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Le Persiles de Cervantès, une oeuvre-miroir

Par Bénédicte Coadou : Docteur, PRAG - Université Rennes 1
Publié par Elodie Pietriga le 26/09/2016
Dans un article de 2008, Juan Ramón Muñoz Sánchez commençait sa réflexion en affirmant : « Le Persiles (1617) est un livre excellent ». Il s'opposait ainsi aux nombreux détracteurs de l'ouvrage. Bénédicte Coadou partage cette affirmation du critique espagnol et considère que le Persiles est une œuvre éminemment réflexive : miroir d’un parcours créatif, elle est travaillée par l’image et élabore, de surcroît, une image complexe du travail poétique.

Introduction

Dans un article de 2008, Juan Ramón Muñoz Sánchez commençait sa réflexion en affirmant de façon lapidaire que « Le Persiles (1617) est un livre excellent » (2008, 205). Il s’agissait d’une nouvelle tentative de clore un débat concernant le testament littéraire de Cervantès, un ouvrage qui a souvent été la cible de critiques et de commentaires : longtemps, le dernier roman cervantin n’a pas semblé réunir toutes les qualités louées dans El Ingenioso Hidalgo Don Quijote de la Mancha.

Depuis plusieurs années toutefois, un mouvement de réhabilitation de cette création s’affirme redonnant au Persiles une place importante dans le parcours créatif de Cervantès. En effet, le point final de l'itinéraire dans l'univers de la fiction mené par le Manchot de Lépante n'est pas dénué de l'élan métaréflexif relevé dans son chef-d'œuvre et si admiré. Plus encore, il nous semble que Cervantès a porté un soin particulier à travailler cette caractéristique dans la lecture du roman d’Héliodore qu’il offre à ses contemporains : le Persiles est une œuvre-miroir qui aspire à refléter la richesse et l’intensité de la réflexion du créateur étendue au champ de la fiction et de la prose. Ce « roman d’aventures et d’épreuves » est aussi traversé par de nombreuses images insérées dans l’ouvrage afin de guider, au mieux, le lecteur dans son appréhension de l’essence fictionnelle et de la réflexivité[1].

1- Le Persiles, miroir d’un parcours créatif

Il est impensable d’analyser le Persiles sans prendre en considération l’ensemble du parcours créatif accompli par Cervantès qui a abordé la prose en se mesurant à un genre mixte, l’églogue, au moment de la rédaction de La Galatea. Cervantès a, en effet, repris les conclusions auxquelles il était arrivé au cours des diverses expériences narratives précédemment menées depuis 1585 et il les réunit dans ce dernier voyage à travers la fiction qui sera publié de façon posthume en 1617. Aussi n’est-il guère surprenant de retrouver dans le Persiles des figures de bergers (2001, 725) qui rappellent aussitôt l’églogue et La Galatea, un narrateur qui se plaît à commenter l’histoire (2001, 608) et qui apparaît, à bien des égards, comme un digne héritier de celui qui prenait la parole de façon intempestive dans El Ingenioso Hidalgo Don Quijote de la Mancha ou encore le ressort du service d’amour de deux ans que le lecteur avait déjà rencontré dans les Novelas Ejemplares et, en particulier, dans la Novela de la gitanilla (2001, 36).

Les phénomènes d’échos se démultiplient dans le Persiles faisant de ce dernier récit le point de convergence des recherches esthétiques antérieures ou le prisme qui réfléchit les liens savamment tissés entre les créations précédentes et ce testament littéraire, mais aussi entre le lecteur fidèle qui saura repérer ces effets subtilement orchestrés et l’auteur. Avec le Persiles, il ne s’agit pas seulement de rendre des hommages discrets aux expérimentations narratives déjà menées, mais aussi de révéler au lecteur l’artifice littéraire et de lui donner accès à l’« atelier d’écriture » (Molho, 1994, 11) de l’auteur : c’est ainsi que le lecteur prendra connaissance des enjeux de la création et qu’il sera, de surcroît, initié aux plaisirs du dialogue et de la métaréflexivité.

