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« Les Amnésiques/Die Gedächtnislosen. Erinnerung einer Europäerin» - Géraldine Schwarz

Par Chloé Lebranchu : Elève en Master 1 Etudes germaniques - ENS de Lyon
Publié par Chloé Lebranchu le 25/06/2020
Fiche de lecture

Journaliste et réalisatrice de documentaire franco-allemande résidant à Berlin, Géraldine Schwarz a publié son premier essai en 2017 aux éditions Flammarion en France, qui a été traduit en allemand par Christian Ruzicska. Elle est née d’un père allemand et d’une mère française et raconte sa famille franco-allemande au fil de l’Histoire dans Les Amnésiques. Le sous-titre de l'édition allemande Erinnerungen einer Europäerin permet de caractériser cet ouvrage qui brise les codes. Ainsi, elle met l'accent sur la vie d’une majorité d'Allemands sous le nazisme, c’est-à-dire sur les "Mitläufer", qui ont dû s’adapter à ce nouveau régime sans pour autant s'être engagés que ce soit au sein du régime ou dans la résistance. Les Amnésiques révèle également l'évolution de la parole concernant cette période de l'Histoire au fil des générations.

 

Présentation

Les Amnésiques est un livre hybride, qui se situe entre l'essai biographique et l'enquête historique/journalistique. L’auteure s’appuie sur des témoignages de ses parents et grands-parents ainsi que sur des documents d’archives et des entretiens avec des proches de la famille. Ainsi ce livre raconte-t-il l’Histoire au travers de trois générations. Les cinq premiers chapitres sont consacrés à ses grands-parents, qu’elle qualifie de "Mitläufer" sous l’Empire, raconte également la vie des Löbman, famille juive persécutée. Sa famille maternelle constitue aussi le sujet d'un chapitre ainsi que les relations franco-allemandes. Tout au long du livre, elle évoque ses difficultés à avoir des réponses à ses questions à propos de cette période. Ainsi, l’auteure dévoile au fil du livre l’évolution de la parole au sujet du nazisme. Mais ce livre-témoignage est ancré dans le présent car la narratrice conclut sur son expérience en tant qu'européenne, ainsi que sur ses inquiétudes par rapport à la situation actuelle, à savoir la montée du populisme et de l'extrême droite et sa crainte d'un retour à un régime autoritaire et liberticide.

 

Résumé

Les grands-parents de Géraldine Schwarz n’ont pas participé à la résistance mais n'étaient pas pour autant des "nazis". Elle parle certes de la fascination de sa grand-mère pour Hitler, mais ils n’ont pas adhéré à l'idéologie nazie. Ainsi elle écrit: "Les parents de mon père n'avaient été ni du côté des victimes, ni du côté des bourreaux. Ils ne s'étaient pas distingués par des actes de bravoure, mais n'avaient pas non plus péché par excès de zèle. Ils étaient simplement des Mitläufer, des personnes qui marchent avec le courant." En effet, son grand-père acquit à bas prix grâce aux lois nazies une entreprise qui était dirigée par un homme juif dont la famille a été persécutée. Mais la famille de l’auteure n’a jamais su ce qu’était devenue la famille, c'est grâce à ses recherches que la narratrice a pu avoir connaissance du destin de cette famille juive, dont elle raconte le parcours. Elle évoque également l’après-Shoah, les procédures de paiement de réparations aux descendants de l’ancien associé du grand-père qui n'a pas voulu payer pour la spoliation de l'entreprise. En effet, la "Rückerstattungsgesetz" devait permettre aux victimes du nazisme de contester les rachats d'entreprises et autres transferts de patrimoine mais l'auteure parle de "déni" de son grand-père qui pensait qu'il ne devait pas de réparation, étant donné qu'il avait déjà payé pour acquérir l'entreprise ; mais cela s'est fait au détriment de la famille juive.

