuteur de français lors de son séjour (Denis 2003 : 291). Les différents témoignages de l’époque semblent donc montrer que le français aurait complètement disparu de la colonie du Cap en moins d’une centaine d’années entre l’arrivée des premiers colons en 1687 jusqu’au récit de voyage de Le Vaillant en 1783.

En guise de clôture sur la situation du français au XVIIe et au XVIIIe siècles, nous aimerions faire un détour par celle de l’allemand, autre langue coloniale introduite à la même époque au Cap et dans des conditions similaires à celles du français. Une brève comparaison avec l’allemand vise plus largement à nous interroger sur les facteurs écologiques qui ont permis sa survivance jusqu’à aujourd’hui et à son développement en une variété locale sud-africaine connue sous le nom de Springbok Deutsch.

5. Allemand et français coloniaux : un destin sud-africain contrasté

La migration d’Allemands dans la colonie du Cap contraste avec celle des Français d’abord par leur nombre. Selon DeKatdt (1995), il est estimé qu’à la fin du XVIIIe siècle près de la moitié de la population blanche de la colonie était allemande. D’après Hoge (1946), près de 15.000 Allemands arrivèrent au Cap durant la période de l’administration hollandaise de la colonie, ce qui ne veut pas dire que tous y restèrent. Les raisons ayant poussé à l’émigration étaient d’abord économiques. Les trente années de guerre (1618-1648) ayant secoué l’Allemagne avaient durement affecté le pays et conduit beaucoup d’Allemands à émigrer chez leurs voisins Hollandais. Ceux qui s’engagèrent dans la Compagnie Hollandaise des Indes Orientales le furent avant tout en tant que soldats, peu payés, n’ayant souvent aucune expérience de la mer. Penn (2005) signale qu’entre 1602 et 1795, quarante-sept récits de voyage ont été écrits par des engagés allemands de la compagnie hollandaise des Indes Orientales. Pour les historiens, ces récits constituent une source de connaissance extraordinaire, notamment parce que contrairement à d’autres récits de ce genre, ceux-là ont pour la plupart été écrits par des engagés souvent peu scolarisés. Toujours selon Penn (idem), ces carnets de bord nous donnent une idée relativement précise des conditions de voyage désastreuses (suicides à bord, dépression, punition et dure répression de la part du commandement de bord, maladies infectieuses) dont la plupart des colons en route vers les colonies ont fait l’expérience. Dès 1657, certains des engagés allemands sont devenus des free-burghers et ont commencé à travailler dans des secteurs d’activité beaucoup plus variés que les Français qui eux se concentraient dans l’agriculture. Ainsi on trouvait des artisans bouchers, boulangers, meuniers, maçons, charpentiers ainsi que des pharmaciens et des docteurs. Comme pour les Français, une politique de dispersion au sein de la colonie fut systématiquement appliquée pour les Allemands.

C’est certainement la dispersion géographique combinée à la recrudescence des mariages exogames avec des épouses hollandaises et françaises qui a entraîné une disparition relativement rapide de l’allemand dans la colonie du Cap. Zöllner (http://www.rootsweb.ancestry.com/~zafgssa/Eng/Articles.html) avance une raison linguistique pour expliquer la rapide assimilation des Allemands à la population hollandaise, en soulignant la proximité dialectale entre les dialectes régionaux de la Hollande orientale et ceux de l’Allemagne occidentale, dont beaucoup de colons étaient originaires. Si une telle proximité linguistique a pu favoriser une telle déculturation, il ne faut néanmoins pas sous-estimer les pressions écologiques qui s’exerçaient sur les locuteurs, pressions sans lesquelles l’assimilation à la langue de la population économiquement et politiquement dominante n’aurait pas été aussi rapide. Ces pressions s’exercent avant l’arrivée même dans la colonie, comme le montre le récit de Peter Kolb, docteur en physique et mathématiques, qui s’embarque pour le Cap en décembre 1704 sur l’Union, un bateau de la Compagnie Hollandaise des Indes Orientales. Kolb, qui voyage dans des conditions très privilégiées comparé à ses autres compagnons de route (il a sa propre cabine, et est nourri à la table du commandant), donne un récit très détaillé des conditions de voyage à bord (15). Particulièrement intéressant pour nous est ce qu’il dit au sujet de son isolement linguistique :

Being but a Novice in Low-Dutch when I left Amsterdam, and finding no other Language on board in which I had any share, I was extremely at a Loss for Conversation and Intelligence in certain Matters till such Time as I had acquir'd a tolerable Knowledge of it by Application at Sea. But before I was Master of this Talent, I suffer’d enough; for using at first all possible Dispatch in the Acquisition of it, and being withal pretty inquisitive, I offended so often against Grammar and Idiom, and was so little understood, that I was grinn’d at from all the Quarters of the Ship, and particularly by ther Savages before the Mast, who look’d upon me as a very strange Fellow. This rude Attack from the Ship’s Company forc’d me into close Quarters. I retired to my Cabin, and for some Time rarely stirr’d or look’d out : But wanting the Reliefs of Conversation there, I fell into a deep Melancholy. (Kolb 1738 : B3).

L’allemand aurait certainement connu le même sort que le français si à partir du milieu du XIXe siècle un nombre incessant de colons et de missionnaires allemands n’était venu s’installer en Afrique du Sud. Ces derniers se sont organisés autour d’écoles et de missions luthériennes dans le Natal rural, la province orientale du Cap et la région sudouest du Gauteng actuel et ont ainsi préservé l’allemand comme langue communautaire (Franke 2007). On notera que depuis une cinquantaine d’années s’opère un changement linguistique de ces populations allemandes vers l’anglais et/ou l’afrikaans. S’appuyant sur les chiffres du recensement sud-africain, De Kadt (1995) signale une chute importante des locuteurs d’allemand, qui passent de 49.000 en 1970 à seulement 41.000 en 1980.

Les raisons du maintien de l’allemand jusqu’à ce jour sont à chercher, toujours selon DeKadt (idem), dans la volonté des colons de ne pas s’intégrer aux autres communautés locales. Elle souligne que chaque communauté allemande réunie autour d’une école et d’une église luthérienne a clairement exprimé sa différence en revendiquant sa germanité. On comprendra que la volonté de ne pas s’assimiler aux autres communautés peut difficilement être soutenue sans un certain nombre de conditions écologiques comme l’isolement spatial et socio-économique des populations allemandes, des relations soutenues entre ces dernières et un afflux constant de locuteurs allemands (16). Il est peu surprenant que la situation de l’allemand soit très contrastée dans les centres urbains et les zones rurales. Les rares poches d’allemand qui survivent jusqu’à présent en Afrique du Sud sont localisées dans les campagnes alors que dans les villes, l’assimilation des populations de langue allemande est bientôt achevée (De Kadt, idem).

