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Antonio Gramsci et le concept de ‘national-populaire’

Publié par Alison Carton-Vincent le 14/01/2019
Cet article a pour objectif de retracer au sein des ((Cahiers de prison)) la genèse de ce que Gramsci nomme tardivement le «concetto di nazionale- popolare » (Q 21, § 5, 1934). Ce concept, qui a connu une fortune extraordinaire dans les études littéraires et culturelles de l’Italie du second XXe siècle, s’applique à ses débuts (1930) aux seuls domaines de la littérature et de la langue. Il est ensuite étendu à la culture puis se trouve appliqué, en 1932, à la politique, avec la notion nouvelle de «volonté collective nationale politique» (Q8, §21). On interrogera ce passage, du littéraire au politique, qui correspond à un saut, au cœur même des ((Cahiers de prison)), vers une nouvelle pensée de l’action politique.

 

 

Parmi les catégories gramsciennes qui ont nourri la culture et les débats littéraires de l’Italie de la seconde partie du XXe siècle, le concept de ‘national-populaire’ figure en première place. Tant et si bien que ce qui, dans les Cahiers de prison, est nommé indifféremment «popolare- nazionale » ou « nazionale-popolare », est communément devenu un adjectif composé de la langue italienne, enregistré comme tel dans les dictionnaires : nazional-popolare. Une « notion reconstruite »1, qui a fait l’objet de multiples « usages et mésusages », depuis Sapegno et Asor Rosa jusqu’au jargon journalistique le plus récent et en passant par Pasolini. Je n’entends certes pas ici restaurer l’usage gramscien face à tant de mésusages présumés ou avérés. J’aimerais plutôt mettre en évidence la « généalogie » du concept au sein même des Cahiers de prison et relever le fait suivant, qui me paraît essentiel : « nazionale-popolare » est un concept exemplaire de la pensée de Gramsci en ceci que les usages qu’il en fait présentent une grande plasticité. En effet, si l’adjectif s’applique d’abord et avant tout à des contextes littéraires et linguistiques, il connaît très rapidement une extension qui le transporte à l’ensemble des domaines de la culture, puis devient dans une seconde étape une catégorie pleinement politique. Il s’agit d’interroger cette extension, du littéraire au politique, et de montrer qu’elle est parallèle à un autre passage, de l’analytique au prospectif, de l’examen comparé des littératures historiques de l’Europe à la perspective d’une «littérature nouvelle», partie prenante d’une plus large «réforme intellectuelle et morale ». 

« La letteratura non è nazionale perché non è popolare » (Q1, 80, p.86): on peut considérer cet énoncé, qui date de février-mars 1930, comme la toute première formulation de la notion (mais non encore l’expression même) de national-populaire. Gramsci traduit et corrige en ces termes l’idée, développée dans un article qu’il vient de lire (mais par ailleurs omniprésente dans les revues culturelles de l’époque), selon laquelle les écrivains italiens seraient abandonnés par un public qui ne les admirerait plus. Pour sa part, il identifie la cause de ce désintérêt dans la nature non populaire de la littérature italienne, et non pas dans le public lui-même, ni dans une mauvaise qualité esthétique des œuvres évoquées. Même s’il ne le dit pas et n’en a peut-être pas conscience à ce stade, il emprunte en réalité cette formule à Vincenzo Gioberti qui l’employait à l’identique dans Il Rinnovamento civile d’Italia (1851). Gramsci citera lui-même le passage de Gioberti en son entier, à l’automne 1933, soit trois ans et demi plus tard, au cahier 17 : 

Una letteratura non può essere nazionale se non è popolare; perché, se bene sia di pochi il crearla, universale dee esserne l’uso e il godimento. Oltre che, dovendo ella esprimere le idee e gli affetti comuni e trarre in luce quei sensi che giacciono occulti e confusi nel cuore delle moltitudini, i suoi cultori debbono non solo mirare al bene del popolo ma ritrarre del suo spirito; tanto che questo viene ad essere non solo il fine ma in un certo modo eziandio il principio delle lettere civili. E vedesi col fatto che esse non salgono al colmo della perfezione e dell’efficacia se non quando s’incorporano e fanno, come dire, una cosa colla nazione. (Q17, 9, p. 1915) 

Si la langue risorgimentale de Gioberti est très différente de celle de Gramsci, l’idée ici défendue et ses articulations sont très proches de celles qui sont déployées dans les Cahiers (Alberto Asor Rosa, qui s’en était avisé dans son livre Scrittori e popolo, n’avait d’ailleurs pas manqué, dans la perspective opéraïste qui était alors la sienne, de faire grief à Gramsci de cette généalogie2). Le peuple doit être non seulement le destinataire de la littérature, il doit être exprimé par elle : être autant l’origine que la fin de la littérature. D’où la nécessité d’une littérature qui soit commune aux « pochi » qui l’écrivent et aux « moltitudini » qui la reçoivent, et qui puisse dès lors s’identifier à la nation. 