Pour le lecteur qui connaît l’ensemble du parcours littéraire de Cervantès, il s’avère même difficile de dresser la liste exhaustive des effets d’écho existant entre le Persiles et les créations précédentes tant la cohérence du parcours poétique emprunté par Cervantès est tangible. Selon certains, la trame du Persiles aurait même déjà été esquissée dans El Ingenioso Hidalgo Don Quijote de la Mancha. En effet, comment ne pas relever les points de convergence entre le testament littéraire cervantin et la description d’un roman d’aventures réalisée par le chanoine, entre le « vaillant capitaine » et Periandro tel qu’il se met en scène dans le second livre du Persiles ?

« Le chanoine ne manqua pas d’en rire et ajouta que, malgré tout le mal qu’il avait dit de ces livres, il leur trouvait quelque chose de bon ; à savoir le sujet qu’ils offraient à un bon esprit pour s’y faire valoir, car ils ouvraient un champ aussi large que spacieux à la plume, afin qu’elle y pût courir sans empêchement aucun : tantôt pour décrire naufrages, tempêtes, rencontres et batailles, tantôt pour peindre un vaillant capitaine avec toutes les qualités requises pour l’être, se montrant prudent, prévenant les ruses de ses ennemis, persuadant ou dissuadant en éloquent orateur ses soldats, expérimenté dans ses conseils, prompt dans ses décisions, aussi vaillant dans l’attente que dans l’action ; tantôt pour représenter un événement lamentable et tragique, ou bien un hasard joyeux et imprévu ; ici, une très belle dame, vertueuse, discrète et avisée, là, un chevalier chrétien, vaillant et réservé ; plus loin, un grossier et fanfaron barbare ; tout près, un prince courtois, valeureux et accort ; tantôt, enfin, pour représenter la vertu et la loyauté d’un vassal, puis la noblesse et la libéralité d’un seigneur. (…) Et si cela est écrit dans un style agréable et avec une invention ingénieuse et qui tire le plus possible vers la vérité, il composera à coup sûr une toile tissée de fils variés et précieux et qui, une fois achevée, présentera tant de beautés et de perfections qu’elle atteindra la meilleure des fins qui se puisse prétendre dans les écrits, qui est d’instruire et de plaire tout ensemble, comme je l’ai déjà dit. Car la libre allure de l’écriture de ces livres permet à l’auteur de se montrer épique, lyrique, tragique, comique, avec toutes les qualités que renferment les sciences, si douces et agréables, de la poésie et de l’éloquence : l’épopée, en effet, peut s’écrire en prose aussi bien qu’en vers. » (Cervantès, 2001, 847)

Les parallèles décelables entre cet extrait de El Ingenioso Hidalgo Don Quijote de la Mancha et le Persiles ne sont pas les seuls exemples du dialogue qui se noue entre les créations de Cervantès. En effet, comment passer sous silence les ressemblances troublantes entre le début de El amante liberal et celui du Persiles ? Et entre le couple dont les « épreuves » (Cervantès, 2001, 204) sont narrées dans La Española inglesa et celui formé par Periandro et Auristela ? À l’évidence, dans la conception de Cervantès, l’écriture se nourrit de l’écriture et une œuvre comme le Persiles s’adosse à toutes ces trajectoires poétiques envisagées depuis La Galatea : au terme de son itinéraire poétique, Cervantès offre à ses lecteurs un ouvrage-miroir qui résume et reprend l’ensemble des expérimentations antérieures sans pour autant tomber dans l’écueil de la répétition. Précisant au fur et à mesure les caractéristiques de l’écriture qu’il souhaite faire advenir, l’auteur du Persiles reconnaît aussi que chaque étape de son parcours de création a été nécessaire et féconde.

2- Le Persiles, une œuvre traversée par les images

Si le Persiles reflète une méditation poétique qui s’est d’abord mesurée à l’églogue, puis au modèle du roman de chevalerie et au récit bref avant d’analyser la formule du poème épique en prose, il est aussi un ouvrage éminemment baroque dans la mesure où l’image y occupe une place de choix et où la théâtralisation est récurrente. L’œuvre-miroir qu’est la dernière création de Cervantès accueille, en effet, de nombreuses images et travaille la façon dont elle les présente, page après page, et dont elle les offre aux lecteurs. Il est incontestable que, dans le Persiles, l’image est fréquemment convoquée puisque pas moins de cent treize occurrences ont été relevées au fil des pages : ces termes accompagneront donc le lecteur tout au long de son parcours qui commence dans une île nordique et barbare, ils le guideront et lui rappelleront de façon réitérée l’essence fictionnelle du récit.