On voit donc que l’allemand connaît le même sort que le français lors de sa première période d’introduction au Cap. Le parallèle entre l’histoire des deux langues en Afrique du Sud se poursuit car toutes deux refont surface au XIXe siècle grâce à l’arrivée de nouvelles populations migrantes. Deux différences notoires sont néanmoins à signaler : 1) Contrairement aux migrants allemands tous originaires d’Allemagne, les nouveaux arrivants francophones proviennent non pas de la métropole mais d’une des anciennes colonies françaises : l’Ile Maurice ; 2) Cette seconde vague migratoire de locuteurs de français en Afrique du Sud n’a pas favorisé le développement d’une variété sud-africaine de français comme ce fut le cas pour l’allemand ni l’émergence d’une communauté francophone. Nous allons essayer de comprendre pourquoi en examinant maintenant l’histoire de la migration mauricienne en Afrique du Sud.

6. Les Mauriciens en Afrique du Sud

L’histoire de la présence des Mauriciens au Natal (Cap Oriental) depuis le milieu du XIXe siècle est étroitement liée au développement de l’industrie de la canne à sucre à Maurice puis, plus tard, aux restructurations économiques et politiques entraînées par la décolonisation de l’île. Boudet (2006a) distingue quatre vagues migratoires dont la première, vers le Natal, s’est effectuée en deux temps, d’abord en 1847 puis en 1850.

Bien que la présence des Mauriciens en Afrique du Sud au XIXe siècle soit limitée – 25 selon Hattersley (1950) et 50 selon Lincoln (1984) – l’importance de leur contribution à l’économie sud-africaine de l’époque en est toute autre, comme nous le verrons. Les premiers arrivés au Natal sont des Mauriciens d’origine britannique ayant quitté l’île suite à la crise sucrière entre 1828 et 1848 (17). L’effondrement du cours de la canne à sucre provoqué par la concurrence de la betterave entraîne la faillite d’une partie importante des capitaux Britanniques investis dans la culture sucrière de l’île et une restructuration des plantations (18). Les grands bénéficiaires des crises successives (1839, 1847-1848, et 1867) sont les Franco-Mauriciens qui, en rachetant les compagnies sucrières, retrouvent le monopole de l’industrie sucrière locale (19). Ce monopole est consolidé par les réformes technologiques qui ont pour but de réduire les coûts de production et ont pour effet la restructuration des compagnies sucrières en unités plus grandes. Les avancées technologiques incluent notamment le blanchiment du sucre qui permet la fabrication du sucre de consommation directe. L’Ile Maurice diversifie ainsi ses exportations de sucre vers des marchés comme l’Australie, l’Inde, et l’Afrique du Sud, lui permettant de se défaire de sa dépendance à l’ancienne métropole britannique. Bien que numériquement infime, cette première migration d’Anglo-Mauriciens au Natal a un impact important sur l’économie sud-africaine dans la mesure où elle entraîne l’abandon de la culture du coton au profit de celle de la canne à sucre. L’Ile Maurice garde son monopole sur l’industrie de la canne à sucre au Natal jusqu’en 1883 date à laquelle la variété de canne en provenance de l’Inde est définitivement adoptée au détriment de celle de Maurice.

L’installation des Franco-Mauriciens au Natal en 1870 constitue la deuxième vague migratoire des Mauriciens en Afrique du Sud et est une des conséquences de la crise sucrière mondiale de 1867 et de la dépression économique que connaît l’Afrique du Sud entre 1865-1869. Entre 1876 et 1878, des Franco-Mauriciens ayant perdu leurs plantations suite à la restructuration de l’industrie sucrière à l’Ile Maurice rachètent les plantations en faillite d’Anglo-Mauriciens installés au Natal. Ce rachat est marqué par un transfert de technologie de Maurice vers le Natal mais aussi par une restructuration de la main d’oeuvre locale avec l’arrivée d’engagés venus de l’Inde pour travailler dans les champs de canne, préférés à la main-d’oeuvre africaine locale pourtant bien meilleur marché. Le Natal connaît à son tour une restructuration de l’industrie sucrière semblable à celle de Maurice opérée quelques décades plus tôt. L’abandon des petites plantations au profit de grandes entités entraîne un besoin de personnel hautement qualifié dans les récentes technologies de l’industrie sucrière. Ce sont donc des artisans représentant toute la chaîne de fabrication du sucre qui vont constituer la troisième vague migratoire (Boudet 2006b).

Le transfert des compétences techniques dans le tissu social sud-africain racialement ségrégué rend difficile l’insertion des ouvriers créoles qui se voient refuser l’accès à des postes techniques d’ingénieur ou de chimistes occupés par des Franco- Mauriciens. D’ailleurs ces derniers ont le monopole de l’industrie sucrière en Afrique du Sud jusqu’à la seconde guerre mondiale (Boudet, idem).

La quatrième vague d’implantation de Franco-Mauriciens s’inscrit dans le prolongement des récents développements technologiques et est liée au développement d’instituts de recherche sucrière en Afrique du Sud comme le Sugar Milling Research Institute (SMIRI) crée en 1949. Dans les années 1960, les technologistes francomauriciens deviennent un nombre non négligeable du personnel de la recherche sucrière. L’arrivée de cette dernière vague est aussi contemporaine au processus de décolonisation de l’île démarré en 1947 et qui aboutit le 12 mars 1968 à son indépendance. L’accès progressif à la souveraineté de l’île entraîne, entre autres, une perte de pouvoir des Blancs d’origine française au profit de la majorité hindoue. L’Afrique du Sud représente une alternative privilégiée pour des Blancs en quête de préservation de leur identité ethnique, notamment depuis que le pays a institutionnalisé le développement séparé entre les races (apartheid) en 1948 avec l’accès au pouvoir du parti national. Boudet (2006a) signale que pendant la période de décolonisation de Maurice, le groupe franco-mauricien blanc aurait perdu près d’un tiers de sa population au profit de l’Afrique du Sud. Dinan (1985) explique que cette « hémorragie » est en grande partie liée au fait que beaucoup d’entre eux partis faire leurs études à l’extérieur ne retournent pas au pays. Entre 1961 et 1982 le Natal est la région qui accueille près de 60% de la migration mauricienne en Afrique du Sud ; le reste se partage majoritairement entre le Gauteng et dans une moindre mesure le Cap (Dinan, idem : 208).

