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La notion de déporté en Italie, de 1945 à nos jours - Droit, politiques de la mémoire et mémoires concurrentes - 2ème partie

Publié par Damien Prévost le 11/02/2009

LA STRUCTURATION PROGRESSIVE DE LA CATÉGORIE DE «DÉPORTÉ» DANS UN CONTEXTE DE « GUERRE DE LA MÉMOIRE » (1948-1960)

Dans l'immédiat après-guerre, les contours de la notion de « déportation » sont donc particulièrement flous en Italie. La situation tend à évoluer après 1947, année de la signature des traités de paix et de la rupture des gouvernements d'unité nationale.

L'émergence d'une catégorie: structuration et politisation des associations

De fait, passé 1947, la situation internationale du pays se modifie. Les considérations d'ordre stratégique qui incitaient les instances gouvernementales à éviter d'établir des distinctions entre les différentes catégories de reduci sont désormais caduques. Pour des raisons pratiques, les associations qui les représentent tendent ainsi à se spécialiser, sous l'impulsion de l'État, qui y voit la possibilité de gérer plus efficacement les politiques d'assistance. Ainsi l'ANEI (Association Nationale Ex Internés) regroupe les anciens internés militaires, l'ANED (Association Nationale Ex Déportés), les anciens déportés politiques, etc. Cette spécialisation ne se fait toutefois que progressivement: les rescapés de la déportation politique étant peu nombreux, l'ANED est par définition une petite structure. Dans certaines villes, les anciens déportés ne sont pas assez nombreux pour mettre sur pied une section. Ils continuent donc d'adhérer à d'autres associations, notamment à l' ANPPIA . D'autre part, cette structuration du monde associatif n'aboutit qu'à une évolution progressive des perceptions et du vocabulaire couramment utilisé pour désigner les différentes catégories. Comme le révèle l'examen de leurs formulaires d'adhésion, les membres de l'ANED, par exemple, tendent, encore au début des années 1960, à qualifier indifféremment leur expérience d'« internement civil » ou de « déportation politique ». Et de fait, dans les années 1950, l'on constate une persistance de la confusion entre « déportation » et « internement ». L'ANEI organise ainsi, dans le courant des années 1950, des commémorations à la mémoire de la « déportation » (sans plus de précision). La Direction Générale de la Sûreté Publique (dépendant du ministère de l'Intérieur et en charge notamment de la surveillance des associations) confond d'ailleurs l'ANED et l'ANEI . Autre facteur de structuration des associations: le contexte de guerre froide. La mémoire de l'antifascisme et de la résistance devient un enjeu politique. La Démocratie chrétienne (DC), constamment au pouvoir après la rupture des gouvernements d'unité nationale en 1947, balance entre la tentation d'abandonner toute référence à l'antifascisme au nom d'un nouvel anticommunisme d'État et la tentative de concurrencer la gauche sur le terrain de l'antifascisme. Les partis de gauche, en revanche, se posent en héritiers et en hérauts de l'antifascisme, afin de se légitimer, et accusent la DC de trahison des idéaux de la résistance. Le parti communiste, en particulier,  mène  à  partir  du début  des  années  1950  un  important  « travail de masse » auprès des associations antifascistes  - un travail dont l'importance est sanctionnée par le VIle congrès du parti . Dans ce contexte, les associations de reduci deviennent le théâtre d'intenses affrontements gauche/droite et se différencient progressivement par leur coloration politique. L'ANEI, tenue par les catholiques, est favorisée par les gouvernements en place. L'ANED, qui se présente comme une association unitaire, est