Voici la première mention du terme « image » dans le Persiles : « la belle image en laquelle il voyait une femme » (2001, 522). Or, cette première image du Persiles s’avère être celle de Periandro, le héros du livre, dont la beauté terrasse la barbarie du capitaine qui le tient captif et qui le prend donc pour ce qu’il n’est pas. Comme le révèle cette occurrence, Cervantès n’attend pas pour introduire les fondements d’une réflexion sur l’image, la représentation et l’illusion, mais il le fait de façon subtile en reprenant des procédés souvent employés dans le théâtre du Siècle d’or. En effet, dans ce court extrait, le lecteur n’est pas mis en présence d’un passage clairement métaréflexif, mais il est peu à peu plongé dans un univers où les apparences sont trompeuses, où les images séduisent et où le narrateur tout puissant prend plaisir à créer des effets d’attente et des coups de théâtre. L’œuvre-miroir se présente donc comme fiction et elle cherche, avant tout, à accompagner le lecteur dans son expérience de la lecture et à le préparer à sa découverte des enjeux de la création.

Les figures de doubles que l’on retrouve dans les quatre livres du Persiles assument également ce rôle de guides qui orienteront le lecteur dans cet amas de pages : lorsqu’il rencontre ces doubles ou lorsqu’il constate l’existence de points communs chez des personnages intervenant dans l’histoire septentrionale créée par Cervantès, le lecteur prend conscience du caractère artificiel de la narration qu’il découvre. Notons que si la figure des jumeaux et des jumelles avait déjà été employée dans La Galatea dans cette perspective, Cervantès semble avoir privilégié une définition plus large du double dans son dernier roman. Arnaldo, le Duc de Nemours, Clodio, par exemple, sont tous des prétendants de la belle Auristela et ce faisant, autant d’avatars du héros éponyme. De même, l’on peut se demander si certains épisodes ne sont pas introduits pour créer des reflets troublants avec la narration principale. Ainsi, l’histoire contée par Manuel Sosa Coitiño qui mourra de chagrin au terme de son récit (Cervantès, 2001, 558) ne prélude-t-elle pas un épisode vécu par Periandro et Auristela qui s’apprête, comme le fit la bien-aimée de l’amoureux portugais, à rentrer au couvent (Cervantès, 2001, 878) ? Les figures féminines vont, elles aussi, donner lieu à des réflexions autour des doubles, mais aussi de la représentation : rappelons que, depuis La Galatea, toutes les héroïnes de Cervantès sont sans pareilles (« l’incomparable beauté de la sans pareille Galatée » (Cervantès, 2001, 16)). Pourtant, paradoxalement, leur image inspirera, de façon réitérée, des représentations (verbales ou picturales) ou des tentatives de représentations. Aussi, dans le Persiles, Auristela se retrouvera-t-elle face à son portrait au chapitre six du quatrième livre (Cervantès, 2001, 859) et cette rencontre fournira l’occasion idéale pour développer ou préciser, aux confins du testament littéraire de Cervantès, la réflexion sur l’image, la copie et l’original. Jumeaux, jumelles, doubles participent d’une théâtralisation recherchée par le créateur et destinée à rendre visible, à mettre en scène oserions-nous dire, le caractère fictionnel et imaginaire de son écriture.