Tous les Mauriciens venus en Afrique du Sud n’appartiennent pas à la seule industrie sucrière. Les entreprises de canne à sucre drainent tout un tas de petits métiers et attirent de nombreux artisans à partir de 1878. On trouve aussi des cols blancs occupant des positions élevées dans la magistrature sud-africaine ainsi que des aventuriers venus tenter leur chance à la recherche du diamant. À côté des Franco-Mauriciens, on recense aussi des Créoles et des Indiens mauriciens travaillant dans différentes entreprises coloniales du Cap. Les mouvements migratoires de l’Ile Maurice vont être régulés par un accord signé en 1917 entre Maurice et l’Afrique du Sud. Lincoln (1984) signale qu’avant la première guerre mondiale, la disparité socio-économique entre Mauriciens venus travailler au Natal ne permet pas l’émergence d’une communauté mauricienne. Il souligne que ce sont les fermiers arrivés au milieu du XXe siècle qui participent à la création d’une communauté mauricienne au Natal, notamment grâce à leur pratique de mariages endogames, leur allégeance à la religion catholique, et la préservation de leur langue (Lincoln 1984). On peut émettre l’hypothèse que l’émergence d’une communauté mauricienne a pu aussi être entravée par le Population Registration Act (1950) qui exigeait la classification raciale de toute personne présente sur le sol sud-africain. Lincoln (1984) souligne que cette loi n’a fait que ratifier une dichotomie déjà existante entre Mauriciens blancs et non-blancs. Celle-ci prend néanmoins, à partir de 1950, des contours concrets avec, par exemple, la ségrégation résidentielle entre artisans non-blancs et leurs collègues mauriciens blancs et l’exclusion de l’école et des lieux de jeu des enfants désignés comme colorés (« coloured » dans la terminologie sud-africaine).

Il est difficile d’évaluer le nombre de Mauriciens en Afrique du Sud. Bax, agent consulaire français à Durban en 1975, donne le chiffre de 3700 Mauriciens pour la période de 1940 à 1974 (Bax 1975); Dinan (1985) souligne que la fourchette de 20 000 à 35 000 généralement avancée dans la littérature est très excessive. Plus récemment, Chazan Gillig et Widmer (2001) signalent que le taux migratoire en direction de l’Afrique du Sud est en constante augmentation depuis les années 1990, avec un chiffre de 10 000 départs pour la seule année 1996.

Plus intéressant pour nous dans le cadre de ce chapitre est l’appel solennel lancé par Bax pour sauver la culture française qu’il dit être « en grave péril chez les milliers de compatriotes du Natal » (1975 : 605). Parmi les raisons qu’il invoque pour expliquer cet état de fait est le peu d’enthousiasme des Français à l’endroit des Mauriciens francophones qui, selon lui, voient leur français raillé :

le mauricien francophone ne doutait pas un seul instant de son identité française: il était sûr de son dévouement à la France, et savait avoir sauvegardé, tant bien que mal, la culture française chez lui. C’est dans cet état d’esprit qu’il mit pied-àterre au Natal, confiant de s’identifier aux français (sic) dans ce milieu anglophone. Il devait être déçu ! Le premier contact fut souvent néfaste: sans mauvaise intention, ignorant les antécédents historiques, le français (sic) de rencontre s’étonna, s’amusa même, plus ou moins ouvertement, du parler de son interlocuteur, qui lui paraissait étrange et pittoresque. Le mauricien (sic) déçu et blessé se tourna alors vers ses compatriotes, reprenant l’usage de son parler “du pays”, émaillé parfois de patois “créole”, où il se trouvait une identité, et qui compensait ses faiblesses d’expressions en charme nostalgique. (Bax 1975 : 605)

Cette citation témoigne du double positionnement de Bax comme agent consulaire de France à Durban et Mauricien de naissance. C’est en sa qualité d’officiel de l’Etat français qu’il interpelle sans détour les pouvoirs publics pour qu’ils investissent dans la promotion du français au Natal (20). C’est comme Mauricien qu’il critique les Français hexagonaux pour leur idéologie linguistique franco-française qui selon lui ne favorise pas la création d’une communauté francophone au Natal et par conséquent contribue à la perte du français. On notera avec intérêt le raccourci historique et linguistique que fait Bax à la fin de son discours en établissant une comparaison entre le sort de la culture française chez les Huguenots et celui plus contemporain des Mauriciens : « Sans aide efficace, les milliers de mauriciens du Natal auront, tôt ou tard, perdu leur culture française, comme les Huguenots de la province du Cap » (Bax 1975 : 611).

Il nous est difficile de corroborer ou non les prédictions pessimistes de Bax. À notre connaissance, peu de travaux se sont intéressés à la vitalité du français chez les Mauriciens du Natal (21). Le lien historique que fait Bax entre le sort du français chez les Huguenots et celui des Mauriciens est implicitement celui que nous proposons dans ce chapitre mais pour mieux le déconstruire. Nous avons vu que les conditions de vie et d’installation des deux populations en Afrique du Sud sont peu comparables. Les Huguenots arrivent dans une société en pleine émergence où les infrastructures locales permettent difficilement le contact régulier entre colons français notamment en raison de l’éloignement des fermes. D’autre part, contrairement à celle des Huguenots, la migration mauricienne est constante depuis le XIXe siècle et on peut aisément postuler que le flot régulier de migrants combiné aux contacts téléphoniques et Internet réguliers avec la famille restée au pays peut participer au maintien du français dans les répertoires langagiers des locuteurs. Si donc une comparaison était à faire avec une migration antérieure, la migration mauricienne du XIXe siècle est structurellement plus proche de la migration des Allemands de la même époque que de celle des Huguenots. Mais la comparaison s’arrête là.