Dès cette note 80 du cahier 1, Gramsci affirme que la grande littérature doit en fait avoir une double nature : être à la fois œuvre d’art et « élément actuel de civilisation », c’est-à-dire être « l’expression élaborée et complète des aspirations du public », ou, plus précisément, selon la seconde version réélaborée de cette note en 1934, «des aspirations les plus profondes d’un public déterminé, c’est-à-dire de la nation-peuple dans une certaine phase de son développement historique » (Q21, 4, p. 2113). L’écart entre les deux rédactions montre bien l’évolution de sa pensée grâce à l’acquisition survenue entretemps des deux notions de « peuple-nation » et de « national-populaire ». Dans le cas où, à « la beauté », n’est pas associé « le contenu humain et moral », alors à la littérature d’art est préféré le roman-feuilleton, « che, a modo suo, è un elemento di cultura, degradata se si vuole, ma attuale » (Q1, 80, p. 87). Dans les Cahiers, la thématique des romans feuilletons et le concept de national-populaire apparaissent donc intimement liés, dès la genèse de chacune des deux questions ; non pas cependant au sens où le roman feuilleton serait une expression adéquate du national-populaire, mais au sens où il serait un moindre mal lorsque la littérature d’art n’est pas l’expression du peuple-nation. 

Ce n’est cependant qu’à partir du cahier 3 et de l’été 1930 que la question est abordée de façon plus systématique. La note Q3, 63, expressément consacrée à la « Letteratura popolare », s’intitulera « Concetto di “nazionale-popolare” » lorsqu’elle sera reprise et remodelée quatre ans plus tard (note Q21, 5, datant de 1934, comme l’ensemble du cahier 21). C’est dans cette note que, pour la première fois, se noue intimement le rapport entre le thème des intellectuels italiens, la littérature populaire et la constitution d’un «popolo-nazione». Mais il est significatif que cette question de la fracture entre intellectuels et peuple et de l’absence d’une culture commune, tout à la fois nationale et populaire, se développe en lien avec une réflexion qui porte non seulement sur la littérature mais tout autant sur la langue. 

Osservare il fatto che in molte lingue «nazionale» e «popolare» sono quasi sinonimi (in russo, in tedesco «volkisch» ha quasi un significato [ancora] più intimo, di razza, nelle lingue slave in genere; in francese ha il significato stesso, ma già più elaborato politicamente, legato cioè al concetto di «sovranità»; sovranità nazionale e sovranità popolare hanno valore uguale o l’hanno avuto). In Italia gli intellettuali sono lontani dal popolo, cioè dalla «nazione» e sono legati a una tradizione di casta, che non è mai stata rotta da un forte movimento politico popolare o nazionale, tradizione «libresca» e astratta. (Q3, 63, p. 343) 

Notons, du point de vue de la méthode, la superposition, typiquement gramscienne, de la langue et de l’histoire : la langue est toujours à ce point historiquement déterminée qu’elle reflète directement les spécificités de l’histoire nationale dont elle constitue l’un des éléments majeurs. Or ces observations fondent la nécessité même de forger un nouvel adjectif composé, associant les deux mots nazionale et popolare : puisque, comme Gramsci le précisera mieux dans la seconde version de cette note, «in Italia il termine “nazionale” ha un significato molto ristretto ideologicamente e in ogni caso non coincide con “popolare” », il va être nécessaire d’accoler l’un à l’autre les deux adjectifs. 