Enfin, dans cette construction narrative complexe, il est essentiel de rappeler l’importance de Periandro et des différents conteurs qui interviennent au fil des pages du Persiles, car ce sont autant de doubles de la figure de l’auteur. Ces figures viennent, en outre, combler les vides laissés volontairement par la narration principale et notamment par le début in medias res : au service de l’histoire et des différents mystères auréolant certains personnages, ces doubles de l’auteur sont surtout convoqués pour mettre en évidence le caractère imaginaire de la création offerte par Cervantès. Voici les propos de Periandro lorsqu’il décide d’assumer le rôle de conteur :

« Le début et préambule de mon histoire, puisque vous voulez, messieurs, que je vous la conte, je veux qu’il soit tel : imaginez-nous donc, ma sœur et moi, ainsi que sa vieille nourrice, embarqués sur un navire, dont le maître, sous des apparences de marchand, était un grand corsaire. » (Cervantès, 2001, 651)

Periandro insiste d’emblée sur la liberté totale dont jouit –ou doit jouir- tout narrateur : il choisit, comme l’a fait Cervantès en faisant débuter le Persiles sur une scène violente et en projetant son lecteur dans un espace hostile (« Le barbare Corsicurbo vociférait en direction de l’étroit orifice d’une profonde basse-fosse, sépulture plutôt que prison de nombreux corps vivants ensevelis au fond » (Cervantès, 2001, 511)), de commencer son récit in medias res et exige de ses auditeurs un effort. Ces derniers, en effet, sont mis à contribution puisqu’ils doivent « imaginer » la scène inaugurale à partir des quelques coups de pinceaux donnés par le narrateur. Le double de Cervantès en appelle donc immédiatement à l’imagination de ses auditeurs et il illustre la puissance créatrice de cette faculté. Auristela, la prétendue sœur de Periandro, sera, d’ailleurs, elle-même contrainte de reconnaître le talent de ce conteur (« Mon frère, répondit Auristela, a conté son rêve de telle manière qu’il me faisait déjà douter si ce qu’il disait là était vrai ou non. » (Cervantès, 2001, 684)). Un autre personnage, Mauricio, profitera de cette remarque pour ajouter que

« telle est la force de l’imagination : on a coutume de s’y représenter les choses avec une telle véhémence qu’elles s’emparent de la mémoire, et s’y incrustent, alors qu’elles sont mensongères, comme autant de vérités » (Cervantès, 2001, 685).

L’œuvre-miroir se bâtit peu à peu grâce aux images et à divers procédés élaborés par Cervantès et qui lui permettront de montrer au lecteur qu’il est en présence d’un jeu d’illusion. L’image, les problématiques autour de la représentation et l’emploi des doubles dans le Persiles se mettent au service d’une création qui s’expose et se montre dans sa complexité et dans son artificialité.

3- Réflexivité du testament littéraire de Cervantès

Toutes les images convoquées par Cervantès dans le Persiles préparent le lecteur à assister ou à participer à l’élaboration d’une métaréflexion. En effet, le testament littéraire de Cervantès est une œuvre éminemment réflexive car, même si l’on sait que d’autres projets d’écriture occupaient les pensées de ce créateur, ce dernier avait bien conscience que c’était avec cette version du roman d’aventures et d’épreuves qu’il allait mettre un terme au dialogue entrepris bien des années plus tôt avec ses lecteurs : il est donc essentiel de tirer profit de cet espace consacré à la réflexion autour de la fiction et à l’échange avec cet interlocuteur qu’il aime interpeller, interroger et parfois malmener. Cervantès a confiance en son lecteur et en sa sagacité et c’est d’ailleurs ce que laisse entendre le discret éloge de la lecture que l’on rencontre dans le Persiles :

« car les leçons des livres donnent souvent une plus sûre expérience des choses que ne fait leur vue même, pour la raison que le lecteur s’arrête, à de nombreuses reprises, à ce qu’il lit, avec une permanente attention, alors que, sans elle, celui qui regarde ne s’arrête à rien, et voilà pourquoi la lecture surpasse la vue. » (Cervantès, 2001, 760)

En accord avec le précepte horacien du « enseñar deleitando » que les arts poétiques remettent à l’honneur à partir du XVIe siècle, Cervantès accepte une dernière fois de se faire le guide de ses lecteurs dans le dédale de la création : aussi rappelle-t-il fréquemment au lecteur le caractère fictif de ce qu’il lui offre en mettant en scène la figure de l’auteur, en se référant au livre en train d’être écrit et ordonné et en esquissant aussi le portrait du lecteur. Le deuxième livre du Persiles illustre ces préoccupations d’un créateur-pédagogue et s’ouvre de cette façon :