L’autre distinction d’avec les Huguenots est le caractère multi-éthnique des migrants mauriciens dans une société d’accueil où la stratification sociale épousait des lignes raciales. Il est donc fort envisageable que dans le contexte sociopolitique de l’Afrique du Sud ségréguée, l’indexicalité du français ait pu changer pour devenir pour certains Créoles, par exemple, un signe de distinction sociale venant compenser, à un niveau symbolique, la stigmatisation sociale dont ils étaient victimes. Si c’était le cas, la migration mauricienne serait de ce point de vue comparable à celle des migrants africains continentaux auxquels nous allons nous intéresser dans la prochaine section. La vitalité du français en Afrique du Sud chez les migrants mauriciens nous semble pertinente à aborder du point de vue de la restructuration des répertoires individuels, en montrant par exemple comment s’opèrent les changements (ou non) des fonctions communicatives du créole et du français dans la nouvelle écologie sud-africaine. D’autre part, pour les Mauriciens de la jeune génération il est important de comprendre comment leur bilinguisme français/anglais peut aussi opérer comme un signe de distinction par rapport aux migrants plus anciens qui ont acquis l’anglais dans le contexte migratoire sudafricain. Beaucoup de questions restent donc en suspens et mériteraient pour y répondre une analyse ethnographique fouillée.

La troisième et dernière vague migratoire de locuteurs de français en Afrique du Sud que nous abordons maintenant partage avec la migration mauricienne le fait d’être indirectement le prolongement de l’expansion coloniale française. En effet, ces nouveaux migrants sont originaires des anciennes colonies françaises et belges. La migration continentale africaine dont il est question ici est relativement récente (moins d’une vingtaine d’années) et marque des changements sociopolitiques importants tant dans les pays dont sont originaires les migrants que dans le pays d’accueil. Cette migration sera examinée à partir du cas de Cape Town qui constitue l’une des destinations majeures des migrants après Johannesburg.

7. Une migration noire africaine francophone contemporaine

Les trois vagues migratoires d’Africains continentaux que l’on peut répertorier jusqu’à présent se distinguent l’une de l’autre par la composition sociologique de la population et des motivations à la migration en Afrique du Sud. La catégorie englobante FRANCOPHONES AFRICAINS ne devrait pas nous faire oublier des distinctions majeures entre populations qui, si toutes sont originaires d’anciennes colonies françaises ou belges, non seulement ne parlent pas nécessairement français mais entretiennent des relations ambiguës à leur francophonité. Compte tenu du caractère récent de la migration africaine francophone, il serait présomptueux de faire des pronostics sur la vitalité du français en Afrique du Sud. En revanche, l’examen des pratiques linguistiques des locuteurs peut nous aider à mieux comprendre les dynamiques langagières au sein des populations migrantes. En cela, nous nous inscrivons dans la lignée de Mufwene (2001, 2005, 2008) qui argue que les changements linguistiques au sein d’une population sont le résultat de choix individuels et cumulés des locuteurs engagés dans des actes communicatifs. Un examen minutieux de ces actes révèle de la part des migrants des stratégies adaptatives souvent ambivalentes, voire contradictoires. Mais avant de passer à cet examen, commençons par une présentation succincte des dynamiques migratoires de ces Africains venus en Afrique du Sud.

7.1 Populations migrantes et vagues migratoires

La migration noire africaine francophone en Afrique du Sud date des années 1980 (1986-1991) période à laquelle un personnel très qualifié d’ingénieurs, de médecins et d’universitaires zaïrois/congolais (RDC) est recruté pour aller travailler dans les bantoustans. L’Afrique du Sud de l’apartheid facilite la venue de ces migrants parce qu’elle cherche à développer des liens avec le reste du continent, notamment depuis les sanctions économiques prises à son encontre suite au massacre de Sharpville en 1960 (22). D'autres dirigeants politiques africains comme l’Ivoirien Houphouêt-Boigny et le Gabonais Omar Bongo entretiennent des liens avec le régime raciste de l'apartheid, contrairement à la majorité des membres de l’organisation de l’Unité Africaine (OUA) (23).

À côté de ces cadres, une partie de l’élite politique et économique zaïroise se rend en Afrique du Sud. Une recherche approfondie sur cette première vague de migrants reste encore à faire pour savoir, par exemple, s’il s’est agi d’une migration d’abord familiale ou individuelle et donc s’il y a eu beaucoup de mariages exogames. En dépit du manque de ces données, nous pouvons néanmoins supputer que ces migrants possédaient une très bonne compétence en français, ayant suivi des études supérieures à une époque où le système d’éducation zaïrois était reconnu comme un des meilleurs d’Afrique (francophone). D’autre part, parce qu’employés dans des structures professionnelles locales (hôpitaux, industries), il est fort probable que ces migrants ont dû développer une compétence en anglais et dans tout autre véhiculaire africain dominant de leur environnement social. La façon dont leur répertoire langagier s’est restructuré dans leur nouvelle écologie sud africaine est difficilement prédictible et peu généralisable. Le maintien du français et une ou plusieurs langues d’héritage a dépendu largement de la fréquence de leurs interactions avec d’autres locuteurs partageant ces mêmes langues. Ces migrants de la première génération sont désormais difficilement localisables dans le tissu social sud-africain dans lequel ils se sont fondus contrairement à la seconde vague de migrants vers laquelle nous nous tournons maintenant.

