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La notion de déporté en Italie, de 1945 à nos jours - Droit, politiques de la mémoire et mémoires concurrentes - 4ème partie

Publié par Damien Prévost le 11/02/2009

LA FIN D'UNE CATÉGORIE UNITAIRE

1967 -1989 : entre rupture et continuité

Ce cadre unitaire tend toutefois à se fissurer après la guerre des Six jours. Alors que la situation proche-orientale suscite de très vives inquiétudes parmi les juifs d'Italie, le PCI adopte une ligne hostile à Israël. La communauté juive organisée prend ainsi progressivement ses distances vis-à-vis de la mouvance communiste. Une évolution qui, sur le long terme, n'est pas sans répercussions sur les rapports du judaïsme italien avec l'antifascisme militant. Même au sein de la FGEI, des voix se feront entendre au début des années 1970 pour affirmer que l'antifascisme ne peut plus être un engagement suffisant pour les juifs italiens. D'autant que les militants communistes des associations antifascistes multiplient les incidents : ainsi en 1972, lors d'une commémoration organisée dans l'ancien camp de transit de Fossoli, un orateur communiste utilisera l'évocation de la déportation pour condamner la politique israélienne, provoquant l'indignation des représentants de la communauté juive. Ces frictions n'entament cependant pas la collaboration effective des communautés juives avec les associations antifascistes. Pas plus que l'attentat contre la synagogue de Rome, sans doute perpétré avec la participation de groupuscules d'extrême gauche et qui fera de nombreux blessés et un mort - le petit Stefano Taché, âgé de un an. L'épisode de1982 aura en réalité pour effet de  provoquer au sein de  l'ensemble  de  la  gauche  italienne  une  réflexion  sur  son rapport à « la question juive ». Et de fait, l'on n'assistera en Italie à un véritable réveil de la mémoire juive du génocide qu'au début des années1990. Certes, le Centre de Documentation Juive Contemporaine de Milan lance, dès le début des années 1970, une grande enquête sur la déportation des juifs. Mais celle-ci n'aboutira à la publication du Livre de la mémoire de Liliana Picciotto Fargion - qui tente de recenser l'ensemble des déportés juifs - qu'en 1991. Malgré les contestations dont elle fait l'objet au sein même de l'ANED, la figure du déporté résistant conserve en effet son hégémonie. Dès la fin des années 1960, des voix se font certes entendre au sein de l'association pour exiger que l'on donne de la déportation une image plus « vraie » - et donc non nécessairement liée à la résistance. L'ANED commande même à l'institut de sondage Doxa une vaste enquête auprès de tous les rescapés. L'association donne ainsi pour la première fois la parole, à  côté  des  « politiques »,  aux « droits  communs »,  aux  victimes  de  rafles  et  aux  « raciaux ». Dans Un mondo fuori dal mondo, l'ouvrage tiré de ces témoignages publié en 1971, certaines déclarations considérées comme « politiquement incorrectes » feront cependant l'objet d'une réécriture. Cette remise en cause de la vulgate résistante de l'association n'est en effet que marginale. Symbole de la continuité avec la période précédente, le pavillon italien du musée d'Auschwitz, que l'ANED inaugure en 1980, après bien des polémiques avec les communautés juives- sans cesse sollicitées pour leur contribution financière mais tenues à l'écart de la mise en œuvre du projet . Le texte exposé au pavillon, bien que de la plume de Primo Levi, fait l'impasse sur le génocide. Peut-être du fait des pressions exercées par les autorités polonaises -le projet muséographique ayant été soumis à leur approbation. Mais très vraisemblablement également parce qu'il reflète les convictions de Primo Levi, qui a eu l'occasion de répéter combien la rhétorique résistante a aidé les rescapés à vivre et à trouver une place dans la société. Ce faisant, l'ANED tend cependant à présenter une image figée de la déportation. C'est ainsi que, comme l'ensemble des organisations antifascistes et résistantes, elle se trouve en bute, dès le début des années 1970, aux critiques des protagonistes du « mai rampant »  italien qui refusent ce qu'ils appellent une « momification » de la résistance. Si nombre de militants d'associations antifascistes, ANED en tête, se sentent solidaires du mouvement contestataire et se mobilisent à ses côtés contre la multiplication d'attentats d'extrême droite , ils éprouvent de fait, dans les années 1970,  des  difficultés  croissantes  à  s'adresser  à  la  jeunesse  et  à s'accommoder  de  l'« esprit de soixante-huit». Parmi les sujets de friction, la comparaison, qui fait flores à l'époque, entre l'usine et le camp de concentration. Contre ce type d'assimilations, Primo Levi écrira en 1978 La Clé à molette, un roman épique, dont le protagoniste, Faussone, est un ouvrier spécialisé qui aime son travail. Autre sujet controversé, la relecture pseudo psychanalytique de l'expérience concentrationnaire par l'avant-garde artistique. Le film de Liliana Cavani, Portier de nuit (1974), prétendument inspiré de la biographie de l'ancienne déportée Lidia Beccaria Rolfi, met en scène une rescapée de camp de concentration qui entretient avec son ancien bourreau nazi des relations sado-masochistes. C'est encore une fois Primo Levi qui en 1977, au nom des anciens déportés, interviendra publiquement pour s'insurger contre cette mode du « porno nazi ». À la fin des années 1970, la retombée du mouvement contestataire ne permettra pas de renouer un dialogue interrompu avec les jeunes générations. Comme nombre de rescapés l'ont affirmé, la distance progressive qui sépare la société italienne des événements est porteuse d'indifférence.