« Apparemment, l’auteur de cette histoire était plus exercé aux affaires d’amour que bon historien : ce chapitre inaugural du deuxième livre, il l’emploie presque tout entier à proposer une définition de la jalousie, prenant prétexte de celle qu’avait laissé voir Auristela, lors du récit du capitaine du navire ; » (Cervantès, 2001, 608)

Si un lecteur trop enthousiaste ou novice avait perdu de vue la nature du texte qu’il était en train de découvrir, un tel passage lui est destiné. En effet, en quelques lignes, la matérialité de l’objet-livre est convoquée, la technique de l’enchâssement sur laquelle s’érige le Persiles est rappelée et les soupçons formulés quant à la fiabilité de l’auteur constituent autant de mises en garde adressées au lecteur. Lorsqu’il décide de franchir le seuil de l’ouvrage et qu’il tourne la première page, ce dernier doit savoir qu’il entre dans un espace régi par les règles définies par le créateur et de la même façon que tous les auditeurs dans le Persiles acceptent de donner les pleins pouvoirs à celui qui endosse le rôle du narrateur, le lecteur des créations de Cervantès doit lui laisser la possibilité de développer les univers fictionnels qu’il souhaite faire advenir et doit accepter de prendre part au jeu littéraire sans en connaître exactement toutes les modalités. Le deuxième livre du Persiles est, à cet égard, un condensé métaréflexif et toutes les remarques suscitées par le long récit de Periandro permettent de reformuler et de préciser les termes du pacte originel entre auteur et lecteur :

« Un jour donc qu’ils se trouvaient réunis come on a dit, Sinforosa demanda instamment à Periandro de leur conter quelques événements de sa vie : elle serait heureuse, en particulier, d’apprendre d’où il arrivait lors de sa première venue dans cette île, quand il avait remporté les prix de tous les jeux et fêtes qui s’étaient célébrés ce jour-là, en commémoration de celui de l’élection de son père.
À quoi Periandro répondit qu’il ferait cela volontiers, si on lui permettait de commencer à conter sa vie, mais non depuis son tout début, car cela, il ne le pouvait dire ni révéler à personne tant qu’il ne se verrait pas à Rome avec Auristela, sa sœur. Tout le monde lui dit de faire selon son bon plaisir, qu’on en trouverait à l’écouter, de quelque façon qu’il s’y prît ; » (Cervantes, 2001, 651)

On sait que l’agencement du récit revêt une importance particulière dans le monde des lettres depuis la redécouverte du roman d’Héliodore, L’Histoire æthiopique. En effet, à partir de la fin du XVIe siècle, l’on préférera l’ordo artificialis aux récits ab ovo et l’analyse de cette épopée en prose faite par Jacque Amyot dans son Proesme du translateur saura convaincre lecteurs et auteurs de la pertinence de la formule élaborée dans L’Histoire æthiopique. Or, si dans le passage que nous venons de citer, Periandro justifie l’impossibilité de commencer « depuis son tout début », le choix du début in medias res n’en crée pas moins une mise en abyme remarquable : en effet, le héros éponyme de Cervantès décide de présenter ses aventures de la même façon que son créateur qui, lui-même, revendiquait « rivaliser avec Héliodore » dans le « Prologue au lecteur » des Novelas Ejemplares (Cervantes, 2001, 9). Le pacte de lecture représenté ici tend à affirmer l’équivalence entre plaisir du récit et ordo artificialis tout en nouant un lien très fort entre liberté du narrateur (ou du créateur) et plaisir de l’auditoire (ou des récepteurs). Par la suite, tout au long du second livre du Persiles, les remarques formulées sur le récit de Periandro donneront lieu à des réflexions sur les problématiques de la narration en général, mais aussi sur les défis de la création dans l’Espagne du Siècle d’Or ainsi que sur les modèles dont s’inspirent les auteurs espagnols. Le narrateur principal intervient parfois lui-même pour commenter la présence de digression dans le récit éponyme :

« M’est avis que, si leur patience ne s’était raccrochée au plaisir que trouvaient Arnaldo et Policarpo à regarder Auristela, et Sinforosa à voir Periandro, ils l’eussent perdue depuis longtemps à écouter cette longue harangue, que Mauricio et Ladislas jugèrent longuette et plutôt déplacée, car enfin, lorsqu’on entreprend de conter ses propres malheurs, quelle idée d’aller conter les plaisirs d’autrui ! » (Cervantès, 2001, 660).