Le second mouvement migratoire d’Africains francophones (1991-1993) est amorcé par la transition politique en Afrique du Sud avec la libération de Nelson Mandela en février 1990 préfigurant les changements politiques qui conduiront aux premières élections démocratiques du pays en 1994. 1990 est aussi l’année où se durcissent les politiques migratoires en Europe notamment avec la création de l’espace Schengen en juin 1990, mais aussi aux États-Unis. Il est de plus en plus difficile pour les ressortissants africains d’obtenir un visa pour les pays du Nord. L'Afrique du Sud en pleine transformation politique apparaît alors pour beaucoup d’entre eux comme une bonne alternative : d'un point de vue géographique elle est proche de l'Afrique centrale et d’un point de vue administratif, l’entrée dans le pays est facilitée à cette époque par des accords entre l’État sud-africain et certains États africains. Ces accords permettent auxressortissants congolais des deux rives, aux Ivoiriens, et aux Maliens d’obtenir un visa touristique de trois mois renouvelable une fois. Beaucoup d’entre eux viennent par curiosité, attirés par un pays qui pendant des années a nourri leur imaginaire, notamment à travers les luttes d’émancipation politique et sociale symbolisées par Mandela. D’autres voient dans l’Afrique du Sud une terre d’opportunité économique et viennent tenter leur chance. Ceux qui décident de rester n’ont généralement pas d’autres alternatives que de demander un statut de réfugié, qu’ils finissent souvent par obtenir après plusieurs années de démarche. Contrairement à la première vague migratoire, celle-ci est beaucoup plus diversifiée d’un point de vue géographique. Les Zaïrois sont les plus nombreux en raison de la crise politique qui secoue leur pays suite à l’abandon du monopartisme mais l’on commence à rencontrer des migrants venus de l’Afrique de l’Ouest et de l’Afrique centrale. Ces nouveaux arrivants ont généralement un niveau scolaire avancé bien que souvent moins qualifiés que leurs prédécesseurs. Paradoxalement, ce sont ces migrants qui semblent les plus défavorisés sur le marché du travail sud-africain, à part les commerçants qui commencent à s’implanter sur les marchés. Geneviève, Kinoise rencontrée en 1997 lors de notre premier travail ethnographique au Cap, nous confie qu’elle est la première Africaine francophone à monter un commerce d’artisanat Africain au Green Market Square, le marché aux puces le plus ancien du Cap. Esthéticienne de formation, elle dit avoir acquis l’expérience du commerce à Johannesburg où elle a résidé trois ans avant de venir s’installer au Cap en 1993. Pour les autres qui viennent avec un diplôme universitaire en poche, les compétences acquises dans le pays d’origine sont difficilement transférables sur le marché du travail sud-africain. La raison à cela est leur compétence limitée en anglais qui ne leur permet pas d’accéder aux emplois de cols blancs pour lesquels ils seraient qualifiés. Leur expérience migratoire s’accompagne donc pour beaucoup d’un déclassement social.

La troisième vague démarre quant à elle en 1994, date des premières élections libres et démocratiques du pays. L'ouverture politique de l’Afrique du Sud attire un nombre croissant de migrants, moins scolarisés et économiquement plus défavorisés, venant de tous les coins de l’Afrique noire francophone, certes en proportion très variable selon les pays. Bouillon (1999) estime la population immigrée noire africaine francophone en Afrique du Sud de l'ordre de cinquante mille en 1995-96. Comparés à l’ensemble des immigrés résidant dans le pays, ces Africains constituent une minorité. Entre novembre 1998 et septembre 1999, le nombre de demandeurs d’asile, toute origine confondue, s’élève au Cap à 8 858. La population angolaise est de loin la plus nombreuse avec 3 876 demandes, vient ensuite le Congo RDC (996). Avec 446 demandes, le Congo Brazzaville arrive en 5ème position après la Somalie (705), puis la Tanzanie (513). Du point de vue de la distribution selon les pays, il semble que la situation du Cap soit à l’image des estimations données à l’échelle nationale, notamment pour la communauté congolaise RDC qui, comme on l’a vu, est numériquement la plus importante parmi les communautés africaines francophones résidant en Afrique du Sud, voire la plus importante de toutes les communautés africaines. Au Cap, la population ouest africaine francophone la plus représentée est la sénégalaise (246 demandes). À partir de 1995 l’Afrique du Sud voit affluer un nombre croissant de Rwandais ayant fui leur pays suite aux massacres de population et quelques mois plus tard des Burundais et des Congolais (RDC) suite à l’embrasement de la sous-région.

Les enquêtes menées au Cap entre 1997 et 2000 sur un échantillon de 122 personnes montrent que les motivations à la migration revêtent des formes hétérogènes et sont parfois, pour un même individu, multiples. Il est à noter que si les raisons données sont diverses, l’Afrique du Sud apparaît rarement comme une destination de départ mais plutôt comme un choix par défaut, après de nombreuses tentatives avortées pour obtenir un visa pour l’Europe ou les États-Unis. Sur les 124 interviewés de notre échantillon, 41 avaient initialement choisi de venir en Afrique du Sud. Pour les autres, les destinations d’élection se distribuent entre l’Europe : France, Allemagne, Belgique, Italie, Suisse, Suède (18 enquêtés), l’Amérique du Nord : Canada, Etats-Unis (18 enquêtés), l’Australie (9 enquêtés) et l’Afrique (6). La majorité de la population rwandaise de notre échantillon (23 sur 28) ainsi qu’une partie des migrants burundais (4 sur 10) disent avoir quitté leur pays en urgence et n’avoir pas élaboré de projet de départ, ni arrêté de destination.

7.2 Langue(s), fonctions communicatives, et indexicalité

La baisse du niveau scolaire des derniers arrivants est à l’image de beaucoup de situations de migration à travers le monde et de ce fait n’est pas particulière au cas sud-africain. Celle-ci mérite néanmoins notre attention dans le sens où elle implique généralement une compétence beaucoup plus approximative du français dans des pays où l’école représente parfois le seul lieu où le français est pratiqué, comme c’est le cas au Mali ou au Sénégal, dont sont originaires les commerçantes dont nous allons parler maintenant. Profitant du capital financier accumulé par le commerce de leurs maris installés au Cap bien avant elles, ces femmes souvent peu scolarisées montent des petits établissements de cuisine africaine avec pour principale clientèle des commerçants africains francophones travaillant au centre-ville et souvent collègues de leurs maris eux aussi commerçants. Elles interagissent dans leur vernaculaire africain, Bambara ou Wolof selon le cas, avec leurs compatriotes et dans un anglais très approximatif avec les autres clients francophones. On peut donc supputer que pour ces locutrices l’anglais devient une lingua franca en grande partie parce que l’apprentissage du français dans le contexte sudafricain apparaît moins « rentable », même pour interagir avec des francophones. Parce que ces femmes ont une socialisation très limitée ou quasi inexistante avec des locuteurs de langue anglaise, l’anglais leur sert avant tout à interagir avec leur clientèle francophone. Le choix de l’anglais apparaît donc comme une rentabilisation de l’effort linguistique où le coût de l’apprentissage est évalué au regard des bénéfices sociaux qui peuvent en être retiré. On voit donc ici que la pression écologique qui s’exerce sur les locutrices (communiquer avec les clients francophones) est contrebalancée par la rentabilité linguistique : apprendre un idiome qui permet de communiquer avec le plus de personnes possibles. Doit-on parler dans ce cas là de compétition entre le français et l’anglais ? Mufwene (2008) souligne que deux langues ne peuvent entrer en compétition que si elles occupent les mêmes fonctions communicatives. Dans le cas des commerçantes, l’anglais rempli de nouvelles fonctions communicatives qui ont émergé dans le contexte sud-africain et qui de ce fait n’ont jamais été remplies par le français.