en revanche considérée par le pouvoir politique comme une association « para communiste  » - ce qui n'est exact qu'à la fin des années 1950, où les communistes sont majoritaires au sein de l' association. L'intérêt croissant que porte le PCI à l'ANED, à partir du milieu des années1950, contribue d'ailleurs à son développement. Alors que l'association est en crise et en manque d'adhérents, elle n'a de cesse, à partir de 1954-1955, d'organiser des projections de films, des conférences et des expositions sur le système concentrationnaire nazi. En 1957, elle est en mesure de tenir un premier congrès national à Vérone. Cette montée en puissance de l'ANED contribue, dans l'Italie des années 1950, à identifier la déportation à la déportation politique. Dans toutes les initiatives qu'elle organise, l'association présente en effet la déportation comme une conséquence de la résistance. La catégorie de « déporté du travail », qui était parfois citée dans des documents de l'immédiat après-guerre, disparaît totalement et n'est pas officiellement  admise  dans  l'association. Personne n'évoque  non  plus  le  cas  des  « droits communs » ou des victimes de rafles perpétrées au hasard : les fiches personnelles des inscrits de l'ANED révèlent qu'ils sont un certain nombre à adhérer à l'association, mais leur cas est pudiquement assimilé à celui des « politiques ». Seule catégorie qui fait l'objet d'une reconnaissance explicite, les déportés dits « raciaux ». L'ANED, qui à sa création, en 1945, était exclusivement ouverte aux déportés politiques, change en effet de statuts en 1956 et autorise leur adhésion. Mais l'association ne change pas de nom et demeure 1'« association nationale des anciens déportés politiques ». Ce faisant, elle « résistentialise » les victimes juives. Au-delà, elle tend à effacer la spécificité du génocide : dans ses expositions sur la déportation, elle ne précise pas que les sélections et les gazages à l'arrivée dans les camps et les déportations de familles entières - enfants et vieillards compris -n'ont pas concerné les  résistants.  L'on – assiste   donc – dans   le – cas – italien – au – même phénomène  d'« appropriation de la mémoire du génocide » que celui mis en lumière par Pieter Lagrou dans le cas de la France, de la Belgique et des Pays-Bas. Comment les juifs d'Italie perçoivent-ils ces initiatives? Individuellement, un certain nombre de juifs adhèrent à l'ANED. Ils y sont plus ou moins impliqués. En 1959, par exemple, Primo Levi est élu conseiller national de l'association. C'est d'ailleurs grâce à l'ANED qu'un certain nombre de rescapés juifs, Levi en tête, pourront, pour la première fois, témoigner de leur expérience devant un vaste public. De son côté, l'Union des communautés juives participe à un certain nombre d'initiatives de l'association (congrès, conférences, expositions, négociations avec le gouvernement pour l'indemnisation des déportés). Toutefois, il ne s'agit là que de convergences épisodiques et momentanées. Les dirigeants de l'Union tiennent en effet à souligner la spécificité dela mémoire juive. De fait, la question de la collaboration avec les associations dites antifascistes est éminemment politique. L'Union est réticente à se lier avec des organisations clairement situées à la gauche de l'échiquier politique, alors qu'elle entend représenter l'ensemble des juifs d'Italie et donc conserver une forme de neutralité. Cette attitude est fortement contestée par la Fédération des Jeunes Juifs Italiens (FGEI, principale organisation de jeunessejuive italienne, nettement située à gauche) qui milite en faveur de l'identification des victimes juives avec les résistants, au nom de la « dignité du peuple juif ».