L’importance, pour la constitution de la notion de national-populaire, de la formation linguistique de Gramsci et de ses réflexions sur la langue, est confirmée par le fait que l’expression « popolare-nazionale » apparaît pour la toute première fois dans la première des notes qu’il consacre explicitement à « la quistione della lingua » et à une histoire de la langue italienne sur le temps long. Dans la note Q3, 76, écrite très peu de temps après celle que nous venons de citer, il affirme que l’histoire linguistique montre que « c’è una frattura tra il popolo e gli intellettuali, tra il popolo e la cultura. » (Q3, 76, p. 353). Étudier la langue « come elemento della cultura e quindi della storia generale e come manifestazione precipita della “nazionalità” e “popolarità” degli intellettuali » (p. 355) permet de montrer que dès le Moyen Âge n’a pas pu se constituer « una unità “popolare- nazionale” di cultura » en Italie (p. 356). 

Un peu plus tard, c’est encore au sujet de la langue que la notion prend tout son relief. La note Q3, 144 de septembre 1930 opère une comparaison entre l’Académie française et l’Accademia della Crusca, si défavorable à la seconde que Gramsci ne préfère pas terminer sa phrase : 

Lo studio della lingua è alla base di ambedue: ma il punto di vista della Crusca è quello del «linguaiolo», dell’uomo che si guarda continuamente la lingua. Il punto di vista francese è quello della «lingua» come concezione del mondo, come base elementare – popolare-nazionale – dell’unità della civiltà francese. Perciò l’Accademia Francese ha una funzione nazionale di organizzazione dell’alta cultura, mentre la Crusca... (Q3, 144, p. 401) 

Littérature, langue, culture et maintenant « civiltà » : la notion ne cesse de gagner en extension. Par ailleurs, en matière de langue autant que de littérature populaire, c’est pour l’essentiel le cas français qui donne matière à réflexion et à comparaison concernant la situation italienne. La France a en effet donné naissance au genre du roman-feuilleton qui eut, à ses commencements du moins, une grande portée nationale populaire, notamment avec Les mystères de Paris d’Eugène Sue au début des années 1840, qui a rassemblé un public extraordinairement large, depuis les classes populaires jusqu’aux milieux intellectuels et qui s’est perpétué vingt ans plus tard chez Victor Hugo, tout cela encadrant la révolution de 1848. 

Or c’est aussi cette comparaison France/Italie qui est à l’œuvre lorsque, au même moment, Gramsci applique la notion non plus aux champs littéraire et linguistique mais à la culture historico-politique, dans la note Q3, 82, « Cultura storica italiana e francese », une note de rédaction unique particulièrement importante. La thèse de Gramsci est que l’ensemble de la culture historique et même de la culture générale française est « populaire- nationale » du fait de la grande diversité des expériences et des tendances politiques que le pays a connues depuis la fin de l’Ancien Régime. Voilà ce qui explique que le seul véritable protagoniste de l’histoire française soit le «peuple nation» lui-même3. L’histoire de France est pour ainsi dire intrinsèquement une histoire populaire, une histoire du peuple français. Ce n’est pas le cas de l’Italie, dont l’unité nationale ne s’est pas fondée sur un peuple-nation existant mais sur la littérature italienne et la langue de ses hommes de lettres, une histoire concernant essentiellement une élite intellectuelle qui s’était toujours sentie étrangère à un peuple qu’elle ne connaissait pas et donnait à la « nation » une nature essentiellement rhétorique. Ainsi, à la « nation-peuple » s’oppose la « nation-rhétorique ». Dans cette même page, Gramsci se laisse aller à une confession : « Mi pareva che attualmente ci fosse qualche condizione per superare questo stato di cose, ma essa non è stata sfruttata a dovere e la retorica ha ripreso il sopravvento ». Difficile de déterminer à quoi exactement ces « quelques conditions » font allusion : est-ce, comme souvent dans les Cahiers, une allusion à l’expérience fondatrice de l’Ordine Nuovo, ainsi qu’à quelques autres initiatives distinctes mais ‘amies’, telle la « révolution libérale » de Gobetti, l’une et l’autre ayant précisément parmi ses objectifs de construire par la culture autant que par la politique une alliance entre villes et campagnes, intellectuels et peuple ? Fait-il référence à certaines tendances encore vivantes dans l’Italie des années vingt ? Ce qui est sûr c’est que le débat historiographique en vigueur sous un régime fasciste prétendant pourtant s’appuyer sur les masses a mis un terme à la construction du peuple-nation et n’a su développer qu’une exaltation toute rhétorique d’une Italie éternelle trouvant prétendument ses racines dans une Rome antique mythifiée et une histoire littéraire héroïsée. 