Partant du constat de Mufwene, il convient donc d’appréhender les ressources langagières utilisées par les locuteurs en relation avec les fonctions communicatives qu’elles remplissent. Le travail ethnographique a montré que le français tend généralement à être utilisé comme lingua franca entre Africains francophones ne partageant pas de vernaculaire ou véhiculaire africain. L’utilisation du français apparaît donc souvent comme un choix par défaut quand d’autres possibilités linguistiques ont été épuisées. Néanmoins, lors d’un travail de terrain au Cap, en juillet 2008, nous avons constaté un nouveau phénomène dans le recours à l’anglais chez certains francophones même quand la compétence en anglais était très approximative de part et d’autre (voir Vigouroux 2008). Un examen attentif des situations d’interaction dans lesquelles ce phénomène langagier a été observé révèle que l’anglais est surtout utilisé dans des échanges entre migrants plus anciens et nouveaux arrivants et sert à indexer ce que Tarrius (1993) appelle « l’ordre des sédentarités » : en s’adressant au nouveau migrant en anglais, le premier arrivant affirme son antériorité sur le territoire sud-africain et implicitement sa légitimité dans le pays d’accueil. On voit donc que l’usage de l’anglais est ici avant tout indexical servant à indiquer une stratification sociale entre migrants, fondée sur l’arrivée dans le pays d’accueil et ne présage en aucun cas d’un abandon progressif du français.

L’inscription du français dans le marché sociolinguistique du Cap entraîne un changement d’indexicalité de la langue. Ainsi, le séjour en Afrique du Sud s’accompagne pour beaucoup de migrants d’une révision à la baisse de la valeur économique du français sur le marché local du travail. Langue d’émancipation sociale réelle ou potentielle dans les anciennes colonies françaises et belges, le français est vite perçu comme « inutile » en Afrique du Sud, à part pour une poignée de privilégié-e-s travaillant comme professeur-es de français à l’Alliance française du Cap ou comme guides touristiques. En revanche, sur le marché symbolique, le français est investi d’une grande valeur et opère comme signe de distinction sociale. Les stéréotypes couramment associés au français langue romantique, de culture et de raffinement sont réappropriés par les migrants et utilisés pour se dissocier de la population noire sud-africaine qui, sur l’échelle sociale, continue dans sa grande majorité à occuper la dernière place. Le rapport des migrants aux Noirs sud-africains est souvent très ambivalent, oscillant entre une relation de proximité fondée sur une africanité noire commune et un vif rejet comme l’exemplifie cette remarque d’Organ, Ivoirien installé au Cap depuis 2 ans:

on se méfie beaucoup des [Noirs] sud-africains _ parce que on se dit qu’ils sont _ ils sont très _ ils ne sont pas instruits _ ils sont bandits _ et puis vraiment c’est des préjugés qu’on a sur eux _ des mauvais préjugés _ c’est des paresseux _ des criminels _ donc vraiment on s’éloigne beaucoup d’eux _ personnellement moi j’ai pas d’amis [sud-africains]

Les stéréotypes articulés par Organ sont largement partagés par les migrants rencontrés. Si tous ces discours témoignent du « mal-être » des migrants dans la société sud-africaine, on peut néanmoins se demander dans quelle mesure ils ne relèvent pas, en partie, d’une stratégie compensatoire face aux frustrations, aux déceptions de l’expérience migratoire sur le sol sud-africain, ajoutées à l’animosité grandissante dont ils sont l’objet et qui peut mener à des accès de violence meurtrière comme en mai 2008 (24).

Il ne nous semble pas que le prestige associé au français en Afrique du Sud soit un facteur suffisant pour son maintien, contrairement à une idée relativement répandue dans la littérature. L’une des raisons est que le prestige de la langue auquel les locuteurs s’identifient et dont ils se font les chantres n’implique pas nécessairement que les locuteurs parlent la langue. Être originaire d’un pays dit francophone est parfois suffisant pour se réclamer francophone en Afrique du Sud et tirer les bénéfices symboliques associés au français. On voit donc ici la nécessité de repenser la catégorie FRANCOPHONE à la lumière du contexte sociopolitique dans lequel elle émerge en montrant qu’il n’y a pas stricte adéquation entre PARLER UNE LANGUE et ETRE X-PHONE (voir Vigouroux 2008 pour une discussion plus approfondie). Dans le cas sud-africain, c’est moins l’immersion dans un environnement linguistique exogène que le déclassement social dont ils sont les victimes qui amène les migrants à revendiquer leur francophonité. D’ailleurs, il est à noter que le partage du français ne conduit pas à l’émergence d’une communauté d’individus qui, en Afrique du Sud, se sentiraient unis par un héritage commun. Se réclamer francophone apparaît donc comme un acte discursif individuel, détaché de tout sentiment d’appartenance à un plus vaste ensemble politique et/ou culturel. Les relations sociales entre migrants se structurent surtout à partir de liens fondés sur une origine régionale ou nationale commune ou encore une appartenance religieuse partagée. Certes, il existe bien des événements sportifs locaux « entre migrants » où l’équipe congolaise (RDC) dispute un match contre les Camerounais mais ce genre de rencontre atteste plus d’une passion pour le football que pour la langue française !

Conclusion

Il serait hasardeux de prédire l’avenir du français en Afrique du Sud tant cette migration est encore récente. L’observation de terrain montre que les jeunes générations ayant été scolarisées en Afrique du Sud tendent à adopter l’anglais comme vernaculaire entraînant du même coup l’attrition du français acquis préalablement en contexte scolaire dans le pays d’origine. Ces enfants tendent néanmoins à conserver une compétence passive du français. En revanche pour ceux ayant été entièrement scolarisés en Afrique du Sud, le français tend à ne pas faire partie de leur répertoire langagier durant leurs premières années d’apprentissage scolaire. Cette situation peut évoluer avec l’apprentissage tardif du français à l’école secondaire. Des enquêtes de terrain seraient à mener pour évaluer dans quelle mesure la francophonité des parents influence ou pas le choix de la langue étrangère à l’école chez les enfants issus de la migration francophone.