De telles remarques (énoncées par le narrateur ou assumées, au sein de l’ouvrage, par des personnages) viennent fréquemment émailler l’histoire septentrionale éclairant ainsi le lecteur du Persiles sur les qualités que doit présenter la narration idéale. Dès lors, si L’Histoire æthiopique a incontestablement fourni un modèle digne d’imitation sur lequel méditer, les créateurs et les lecteurs doivent à présent poursuivre cet effort créatif. Les jeux de miroir qui semblent se démultiplier sous les yeux du lecteur du Persiles ne sont jamais convoqués en vain.

Conclusion

Cervantès a cherché à se distinguer des autres créateurs de son temps en menant à bien, tout au long de sa trajectoire poétique, une expérimentation des différentes formules génériques dont il pouvait disposer : s’il se mesure à l’églogue avec La Galatea, au genre bref dans les Novelas Ejemplares, au roman de chevalerie dans El Ingenioso Hidalgo Don Quijote de la Mancha et au « roman d’aventures et d’épreuves » dans le Persiles, c’est parce qu’il veut embrasser l’ensemble des possibles et rivaliser avec tous ses contemporains et non pas seulement avec Héliodore. C’est seulement par le biais de cette exploration exhaustive que l’écriture de l’imaginaire peut s’épanouir pleinement : comme l’affirmait Juan Bautista Avalle-Arce, « el Persiles es una novela, es una idea de la novela, y es la suma de todos los puntos de vista posible en su tiempo sobre la novela » (1973, 212). Ce que Cervantès donne à lire à son lecteur en guise de testament littéraire est donc bel et bien le récit d’une aventure, celle de la création.

Note

[1] La métaréflexivité consiste à introduire au sein même de la création une réflexion sur l'acte créatif et sur sa capacité à réfléchir la réalité, à en donner une image. Tous les ouvrages cervantins présentent une telle caractéristique, mais la critique en a surtout fait l'éloge dans sa lecture de El Ingenioso Hidalgo Don Quijote.

Références bibliographiques

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MUÑOZ SÁNCHEZ, Juan Ramón. 2008. “Los vírgenes esposos del Persiles: el episodio de Renato y Eusebia” dans Anales Cervantinos, Madrid: Consejo Superior de Investigaciones Científicas, CSIC: Instituto de la Lengua Española.

PELORSON, Jean-Marc. 2003. El desafío del Persiles, Toulouse, Presses Universitaires du Mirail.

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Pour aller plus loin

FORCIONE, Alban K.. 2015. Cervantes, Aristotle, and “the Persiles” : https://muse.jhu.edu/book/39370

LÓPEZ ALEMANY, Ignacio. Ut pictura non poesis. Los trabajos de Persiles y Sigismunda and the Construction of Memory :
http://users.ipfw.edu/jehle/cervante/csa/artics08/LopezAlemanys08.pdf

MATA INDURÁIN, Carlos. El Persiles de Cervantes, paradigma del arte narrativo barroco :
http://www.academia.edu/1394699/El_Persiles_de_Cervantes_paradigma_del_arte_narrativo_barroco

RILEY, Edward C., Teoría de la novela en Cervantes : http://cvc.cervantes.es/literatura/quijote_antologia/riley2.htm

 

Pour citer cette ressource :

Bénédicte Coadou, "Le Persiles de Cervantès, une oeuvre-miroir", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), septembre 2016. Consulté le 19/09/2018. URL: http://cle.ens-lyon.fr/espagnol/litterature/litterature-espagnole/cervantes/le-persiles-de-cervantes-une-oeuvre-miroir