C’est encore dans le cahier 3, en particulier à partir de Q3, 101, à la toute fin du mois d’août 1930, que s’affirme et se stabilise, sous forme d’un titre de rubrique, le lien négatif que la notion de « national-populaire » entretient avec la littérature italienne, la note ayant pour titre « I nipotini di padre Bresciani. Carattere antipopolare o apopolare-nazionale della letteratura italiana » (p. 377). Le brescianisme est l’opposé du national- populaire et caractérise aux yeux de Gramsci une grande partie de la littérature italienne. Cette catégorie fait dès son origine référence à De Sanctis, qui avait fait du père jésuite Antonio Bresciani (1798-1862, auteur de L’ebreo di Verona en 1850) le héraut de la réaction cléricale anti- risorgimentale. La notion en vient à désigner dans les Cahiers tout ce qui, en matière de critique littéraire et de production culturelle, tient d’une part de l’hypocrisie, de l’étroitesse d’esprit, du sectarisme (et pas seulement de la part des catholiques) et d’autre part d’un rejet de la démocratie et du peuple au sein de la caste des lettrés4. À partir de septembre-octobre 1930 se succèdent des notes nombreuses et fournies sur divers cas illustrant bien le « Carattere popolare-nazionale negativo della letteratura italiana », en particulier celui de Manzoni directement opposé à Tolstoï dans sa façon de traiter les « simples ».5 

La prédominance d’un champ d’application littéraire, linguistique et culturel du concept de national-populaire demeure un trait commun des années 1930-19316. Les choses changent nettement à partir de 1932 : à la faveur de la réflexion très dense et approfondie que Gramsci commence alors à développer, dans les cahiers 8 et 9, sur Machiavel et le « Moderno Principe», qui en viennent à catalyser l’ensemble de sa réflexion proprement politique, la notion devient alors une catégorie politique au sens plein, désormais centrale dans la pensée programmatique de Gramsci. Dès janvier 1932, dans la note 21 du cahier 8, on assiste en effet à une fusion de sa réflexion sur Machiavel, le jacobinisme et la construction d’une volonté collective d’une part et de la notion de ‘national-populaire’ d’autre part : 

Il moderno Principe deve avere una parte dedicata al giacobinismo (...) come esempio di come si forma una concreta e operante volontà collettiva. E occorre che si definisca la «volontà collettiva» e la volontà politica in generale nel senso moderno, la volontà come coscienza operosa della necessità storica, come protagonista di un reale e immediato dramma storico. Il primo capitolo appunto dovrebbe essere dedicato alla «volontà collettiva» impostando la quistione così: esistono le condizioni fondamentali perché possa suscitarsi una volontà collettiva nazionale-popolare? (Q8, 21, p. 952, janvier-février 1932) 

Cette note a une importance fondamentale dans l’évolution de la pensée politique de Gramsci, et ce n’est pas un hasard s’il la choisira en seconde rédaction pour en faire la première note du cahier 13 consacré à la politique : elle définit les lignes principales d’un programme politique très vaste auquel il donne désormais le nom de « Prince moderne », au sein duquel la notion de national-populaire acquiert un poids politique qu’elle n’avait absolument pas eu auparavant. L’expression « volonté collective nationale-populaire » revient de façon presque obsessionnelle (six fois en l’espace de deux pages) et désigne désormais l’objectif ultime du « Prince moderne » : « Il moderno Principe deve essere il banditore di una riforma intellettuale e morale, che è il terreno per un ulteriore sviluppo della volontà collettiva nazionale popolare nel terreno di una forma compiuta e totale di civiltà moderna » (p. 953). Comme cela a été efficacement démontré par Fabio Frosini7, c’est ici un nouvelle vision de la politique que Gramsci se met à exposer : la définition d’un programme d’action et de grands objectifs pour le parti communiste qui donne désormais une dimension programmatique aux catégories jusqu’alors employées dans une perspective essentiellement analytique: Machiavel, le Prince, le jacobinisme, la religion, le « mythe » etc. Il en va de même de « national-populaire » qui, au moment où l’adjectif ne qualifie plus seulement la littérature ou la culture mais une volonté collective à construire, devient la pièce centrale d’un programme à venir, d’une construction à laquelle s’atteler. Dans la suite du cahier 8 puis dans le cahier 9, l’idée d’une « volonté collective nationale- populaire » est poursuivie et approfondie dans une nouvelle définition de l’État, qui en vient à être profondément marquée par celle de la littérature nationale-populaire : c’est pour l’État lui-même qu’un « contact sentimental et idéologique» avec les masses qu’il a pour mission de diriger est nécessaire. De fait, ici encore s’opposent le «brescianisme», concept littéraire et culturel qui est du côté d’un fascisme frénétiquement nationaliste et étatiste en apparence mais au fond profondément individualiste et anti-étatique, et le sentiment national-populaire que le fascisme prétend nourrir sans pourtant y arriver, comme le démontre la persistance d’une passion populaire italienne pour l’histoire et la tradition romanesque françaises. Tel est le sens de cette note 42 du cahier 9 de juin 1932 : 