Il nous semble peu présomptueux de dire que le développement ou le maintien du français chez ces jeunes populations dépendra plus des opportunités socio-économiques que la langue pourra leur offrir dans leur environnement que d’un attachement nostalgique à la langue d’un pays dont ils gardent des souvenirs lointains. Des enquêtes préliminaires conduites auprès d’un échantillon de 5 adolescents et pré-adolescents arrivés en Afrique du Sud à un très jeune âge montrent que ces derniers ont tendance à revendiquer une identité sud-africaine plutôt que Congolaise, contrairement à leurs parents. Il est à n’en pas douter que ces assignations identitaires élicitées durant nos conversations avec eux sont susceptibles de varier en fonction des contextes d’interaction dans lesquels ils sont engagés et de se transformer au fil du temps en fonction de leur socialisation. De ce fait, il est, là encore, prématuré de tirer des conclusions.

On constate que l’apprentissage de l’anglais par les enfants entraîne des changements dans la communication familiale de certains parents qui tendent à interagir en anglais avec leurs enfants, même si leur compétence dans la langue est très approximative. Dans les familles où les parents partagent une même langue d’héritage, le français tend à être très peu utilisé, la communication étant assurée par une langue véhiculaire ou vernaculaire africaine. Dans le cas des enfants congolais qui ne sont pas exposés au français au sein de la cellule familiale, ils peuvent néanmoins l’être de façon régulière en assistant aux services religieux des églises congolaises qui pour la plupart se déroulent en trois langues : langue véhiculaire africaine, français, et anglais. Il n’est pas sûr néanmoins que ce contexte partiellement francophone où le français rempli des fonctions communicatives limitées aide au développement d’une compétence dans la langue chez les enfants.

Si l’on ne peut prédire l’évolution du français en Afrique du Sud, l’étude ethnographique des pratiques des locuteurs nous permet de nous interroger sur les facteurs pertinents à prendre en compte pour la compréhension des dynamiques langagières. En cela, la citation de Mesthrie (2008 : 38) rapprochant les Huguenots des migrants africains sur la seule base qu’ils parlent français pointe, selon nous, la difficulté d’envisager les dynamiques langagières sans analyser les différents facteurs écologiques liés à chaque époque et à chaque population :

Other European languages such as French, German and Portuguese have not had the demographic and political presence to obtain official or hegemonic status. The Huguenot French refugees of the late seventeenth century were not allowed to form a separate community of their own; instead, they were deliberately spread out among the Dutch of the Cape. French did not survive more than a generation in South Africa, though it is now making a reappearance three century later via Black migrants from Central and West Africa.

La faiblesse de l’analyse de Mesthrie repose sur son absence de distinction entre locuteurs ayant le français comme langue première (les Huguenots) et ceux qui le parlent comme deuxième, troisième voire parfois quatrième langue (les nouveaux migrants africains). Il s’agit moins ici d’une question de compétence linguistique que de gestion du répertoire langagier. Si on peut aisément supputer que le français était utilisé comme langue véhiculaire entre Huguenots français, nous avons vu qu’il n’en va pas toujours de même de la communication entre Africains originaires d’un même pays ou d’une même région. Il nous semble donc réducteur d’envisager le développement du français en Afrique du Sud à l’époque contemporaine sans tenir compte de l’évolution de l’ensemble du répertoire langagier des locuteurs, le français étant pour ces derniers une ressource langagière conjuguée à d’autres. Envisager le répertoire langagier dans son ensemble c’est implicitement inscrire les pratiques langagières au centre de l’analyse linguistique et par conséquent le locuteur comme agent de l’évolution linguistique.

Nous aimerions terminer notre histoire de la vitalité du français en Afrique du Sud en mentionnant brièvement l’article de Benoît Antheaume (2004) paru dans un ouvrage consacré à la francophonie et la mondialisation. Après avoir dressé un portrait relativement sommaire du français en Afrique du Sud à travers notamment la nouvelle migration africaine francophone en Afrique du Sud, Antheaume conclut en parlant des nouvelles menaces qu’il voit pointer pour la place de la France en Afrique notamment dans l’apprentissage du français par les élites économiques sud-africaines. Doit-on déplorer la perte du monopole économique de la France en Afrique ou se réjouir d’une possible expansion du français à travers des acteurs économiques non-francophones tels que les Sud-Africains ? L’avenir du français en Afrique et plus largement à travers le monde se trouve peut-être dans la réponse à cette question.

 

Bibliographie

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Notes

(1) Une remarque similaire est faite par Mufwene (2005, 2008) au sujet des créoles, mettant à mal l’idée fort répandue que les créoles se seraient développés dans les colonies de plantation en partie parce que les Blancs interdisaient aux esclaves de parler leurs langues. Mufwene montre qu’une telle interdiction n’aurait pas pu être effective.

(2) Ce conseil réprimait tout acte suspecté de rébellion et d’hérésie, forçait l’adhésion à la religion catholique et voulait mettre fin aux privilèges de la Hollande, de la Belgique, et du Luxembourg actuels, privilèges qui mettaient un frein au contrôle de la zone par Philippe II d’Espagne.

(3) Il convient de souligner que la réforme entraîna le déclin du latin en France, en introduisant l’usage des « langues vulgaires » dans le culte et les saintes écritures. Durant tout le XVIe siècle, le français associé aux protestants est mal perçu par l’église catholique de France, qui lui préfère pour un temps le latin.

(4) Il en va de même de l’intégration des Hollandais de souche rendue difficile en raison du système fédéral de la République. La mobilité d’une province à l’autre pouvait être entravée en raison des lois différentes régissant chaque province : un Hollandais pouvait dans sa nouvelle province d’adoption se voir refuser l’accès à des compensations financières ou à des emplois auxquels il avait droit dans sa province d’origine.

(5) Il est à noter que les Wallons réfugiés en Hollande contribuèrent grandement par leur expertise, leurs ressources financières et leur participation au commerce international à la prospérité des deux compagnies des Indes Orientales et Occidentales.

(6) Devant la nécessité de nourrir les hommes de la colonie, neuf hommes sont dégagés de leur contrat avec la Compagnie et se voient allouer des terres le long de la rivière Liesbeek en 1657. La Compagnie ayant statué qu’aucun Khoikhoi (la population indigène sud-africaine) ne pourrait être employé comme esclave, on importe la même année des esclaves de l’Afrique de l’Ouest et de l’Est, de l’Inde et de la péninsule de la Malaisie.

