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La notion de déporté en Italie, de 1945 à nos jours - Droit, politiques de la mémoire et mémoires concurrentes - 3ème partie

Publié par Damien Prévost le 11/02/2009

L'OFFICIALISATION DE LA NOTION DE DÉPORTATION (1961-1968)

Les années 1950 voient donc l'émergence et la structuration, en dehors de tout cadre officiel, de la catégorie de déporté et marquent l'inscription de la mémoire de la déportation dans la mémoire de la résistance et dans la mémoire antifasciste militante portée par les partis de gauche. Un tournant s'opère dans la décennie suivante. La situation politique italienne connaît une évolution radicale à la suite de la répression sanglante orchestrée par le gouvernement Tambroni à l'été 1960 de manifestations anti-MSI. L'épisode représente un choc pour l'opinion italienne et pour les partis traditionnellement alliés de la DC. Il suscite également l'indignation de l'aile gauche démocrate chrétienne. Achevant de discréditer un courant droitier incarné par Tambroni, ces événements accélèrent la constitution d'une alliance de gouvernement entre la DC et le Parti socialiste (PSI). L'avènement du centre gauche bouleverse les politiques de la mémoire de l'État italien et influe sur le sort des anciens déportés.

La reconnaissance officielle d'une catégorie

Des parlementaires issus des rangs de la DC et du PSI parviennent ainsi à s'entendre pour adopter, le 1er mars 1961, une loi portant « reconnaissance de droits aux citoyens qui ont été déportés et internés par l'ennemi » qui vise à lever les ambiguïtés des dispositions jusque-là en vigueur en matière de pensions de guerre et à en obtenir l'application effective aux anciens déportés et internés. Autre tournant majeur, la signature en 1961 d'un accord entre l'Italie et la République  Fédérale  allemande  concernant  l'indemnisation  des  citoyens italiens  « victimes de mesures de persécutions national-socialistes. » Une loi promulguée en février 1963 décide de la répartition de ces réparations et en limite le bénéfice aux déportés. Un décret présidentiel du 6 octobre 1963 précise les contours de la catégorie concernée : sont considérés comme des « déportés » les citoyens qui ont été internés dans les « camps de concentration national-socialistes » pour des raisons  politiques  («  opposition  politique »,  « appartenance  à  des  partis  interdits », « participation à la lutte de libération », à des « actions de protestation » ou à des « grèves »), ou bien suite à des rafles ou des actions de représailles, ou bien « pour des raisons raciales » (art.1). Ni les travailleurs requis ni les « internés  militaires  »,  ni  les  « droits  communs »  ne peuvent  donc  prétendre  au  titre  de  « déporté ». La catégorie dispose désormais d'une définition juridique. En 1968, est publiée la première liste des anciens déportés et des familles des morts en déportation qui bénéficieront de ces réparations. Il s'agit de la première liste officielle de déportés établie en Italie. L'ensemble de ces mesures dénote l'évolution politique qu'a connue le pays depuis le début des années 1960. Les internés militaires dont les associations étaient à l'honneur dans les années 1950 sont écartés au profit des déportés considérés jusque-là comme de dangereux communistes. L'entrée de socialistes au gouvernement a nécessairement pesé sur ces évolutions - d'autant que le président de l'ANED, Piero Caleffi, est lui-même un socialiste. Dans le nouveau contexte politique des années 1960, les anciens déportés obtiennent ainsi de l'État une reconnaissance symbolique de leur expérience. L'avènement de gouvernements de centre gauche puis l'élection en 1964 de Giuseppe Saragat - antifasciste et résistant de la première heure - à la présidence de la république, ont, en outre, globalement modifié le rapport de l'État italien à la mémoire de la résistance et de l'antifascisme. Il est loin le temps où certaines commémorations étaient interdites. Le gouvernement organise au contraire les célébrations du vingtième anniversaire de la libération en collaboration avec les associations antifascistes et résistantes. Le président de la République prononce des discours en l'honneur des déportés  et la déportation fait l'objet de commémorations officielles.

Le génocide, à l'ombre de la déportation politique

Conséquence de ces évolutions toutefois, la tendance croissante à confondre déportation politique et déportation et génocide juifs - et ce, malgré l'écho suscité par la tenue du procès Eichmann en 1961. Non que la dimension juive de la déportation soit passée sous silence. Certaines des cérémonies à la mémoire de la déportation sont au contraire organisées dans des lieux symboliques de la déportation juive : en 1964, par exemple, « la journée du déporté à la mémoire des antifascistes et des juifs disparus dans les Lager nazis » se tient à Saluzzo, une bourgade de la province de Cuneo, dont la quasi-totalité de la population juive est morte en déportation. Mais les spécificités passent au second plan dans ces cérémonies unitaires.

Toutefois, malgré cette unité apparente, le versement de réparations favorise l'apparition de phénomènes de concurrence entre les victimes. Il apparaît notamment qu'en interne, les membres de l'ANED craignent que les déportés juifs puissent être favorisés par rapport aux « politiques » dans l'attribution des sommes allouées. D'autre part, si les déportés politiques acceptent les déportés juifs dans leur association, ils ne leur confèrent pas un prestige égal au leur. À leurs yeux, les juifs sont de pures victimes dont les souffrances ontmoins de dignité que celles des résistants arrêtés alors qu'ils sebattaient pour une cause. Un jugement que partage la société italienne de l'époque. Dans le sillage du procès Eichmann, des films (comme L'oro di Roma de Carlo Lizzani sorti en 1961), des expositions de l'ANED (notamment l'exposition sur le ghetto de Varsovie organisée en 1961) fustigent ainsi ce qu'ils croient être 1'« apathie » des juifs d'Italie. Ces initiatives suscitent l'approbation des organisations de jeunesse juives qui, sensibles aux débats alors en cours en Israël, sont engagées dans une violente polémique contre l'Union des communautés qu'elles accusent d'avoir joué le rôle d'un Judenrat pendant les persécutions. Tout cela explique peut-être pourquoi, du côté des rescapés juifs, personne ne milite ouvertement pour la reconnaissance d'une spécificité de la déportation juive. Leur assimilation à la déportation politique leur permet en effet de bénéficier d'une reconnaissance sociale que l'on ne confère qu'aux résistants.

Pour citer cette ressource :

"La notion de déporté en Italie, de 1945 à nos jours - Droit, politiques de la mémoire et mémoires concurrentes - 3ème partie", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), février 2009. Consulté le 25/10/2020. URL: http://cle.ens-lyon.fr/italien/civilisation/xxe-xxie/seconde-guerre-mondiale/la-notion-de-deporte-en-italie-de-1945-a-nos-jours-droit-politiques-de-la-memoire-et-memoires-concurrentes-3eme-partie