Après 1989 : le temps de la rupture

Il faudra attendre la fin des années 1980 pour que la société italienne recommence à s'interroger sur la déportation. Dans un climat marqué, après 1989, par la disparition du PCI et la crise de la narration antifasciste dont il était porteur, mais également par la montée des extrêmes et du racisme, une mémoire du génocide émerge, à côté de la mémoire de la déportation politique. Cette évolution n'est d'ailleurs pas sans susciter des formes de concurrence des mémoires. C'est ainsi que le projet de réaménagement du pavillon italien à Auschwitz a déclenché de nombreuses polémiques en 2008. Des voix s'étant fait entendre, notamment dans la communauté historienne, pour réclamer une meilleure prise en compte du génocide dans les textes et les documents exposés au pavillon italien, l'ANED s'est élevée contre tout projet de modernisation, marquant ainsi son attachement à la rhétorique résistancialiste en vigueur jusqu'à la fin des années 1980. Alors qu'une mémoire de la Shoah s'affirme en Italie, les membres de l'association tendent en effet à se sentir mis à l' écart.

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Au  total,  si  la  notion  de  « déportation »  est  extrêmement confuse dans l'Italie de l'immédiat  après-guerre  où  elle  peut  aller  jusqu'à  englober  l'ensemble  des  « personnes déplacées », sa signification se précise progressivement dans le courant des années 1950 pour signifier exclusivement le transfert vers un camp de concentration nazi. Cette terminologie tend cependant à effacer la frontière entre déportation et génocide, d'autant que la figure de déporté qui bénéficie d'une reconnaissance dans l'opinion italienne est celle du déporté politique. Ces représentations commencent à être remises en question au sein de la société italienne au cours des années 1970, mais il faudra attendre les années 1990 pour assister à l'émergence d'une mémoire du génocide indépendante de la mémoire de la déportation politique. Ces évolutions ne sont pas sans rappeler le cas français. Une similitude sans doute à mettre en rapport avec la centralité qu'a occupée dans les deux pays la mémoire de la résistance, qui a permis de « nationaliser la Libération ». Spécificité italienne toutefois, l'officialisation tardive de la notion de « déportation ». Des lois définissant la catégorie de « déporté » sont adoptées en Italie en1963, soit quinze ans après la France. De fait, l'absence, en Italie, d'un équivalent de la mémoire gaulliste de la déportation et l'identification, au moins jusqu'à la fin des années 1960, des associations de déportés avec la gauche communiste ont ralenti l'adoption de dispositions législatives de ce type. Autre caractéristique italienne, l'émergence tardive d'une mémoire du génocide. De fait, la taille extrêmement réduite de la communauté juive italienne - qui compte parmi les plus petites d'Europe - a considérablement limité l'expression d'une mémoire juive spécifique.

Pour citer cette ressource :

"La notion de déporté en Italie, de 1945 à nos jours - Droit, politiques de la mémoire et mémoires concurrentes - 4ème partie", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), février 2009. Consulté le 29/05/2020. URL: http://cle.ens-lyon.fr/italien/civilisation/xxe-xxie/seconde-guerre-mondiale/la-notion-de-deporte-en-italie-de-1945-a-nos-jours-droit-politiques-de-la-memoire-et-memoires-concurrentes-4eme-partie