L'État italien face à la mémoire antifasciste

Mais, de fait, un rapprochement avec les associations de déportés ne saurait être neutre. Aux yeux de la DC au pouvoir, il ne fait aucun doute que toute commémoration de la déportation relève de manœuvres «socialo-communistes ». Depuis 1948, les autorités gouvernementalessont globalement très méfiantes à l'égard des associations de reduci qu'elles soupçonnent de sympathies communistes et soumettent à une surveillance accrue. Les services de police exhument, pour contrôler leurs militants, les informations que le régime fasciste avait recueillies contre eux. C'est dans ce cadre que certaines manifestations à la mémoire de la déportation seront entravées ou interdites. En avril 1954, par exemple, un pèlerinage à Buchenwald est organisé par diverses associations d'anciens partisans. L'initiative étant perçue comme « procommuniste », certains participants se voient confisquer leur passeport à leur retour en Italie. En 1955, des membres de l'ANPPIA devront quant à eux annuler un pèlerinage dans les camps d'extermination faute de visas. Inversement, aucun des gouvernements des années 1950 n'organise de cérémonie officielle à la mémoire des déportés et de la déportation. La DC au pouvoir prête ainsi le flanc à la propagande du PCI qui l'accuse de trahison des idéaux de la résistance et de dérive fasciste et autoritaire. Et ce, d'autant plus facilement que, dans la seconde moitié des années1950, plusieurs gouvernements DC bénéficient du soutien sans participation des néo-fascistes du MSI et des royalistes. Dans le même ordre d'idées, tandis que le Parlement italien, où la DC dispose d'une majorité relative, procède en décembre 1953, au nom d'exigences de « réconciliation nationale », à l'adoption d'une loi d'initiative gouvernementale relative au traitement de retraite des anciens membres de la milice fasciste (« la milice volontaire desécurité nationale »), aucune mesure législative spécifique n'est alors prise en faveur des anciens déportés. Il n'y a en effet que la gauche qui se mobilise pour défendre cette catégorie. Seul  type  d'indemnisation  auquel  peuvent  prétendre  les  anciens  déportés  et  internés : les pensions prévues par la loi n° 648 du 10 août 1950 sur les pensions de guerre, qui prévoit le versement de subsides dans les cas de mort ou d'invalidité consécutives à « l'internement dans un pays étranger ou, quoi qu'il en soit, à l'internement imposé par l'ennemi » (art. 10). Mais cette loi, taillée au départ pour les militaires, fait dépendre le montant des pensions du grade occupé dans l'armée. Les civils sont ainsi assimilés, pêle-mêle, aux simples soldats (art. 27). La loi ne fait en outre aucune place aux pathologies spécifiques des déportés : maladies à retardement, invalidité dérivant des « expériences médicales » nazies, etc. De là, les difficultés des rescapés et de leurs familles à obtenir une pension dans l'Italie de l'après-guerre. Selon une enquête réalisée à la fin des années 1960 par l'ANED, sur 1185 anciens déportés interrogés, seuls 18 % touchent une pension de guerre.

L'opinion italienne et la découverte de la déportation

Si les déportés ne bénéficient en tant que catégorie d'aucune reconnaissance officielle ni d'aucune mesure d'indemnisation spécifique, la société italienne des années 1950 « découvre » cependant la déportation, grâce à l'action du monde associatif,  soutenu  par  les  partis  de  gauche.  Dans  le  climat  de  « guerre des mémoires » et de mobilisation antifasciste, un public toujours plus nombreux assiste aux conférences des rescapés, se rend aux expositions sur la déportation etc.  Des réalisateurs proches de la gauche consacrent également des films à la déportation : Kapo de Gillo Pontecorvo sort en 1959. Les grandes maisons d'édition se mettent à publier des témoignages d'anciens déportés, des romans, des ouvrages historiques, et commencent à faire traduire des œuvres fondamentales parues à l'étranger.  L'accueil du public est favorable - désormais, ces livres se vendent - mais parfois extrêmement politique : les témoignages d'anciens déportés tendent à être lus en fonction de la situation internationale du moment. L'époque est à l'amalgame. Comme le révèlent les recensions qui paraissent dans la presse, selon l'affiliation politique du critique, Auschwitz c'est l'Algérie, ou la répression en Hongrie. Le déporté, c'est d'ailleurs, dans l'Italie des années 1950, le déporté politique - et ce, malgré le succès précoce du témoignage de Primo Leviqui, dans la mesure où il s'ouvre sur le récit de la participation de son auteur à la résistance, ne contribue pas nécessairement à l'établissement de distinctions claires entre les différentes catégories.

Pour citer cette ressource :

"La notion de déporté en Italie, de 1945 à nos jours - Droit, politiques de la mémoire et mémoires concurrentes - 2ème partie", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), février 2009. Consulté le 28/09/2020. URL: http://cle.ens-lyon.fr/italien/civilisation/xxe-xxie/seconde-guerre-mondiale/la-notion-de-deporte-en-italie-de-1945-a-nos-jours-droit-politiques-de-la-memoire-et-memoires-concurrentes-2eme-partie