(7) Contrairement à une idée fort répandue, la culture du vin démarre avant l’arrivée des Français dans la colonie. Le gouverneur Simon Van der Stel, remplaçant de Van Riebeck, se lance lui-même dans la culture de la vigne, sur ses terres à Constantia, à une quinzaine de kilomètres de la ville du Cap. Lors d’une exploration de la péninsule du Cap, il découvre une vallée peuplée d’arbres et riche en terres exploitables. En 1679, il lui donne le nom de Stellenbosch ‘la forêt de Stel’ et une année plus tard y fait installer 8 familles. Les Huguenots en apportant leur savoirfaire vont considérablement améliorer et accroître la culture du vin. Denis (2003 : 289) signale que parmi les hommes envoyés au Cap entre 1687 et 1689, tous étaient viticulteurs ou éleveurs à l’exception du pasteur Pierre Simond, d’un chapelier, et d’un commerçant. Selon Coertzen cité par Denis (2003) 43 des 107 fermes occupées par les Huguenots à Stellenbosch et Paarl ont, jusqu’à présent, gardé leurs noms français. On trouve aussi à travers le pays quelques petites villes et villages qui portent des noms français.

(8) Les colons désireux de repartir avant la fin de leur contrat devaient payer leur voyage de retour ainsi que la nourriture à bord. Il est à n’en pas douter que ces conditions restreignaient considérablement les velléités de retour des colons souvent pauvres.

(9) Ce recensement exclut le personnel et les esclaves de la Compagnie ainsi que les Khoikhoi et les Sans.

(10) L’île Maurice fut une colonie hollandaise entre 1598 et 1710. Les Hollandais essayent de s’y installer entre 1638 et 1658 et à nouveau entre 1664–1710 sans succès. Ils décident alors de l’abandonner aux pirates. Il est à noter que les colons du Cap qui ne respectaient pas les règles de la Colonie étaient déportés à l’Ile Maurice en signe de punition.

(11) Étant donné que les fermes étaient éloignées les unes des autres, on peut se demander dans quelle mesure la décision des Huguenots de couper leurs liens avec leurs voisins hollandais a constitué un changement majeur dans leurs routines linguistiques.

(12) La protestation des colons naît de la concurrence déloyale exercée par le gouverneur et ses collaborateurs qui à eux seuls possèdent un total de terres équivalent à ce que possède et exploite la moitié de la population coloniale. Pratiquant lui-même l’agriculture sur ses terres, le gouverneur exerce un monopole sur le commerce de la colonie qui met en péril l’activité des colons. De telles pratiques étaient une enfreinte à la loi qui n’autorisait pas les officiels de la colonie à exploiter des terres à part pour subvenir à leur consommation personnelle.

(13) Il est plus que probable que les enfants ayant émigré avec leurs parents ont acquis le français avant leur arrivée au Cap. On peut aussi penser que selon leur âge, et la densité de leurs interactions avec la population locale, ils ont pu acquérir une compétence en néerlandais lors de leur séjour en Hollande.

(14) Drabczuk (1983) signale cependant un fort taux d’endogamie chez les Huguenots : 52% des mariages entre Français de la première génération, 40% de la seconde génération, 41% de la troisième génération, et 37% de la quatrième génération.

(15) Je remercie Robert Chaudenson (communication personnelle, 8 novembre 2009) d’avoir attiré mon attention sur les conditions de voyage différentes entre le XVIIe et les siècles suivants.

(16) Mufwene (2009) décrit des conditions similaires pour la survivance de l’allemand aux États-Unis jusqu’au début du XXe siècle.

(17) Ce sont les Anglo-Mauriciens qui introduisent les premiers plants de canne à sucre cultivés au Natal par les Européens. Il existe avant leur arrivée une production de canne par les Zulu mais qui reste limitée, n’ayant jamais atteint une échelle industrielle.

(18) Pour une description détaillée de l’industrie sucrière mauricienne au XIXe siècle, voir Boudet (2006b).

(19) Boudet (2001) souligne que Franco-Mauricien est plutôt une hétéro-désignation à Maurice et en Afrique du Sud.

(20) Lors de l’allocution de Bax, les instances officielles françaises sont représentées par l’Ambassadeur de France et un secrétaire perpétuel.

(21) L’ouvrage de Bullier (1981) est non seulement daté mais aussi très pauvre en informations sur les dynamiques historiques et sociolinguistiques de la migration mauricienne au Cap.

(22) Le 21 mars 1960 le Pan-Africanist Congress (PAC) appelle à une manifestation non violente dans le township de Sharpville, près de Johannesburg. Il s’agit de protester contre les passeports intérieurs (pass) qui restreignent la mobilité géographique des Africains noirs. En 1959-1960, les passeports deviennent obligatoires pour les femmes. Durant la manifestation, la police fait feu tuant 69 personnes et blessant 180, pour la plupart dans le dos lorsque les manifestants non armés tentent de fuir. Depuis 1994, date des premières élections démocratiques du pays, le 21 mars commémore le jour des droits de l’homme en Afrique du Sud.

(23) Bien que l’OUA réaffirme en 1991 sa politique de sanction contre l’Afrique du Sud, il n'empêche que cette dernière compte en 1993 des liaisons aériennes avec treize pays africains (Bouillon 1996).

(24) Une série d’attaques xénophobes principalement contre des Mozambicains, des Zimbabwéens, et des Malawites se déroulèrent en mai 2008 dans plusieurs régions de l’Afrique du Sud. En deux semaines, 60 migrants furent tués, plusieurs centaines blessés et des milliers fuirent leur maison. Parmi les reproches adressés aux immigrants, c'est celui de venir profiter des fruits de la lutte, de ne pas avoir traversé les années de vache maigre, d’arriver, notamment depuis 1994, quand « tout va mieux ». C’est le discours visant à faire de l’étranger un fléau économique, un vampire de l’emploi, celui qui vient voler le travail de l'autochtone.

Pour citer cette ressource :

Cécile B. Vigouroux, "La migration francophone contribue-t-elle au futur du français comme langue de la globalisation ? Le cas de l’Afrique du Sud", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), novembre 2013. Consulté le 20/06/2018. URL: http://cle.ens-lyon.fr/plurilangues/langue/le-changement-linguistique/la-migration-francophone-contribue-t-elle-au-futur-du-francais-comme-langue-de-la-globalisation-br-le-cas-de-l-afrique-du-sud