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”L’isolement inracontable” de Carlos Liscano

Publié par Christine Bini le 22/07/2011

Assises Internationales du Roman (AIR), Lyon, 2011

Traduit de l'espagnol (Uruguay) par Jean-Mari Saint-Lu

1. Je suppose qu'il y a de nombreux types d'isolement, les uns volontaires et les autres non. J'ai vécu de longues années une variante du second genre, et j'ai réfléchi sur les effets de l'isolement involontaire chez l'individu au moment où il le vit, ainsi que les conséquences à très long terme sur sa vie et sa façon de la voir. –  Quand je parle d'isolement, je fais allusion à ceci : un individu de vingt-trois ans est retiré du monde pendant presque treize ans. Durant tout ce temps, il reste isolé de sa famille, de sa société, du monde. L'information qu'il reçoit sur ce qui se passe hors de la prison est toujours vague, diffuse et tardive. La première période est un isolement absolu, six mois, pendant lesquels il porte en permanence une cagoule et est torturé chaque jour. Avec les ans, si l'isolement vis-à-vis du monde reste la règle, il y a des moments où le manque de contacts humains est presque absolu. L'isolement de la cellule était bien réel, mais il y en avait un autre, plus dur encore, dans un endroit connu comme « l'île », la salle de punition de la prison. Là, il n'y avait rien, ni lumière ni eau. On ne pouvait parler à personne. Trois fois par jour s'ouvrait un guichet par où l'on faisait passer les repas. Silence et solitude pendant des mois. Sans parler, sans se laver. L'individu était seul avec son corps et son esprit. Dans de telles conditions, il est facile de commencer à délirer. Je dirais même qu'il est salutaire de le faire, si on parvient à maintenir ce délire dans certaines limites. –  Un des effets les plus étranges de l'isolement concerne le langage. Dans une prison militaire pour prisonniers politiques, il n'y a pas d'objets ordinaires : pas de montre, pas de radio, pas de verre en verre, pas de cravate. Les habitudes et les obligations de la vie quotidienne en société disparaissent : on n'allume ni n'éteint la lumière, on ne fait pas de feu, on ne cuisine pas, on n'ouvre ni ne ferme jamais une porte à clé, on ne va ni chez le coiffeur ni au supermarché, ni à la pharmacie ni à la quincaillerie, ni à un anniversaire ni à un mariage. On n'a pas de camarades de travail ou d'études. On n'a pas de voisins. On n'a pas d'obligations de fils, de frère, de père ou de neveu. Tout cela, les objets qui n'existent pas et l'absence des relations humaines qui normalement modèlent les habitudes et la conduite, affecte le langage. Les objets ont un nom, mais quand on ne possède ni ne manipule aucun objet, que deviennent les substantifs ? On peut passer des années sans les nommer. Quand les relations affectives et familiales n'existent pas, que deviennent les mots dont nous nous servons normalement pour les nommer ? –  Pendant ce temps, pendant que ce produit cette perte des substantifs dans le parler quotidien, dans le monde apparaissent de nouveaux objets, des appareils, des machines. En même temps que disparaissent des objets qui étaient pour nous quotidiens, utiles. Comme la vie continue, on commence dans la société à utiliser des expressions qui renvoient à la réalité, aux faits, aux coutumes, à l'humour. Bien des années plus tard, ces substantifs, ces nouvelles façons de s'exprimer, tout cela mettra en évidence la pauvreté du vocabulaire de l'individu qui est resté isolé. Vous êtes isolé pendant de longues années et un beau jour, sans transition, on vous remet en société. Alors les gens parlent, et vous ne savez pas de quoi. Vous comprenez les mots, mais vous ignorez à quels faits ils renvoient, à quelque chose qui s'est passé une semaine, un mois, un an plus tôt. On mentionne des personnes influentes dans la société, hommes politiques, artistes, dont vous ignorez qui ils sont. Des lieux connus de la ville, cinémas, restaurants, magasins ont disparu. Et d'autres ont surgi. Tout cela, ce sont des mots, cela s'exprime avec des mots que celui qui vient de l'isolement ne peut relier à rien.  