Osservare che il brescianesimo è in fondo «individualismo» antistatale e antinazionale anche quando e quantunque si veli di un nazionalismo e statalismo frenetico. «Stato» significa specialmente direzione consapevole delle grandi moltitudini nazionali, quindi necessario «contatto» sentimentale e ideologico con esse e in certa misura «simpatia» e comprensione dei loro bisogni ed esigenze. Infatti l’assenza di una letteratura popolare-nazionale, dovuta all’assenza di preoccupazioni per questi bisogni ed esigenze, ha lasciato il «mercato» letterario aperto alle influenze dei gruppi intellettuali di altri paesi, che, «popolari-nazionali» in patria, lo diventavano all’estero perché le esigenze e i bisogni erano simili. (Q9, 42, p. 1122, puis Q23, 8) 

On assiste dans ce texte à une fusion complète de l’analyse politique et de la « critique littéraire » telle que Gramsci l’entend et la pratique. S’il est certain que cette critique littéraire est dès sa naissance éminemment politique, il est cependant très significatif qu’elle ait pendant plusieurs années mis à l’épreuve ses catégories sur des objets littéraires avant de les appliquer directement au domaine politique. 

Dès lors, à partir de 1932 et dans les années qui suivent, la littérature n’est plus seulement pour Gramsci ce terrain d’enquête permettant de sonder la relation que les intellectuels entretiennent avec les masses, elles n’est plus seulement ce banc d’essai sur lequel éprouver l’existence ou la solidité d’un peuple-nation. Elle devient l’une des pièces centrales de la réforme intellectuelle et morale qui devra être le terrain de la volonté collective nationale-populaire. 

C’est ce que montre la dernière note qu’il me faut citer, consacrée à ce que devrait être une « nouvelle littérature qui surgirait d’un renouveau intégral et moral » : une note du cahier 15, datant de juin-juillet 1933, où Gramsci prend ses distances par rapport à certaines réflexions critiques de l’écrivain communiste Paul Nizan dont la revue Educazione Fascista s’était fait l’écho. L’enjeu est ici clairement de créer une grande littérature nationale populaire dans la perspective de la construction future d’une société nouvelle, mais sur la base de l’existant, c’est-à-dire sur la base des codes d’une littérature populaire qu’il s’agirait en quelque sorte de sublimer, comme cela avait déjà pu être fait ailleurs par le passé. 

il Nizan non sa porre la quistione della così detta «letteratura popolare», cioè della fortuna che ha in mezzo alle masse nazionali la letteratura da appendice (avventurosa, poliziesca, gialla ecc.), fortuna che è aiutata dal cinematografo e dal giornale. Eppure è questa quistione che rappresenta la parte maggiore del problema di una nuova letteratura in quanto espressione di un rinnovamento intellettuale e morale: perché solo dai lettori della letteratura d’appendice si può selezionare il pubblico sufficiente e necessario per creare la base culturale della nuova letteratura. Mi pare che il problema sia questo: come creare un corpo di letterati che artisticamente stia alla letteratura d’appendice come Dostojevskij stava a Sue e a Soulié o come Chesterton, nel romanzo poliziesco, sta a Conan Doyle e a Wallace ecc. Bisogna a questo scopo abbandonare molti pregiudizi, ma specialmente occorre pensare che non si può avere il monopolio, non solo, ma che si ha di contro una formidabile organizzazione d’interessi editoriali. Il pregiudizio più comune è questo: che la nuova letteratura debba identificarsi con una scuola artistica di origine intellettuale, come fu per il futurismo. La premessa della nuova letteratura non può non essere storico-politica, popolare: deve tendere a elaborare ciò che già esiste, polemicamente o in altro modo non importa; ciò che importa è che essa affondi le sue radici nell’humus della cultura popolare così come è, coi suoi gusti, le sue tendenze ecc., col suo mondo morale e intellettuale sia pure arretrato e convenzionale. (Q15, 58, p. 1820-1822) 