La narratrice parle également de sa famille maternelle, son grand-père ayant été gendarme sous Vichy, il est aussi en quelque sorte un Mitläufer, un collaborateur mais sans conviction. Elle décrit les relations franco-allemandes dans l'après-guerre jusqu'à aujourd'hui, notamment le silence qui s'est imposé lorsque les crimes contre l'humanité ont été révélés, elle évoque ainsi une forme d'amnésie, que ce soit en Allemagne ou bien en France où l'attention s'est exclusivement portée sur De Gaulle et la résistance. Son père était très curieux et a essayé de soutirer des informations à ses parents, mais ces derniers ne parlaient que très peu de cette période. Géraldine Schwarz a donc dû employer d'autres moyens pour avoir un témoignage précis de cette époque, en fouillant par exemple les documents administratifs du grand-père ainsi que des lettres. Ensuite, la narratrice fait part de ses "mémoires d'une franco-allemande", de ses difficultés à trouver sa place dans les écoles françaises, son dégoût d'abord pour sa nationalité allemande, puis sa volonté d'œuvrer pour la réconciliation franco-allemande. Elle poursuit enfin son enquête historique dans les derniers chapitres avec l'évocation d'autres événements marquants tels que la chute du mur de Berlin et les "politiques mémorielles" de l'Autriche et de l'Italie. 

 

Réception et enjeux actuels

Les Amnésiques a rencontré un grand succès en France et a obtenu le prix du livre européen en 2018. Le récit familial de Géraldine Schwarz permet d’en apprendre plus sur le quotidien des Allemands sous le Troisième Reich mais aussi sur la perception des événements en France. Il offre un nouveau regard sur cette époque et la possibilité de faire perdurer les témoignages alors que la première génération, à savoir ceux qui ont vécu directement le nazisme, disparaît peu à peu et alors que ce sujet est encore tabou pour certains. De plus, le livre est très bien informé, s’enrichit de témoignages mais aussi de recherches. À travers le récit détaillé de la famille Schwarz, Les Amnésiques nous fait découvrir une autre facette de l'Histoire, celle des Allemands qui n'ont été ni des héros, ni des persécuteurs.

Dans une intervention à la Freie Universität de Berlin, l'auteure a expliqué que ce livre est né de son inquiétude face à la montée du populisme et de l'extrême droite. Son ambition est de rappeler les conséquences qu'a pu avoir l'engouement - souvent porté jusqu'au fanatisme - pour un dictateur tel qu'Hitler. Mais ce livre est aussi le fruit d'un «devoir de mémoire», nécessaire dans une démocratie. Géraldine Schwarz dit ainsi: "Demokratie ohne Erinnerung ist geschwächt", en français, la démocratie sans mémoire s'affaiblit . Et cette phrase résume bien l'ambition de ce livre, mélangeant l'Histoire et l'histoire familiale afin de rappeler que ce sont également les "Mitläufer" qui font l'Histoire et qu'ils ont un rôle à jouer dans le déroulement de celle-ci.

 

 

Pour citer cette ressource :

Chloé Lebranchu, "« Les Amnésiques/Die Gedächtnislosen. Erinnerung einer Europäerin» - Géraldine Schwarz", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), juin 2020. Consulté le 10/07/2020. URL: http://cle.ens-lyon.fr/allemand/litterature/fiches-de-lecture/amnesiques-geraldine-schwarz

Les Amnésiques

                                                          couverture du livre les Amnésiques de Geraldine Schwarz. Photo en noir et blanc ancienne, sans doute des années 1930, avec 5 personnes dont une femme, regroupés autour d'une voiture

Géraldine Schwarz, Nouvelle édition revue et augmentée, 2019, Collection Libres Champs. Flammarion: Paris. 480 pages.

Die Gedächtnislosen. Erinnerungen einer Europäerin.

Couverture du livre Die Gedächtnislosen de Géraldine Schwarz. Photo en noir et blanc ancienne, sans doute des années 30, montrant 5 personnes dont une femme regroupées autour d'une voiture.

Géraldine Schwarz, 2018. Secession Verlag für Literatur : Zürich. 445 Seiten. Aus dem Französischen übersetzt von Christian Ruzicska.