2. Le prisonnier n'a pas de cheveux, n'a pas de linge personnel. Il porte un uniforme gris. Il perd son nom. Il est appelé et reconnu par un numéro cousu sur son uniforme, sur la poitrine et dans le dos. Au bout d'un moment il en arrive à s'identifier à ce numéro. Quarante ans bientôt ont passé et il se reconnaît dans ce numéro. Bien plus, les ex-prisonniers se souviennent encore du numéro de plusieurs de leurs camarades. –  Le délire est partie prenante de l'isolement dur. Dans l'obscurité, on commence à reconnaître des formes sur le mur, on joue avec elles, on leur parle, on converse avec le passé, avec les êtres chers. Puis la tête s'y perd. Mon numéro était le 490. Lors de mon isolement, je me suis mis à jouer avec ce numéro. Pour commencer : la Bible dit que le Seigneur pardonnera jusqu'à 70 fois 7, ce qui fait précisément 490. Je me disais que si la Bible ne se trompait pas, je serais sauvé. Puis : 490 est égal à 7 x 7 x 5 x 2. Les sept premiers multiples de sept sont : 7, 14, 21, 28, 35, 42, 49. La somme de ces sept nombres est 196. Le nombre 196 se décompose en 7 x 7 x 2 x 2. La moitié de 196 est 98. Le double de 196 est 392. Si on ajoute 98 à 392 on a  490. Le cinquième de 490 est 98. C'est-à-dire que 98 est inclus cinq fois dans 490. D'autre part, 4 est le carré de 2 ; 9 est le carré de 3 et 49 est le carré de 7. Si nous multiplions 2 x 3 x 7 nous obtenons 42. Si à 42 on ajoute 7, on a 49. Donc, retour à l'origine, au nombre 49 qui, avec le 0, l'une des plus puissantes inventions de l'histoire de l'humanité, forme le nombre 490, qui était le nombre magique qui assurait mon salut. –  Je ne vais pas plus loin avec ça car cela ne mène nulle part et finit par être ennuyeux. Je le donne comme exemple de ce qui peut arriver quand on est isolé et qu'on se met à jouer avec une idée, et qu'au bout d'un instant on commence à délirer. Jouer mentalement avec des nombres (je le fais encore aujourd'hui) semble inoffensif, mais cela peut conduire à la folie. Je pouvais passer des heures à essayer de voir toutes les combinaisons qu'on pouvait obtenir en partant de mon numéro. Chose curieuse : j'ai une superstition vis-à-vis du 490. Si je le vois par hasard, sur la plaque d'une voiture, les étiquettes de prix dans un boutique, je crois qu'il va me porter chance pour quelque chose, pour ce que je suis en train de faire ou ce que je projette à ce moment-là. Je suis capable de le reconnaître même quand il est caché. Par exemple, si je vois 985 (et c'est la même chose avec 598), je me dis que 98 x 5 (ou 5 x 98) fait 490. Quand je suis parti vivre en Suède, on m'a donné une carte d'identité avec le numéro 4903181537 qui, comme on le voit, inclut mon cher 490. Le 490 et moi sommes inséparables. Je sens qu'il est à moi, qu'il m'appartient. Personne n'a autant de droits sur lui que moi. Il m'aide. Je pense qu'il m'arrive de tricher un peu. Dans des situations complexes, je commence à le chercher. Parfois je force les choses et si dans une rue, par exemple, je vois le numéro 7710, je me tiens pour satisfait parce que 7 x 7 x 10 fait 490.  