Produire une grande littérature qui plongerait « ses racines dans l’humus de la culture populaire telle qu’elle est », voilà donc l’enjeu. De toute évidence Gramsci n’était pas convaincu par les «mouvements» artistiques, c’est-à-dire par les diverses avant-gardes artistiques et littéraires qui souvent au XXesiècle furent les compagnons de route de la gauche révolutionnaire, et qu’il semble viser lorsqu’il évoque ces «écoles artistiques d’origine intellectuelle ». On se méprendrait pourtant totalement à rapprocher cet appel de la doctrine du réalisme socialiste qui allait naître officiellement un an plus tard en Union soviétique – sauf à penser que des écrivains aussi importants et différents que Dostoïevski ou Chesterton puissent être en quoi que ce soit des sources d’inspiration du réalisme socialiste. 

Le concept de national-populaire devient ainsi, au cours de la rédaction des Cahiers, l’une des pièces maîtresses de la réflexion gramscienne sur une nouvelle perspective stratégique communiste. Mais loin de participer à la construction d’une esthétique populiste, il témoigne d’une extrême exigence : unir par et dans l’art les ambitions des artistes et les aspirations des masses. 

 

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1 Lea Durante, « Nazionale-popolare », in Le parole di Gramsci. Per un lessico dei «Quaderni del carcere», a cura di F. Frosini e G. Liguori, Roma, Carocci, 2004, p. 150-169 (150).

2 A. Asor Rosa, Scrittori e popolo. Il populismo nella letteratura italiana contemporanea, Roma, Samona e Savelli, 1965.

3 « Per questa ragione il protagonista della storia francese è diventato l’elemento permanente di queste variazioni politiche, il popolo-nazione; quindi un tipo di nazionalismo politico e culturale che sfugge ai limiti dei partiti propriamente nazionalistici e che impregna tutta la cultura, quindi una dipendenza e un collegamento stretto tra popolo-nazione e intellettuali. » (Q3, 82, p. 361-362)

4 « Antidemocrazia negli scrittori brescianeschi non ha altro significato che di opposizione al movimento popolare-nazionale, cioè è spirito “economico-corporativo”, “privilegiato”, di casta e non di classe, di carattere politico-medioevale e non moderno », Q9, 42, 1122 (repris et modifié au Q23, 8, p. 2198

5 Q3, 148, p. 403-404 et Q3, 151, p. 404-405, qui deviendront Q23, 51 ; Q3, 154, p. 406, qui deviendra Q23, 52

6 Une exception est cependant à signaler : la note 94 du cahier 6, datant de mars-août 1931, affirmant que « La Chiesa era l’elemento popolare-nazionale più valido ed esteso, ma la lotta tra Chiesa e Stato ne faceva un elemento di disgregazione più che di unità » (Q6, 94, p. 769). De toute évidence cette note témoigne d’une première enquête visant à étendre le champ d’application de la notion, Gramsci y cherchant quelles pouvaient être en Italie les « institutions objectives » qui auraient pu permettre au « sentiment national » italien d’être un sentiment authentiquement « national-populaire », un sentiment qui ne soit pas propre à la seule caste des intellectuels traditionnels. C’est comparativement à la langue, à la culture, aux partis politiques et aux journaux que l’Église apparaît relativement plus « nationale populaire ». Importante en ce qu’elle témoigne d’une recherche positive du national- populaire en Italie et non plus du constat de son absence, cette note reste cependant isolée.

7 F. Frosini, « Luigi Russo e Georges Sorel : sulla genesi del ‘moderno Principe’ nei ‘Quaderni del carcere’ di Antonio Gramsci», Studi storici, LIV, n° 3, 2013, p. 545-589.

 

 
Pour citer cette ressource :

"Antonio Gramsci et le concept de ‘national-populaire’", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), janvier 2019. Consulté le 19/01/2019. URL: http://cle.ens-lyon.fr/italien/litterature/periode-contemporaine/antonio-gramsci-et-le-concept-de-2018national-populaire2019