3. Quand on sort de l'isolement, la première chose à faire, la plus importante, est de se mettre à vivre. J'ai tenté en même temps que de vivre, de m'informer sur ce qui s'était passé au cours de ces presque treize ans d'isolement. Vingt-six ans se sont écoulés et je ne suis pas arrivé à me mettre au courant. Un exemple : en 1975, les Etats-Unis ont été vaincus au Vietnam. Cette guerre impérialiste avait été un constant motif de préoccupations pour ma génération, en Uruguay et dans le monde entier. Eh bien, je n'ai appris la fin de la guerre que plusieurs mois plus tard. Dix ans avaient passé depuis qu'elle était terminée, en 1985, quand je suis sorti de prison. Je me suis proposé alors de savoir comment s'était passé ce qui était une victoire pour tant de millions de jeunes dans le monde. Le résultat a été que tous les amis que je consultais me disaient qu'il y avait trop longtemps que ce que je voulais savoir s'était produit. Pour moi, c'était comme si c'était arrivé la veille. Vient alors le moment où l'on abandonne sa recherche, où l'on cesse de vouloir savoir ce qui est arrivé pendant qu'on  « n'était pas dans le monde ». C'est ce qu'on ressent, l'impression de ne pas avoir été là, d'avoir vécu sur une autre planète, dans une autre civilisation. Et cette expérience est, définitivement, intransmissible. L'individu  peut chercher des stratégies pour raconter, pour dire ce qu'il a vécu, ce qu'il a ressenti. Mais il aura toujours le sentiment d'être incapable de tout dire. Parce que la terreur ne peut pas se raconter, l'isolement total ne peut pas se raconter, il n'y a pas de mots pour les dire. D'autre part, il vient un moment, par bonheur, où la vie s'impose : à quoi bon raconter ? Bien plus, on peut avoir l'impression (c'est arrivé, cela arrive encore en Uruguay) que raconter ce qu'on a vécu sous la torture et dans l'isolement est de mauvais goût. On ne passe pas sa vie à raconter ses misères. Et c'est peut-être bien qu'il en soit ainsi. Le résultat, c'est qu'à cause de l'isolement tout un univers de paroles n'a jamais été dit, et il en sera ainsi à tout jamais. Quelque chose a été qui ne sera jamais dit.  

4. Je crois que l'expérience de l'isolement dur se poursuit pendant de longues années, pendant toute la vie peut-être. Dans le sens négatif : il m'empêche de vivre des expériences fondamentales pour le développement affectif et intellectuel de l'individu. Il l'isole pour toute la vie de certains faits historiques, politiques, sociaux, artistiques et familiaux. Un exemple personnel : mes parents sont morts pendant que j'étais en prison. Je ne les ai pas vus vieillir, je ne les ai pas vus malades, je n'ai pas assisté à leur enterrement. Il en a été ainsi et cela sera à tout jamais ainsi. Dans le cas de quelqu'un qui se consacrerait à l'écriture, comme moi, l'isolement laisse en marge de l'évolution du langage dans sa société, ne permet pas l'exercice de la parole dans des conditions normales. Ce fait, qui est négatif, a je crois produit en moi quelque chose de curieux, que j'ai essayé d'utiliser à mon avantage. J'ai tenté de transformer mon manque de vécu, ma maladresse avec la langue, la pauvreté de mon vocabulaire, en une sorte de style personnel. Je crois reconnaître ce genre de style négatif dans la phrase très brève, l'adjectivation minimale, l'absence d'intrigue, de sujet, d'histoire. Quand le 1er février 1981 j'ai commencé à écrire, il y a trente ans de cela, je n'avais rien à raconter. Quand je dis rien, je veux dire rien. Il ne m'était arrivé aucune histoire que je puisse raconter, parce qu'il ne m'était presque rien arrivé. Et cela a continué de la sorte, j'écris presque toujours sur rien. –  Je termine en sentant qu'une fois de plus j'ai échoué dans la tentative de dire à quel point l'isolement prolongé et dur affecte et appauvrit le langage. L'absence d'expériences vitales conduit l'individu au délire et à l'abstraction, et c'est là quelque chose d'impossible à transmettre. Il m'a fallu toute une vie pour le reconnaître.

Pour citer cette ressource :

"”L’isolement inracontable” de Carlos Liscano", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), juillet 2011. Consulté le 17/07/2019. URL: http://cle.ens-lyon.fr/espagnol/litterature/litterature-latino-americaine/la-dictature-dans-la-litterature/carlos-liscano-l-isolement-inracontable-