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Les figures de répétition : une tradition rhétorique à l'œuvre dans "Atemschaukel" de Herta Müller

Par Dominique Dias : ATER - Université de Nice-Sophia-Antipolis
Publié par Marie Laure Durand le 04/11/2012
La répétition, une faute de style ? L’article montre que la répétition, mal vue, absente de tous les dictionnaires spécialisés du langage, peut constituer un procédé d'écriture productif de sens que les rhétoriciens ont su reconnaître en leur temps. Le mot en plus n’est pas un mot en trop. La démonstration en est faite à partir du texte Atemschaukel de Herta Müller, prix Nobel de littérature en 2009.

Introduction

La répétition a mauvaise réputation dans le langage naturel. Pour s'en convaincre, il suffit de consulter les dictionnaires, où l'acception commune de ce terme est synonyme de lassitude, de radotage. On la qualifie volontiers de continuelle ou de lassante (Le Robert). Dans ces conditions, elle constitue donc un défaut de langage, un surplus de texte qui met en danger la communication. Le mot en plus serait un mot en trop. La reprise textuelle à l’identique pourrait être qualifiée d’impertinente pour le lecteur, puisqu’elle n’apporte apparemment aucun élément nouveau, aucune information supplémentaire. Le texte à trop se répéter ne progresse pas, la répétition menace au contraire de l’asphyxier. En effet, la répétition influe sur la progression du texte en lui imposant un retour en arrière, un retour vers le déjà dit. Si ce retour est trop fréquent, le texte risque de stagner, de perdre en pertinence. Par répétition, nous entendrons donc un « mécanisme réflexif, intentionnel, par lequel le texte, en s'auto-citant, initie un mouvement régressif, immédiat ou bien différé, de retour vers l'arrière, qui interrompt la linéarité de l'écriture et de la lecture » (Prak-Derrington 2005 : 55). Dans la mesure où le bien-fondé de ce mouvement régressif peut être remis en question, il n'est pas étonnant de constater que la répétition n'est pas un phénomène répertorié par les ouvrages de linguistique ou d'analyse du discours. Elle est tout simplement absente des dictionnaires spécialisés dans le langage, elle n'est pas un concept.

Ou plutôt elle n'est plus un concept car force est de constater que la répétition est un phénomène qui possède une longue histoire, mais une histoire qui semble appartenir à un passé révolu. La répétition occupe en effet une place importante dans la tradition rhétorique. Dans son dictionnaire de rhétorique, Georges Molinié affirme même qu’il s’agit de « la plus puissante de toutes les figures » (1992 : 291). Elle est même pour la rhétorique un principe fondateur, sans doute oublié avec la disparition de cette science : « La répétition est donc la figure qui conditionne tout discours » (Molinié 1992 : 292). Avec la disparition de la rhétorique en tant que discipline, la répétition semble être tombée en disgrâce. Pourtant, si la répétition a disparu des dictionnaires spécialisés, elle n'a pas pour autant disparu du langage.

Notre objectif dans cette présentation sera de confronter le phénomène de la répétition qui, comme nous le verrons, possède une longue histoire, à un texte littéraire contemporain. Nous ne tiendrons compte ici que du canal de l’écrit, l’oral présentant sans doute d’autres spécificités. Cette contribution, à défaut de se prétendre exhaustive, souhaite mettre au jour le fait que la répétition peut constituer un procédé d'écriture très productif.

1. L’héritage rhétorique en question

1.1. La répétition inclassable

Il faut dire que si un consensus se fait pour affirmer l'importance de la répétition, la place qu'on lui accorde dans les études de rhétorique est très variable. Certes il paraît nécessaire de se tourner vers la tradition rhétorique pour trouver une définition de la répétition en tant que concept, même si celle-ci se fait dans le cadre d’un classement des figures de style. Cependant, la rhétorique n’apparaît pas comme une étude uniforme dans laquelle la répétition aurait une place définie et indiscutable. Premièrement, ce flottement est dû à la multitude des classements opérés par les rhétoriciens. Ces derniers se présentent a posteriori comme des répertoires abondants, mais non exhaustifs de figures du langage. La tradition rhétorique se trouve discréditée par la multitude des études divergeant dans leurs critères de classement, riches en noms savants mais la plupart du temps stériles. On la compare volontiers à un « Jardin des plantes » comme se plaît à le rappeler Mary-Annick Morel (1982 : 1). Comprendre le sort réservé à la répétition dans ce « jardin » luxuriant pourrait dès lors se présenter comme une tâche aussi vaine que fastidieuse. Si les études rhétoriques avaient une visée prescriptive, invitant les locuteurs à suivre des conseils pour faire de leur discours un objet travaillé et efficace, leur lecture aujourd’hui s’avère peut-être anachronique et inutile. « L’insatisfaction des contemporains provient donc de ce que l’étude des figures non seulement n’est plus adaptée à l’état de la langue ni aux données sociales et culturelles de notre époque, mais surtout ne correspond plus aux exigences méthodologiques actuelles » (Morel 1982 : 2).

Deuxièmement, les critères de classement proposés par les auteurs rhétoriques sont certes nombreux, mais aucun ne parvient à faire l’unanimité. Les répertoires de figures proposés participent plutôt d’une démarche pragmatique, celle qui consiste à illustrer les conseils à suivre dans la production d’un discours ayant deux objectifs principaux : plaire et persuader. En outre, c’est la répétition qui pose problème et fait échouer les classements les plus élaborés. L’une des grandes tendances est de s’appuyer sur une opposition entre les figures de mots et les figures de pensée. Les premières accordent une importance plus grande à la forme, dans la mesure où la figure disparaît si l’on change les mots. Les secondes sont fondées sur le contenu, sur une façon de penser, d’exprimer, qui n’est pas directement tributaire des mots. Or, la répétition s’inscrit sans aucun doute dans ces deux catégories, elle est aussi bien une construction formelle qu’une construction de la pensée. La classer dans l’une ou l’autre des catégories revient à rendre arbitraire un tel type de classement. Il en va de même dans le classement établi par Fontanier au XIXe siècle et qui est sans doute l’un des plus élaborés et des plus aboutis. Son classement est fondé sur une opposition entre expression et contenu, entre les tropes et les non-tropes. Les tropes sont des figures où les mots subissent un changement, un détournement de leur sens. A cela s’ajoute une distinction entre sept classes de figures de discours, subdivisées en genres, variétés et espèces. La répétition, en plus d’occuper une place variable en fonction des études rhétoriques, met en péril les critères de classement sur lesquels reposent ces études. Ce sont donc des facteurs qui permettent d’expliquer le manque d’intérêt dont témoigne la recherche contemporaine pour la répétition.

1.2. La réception de la répétition

A cette impossibilité de classer la répétition de manière indiscutable d’après des critères formels s’ajoute un jugement porté par les rhétoriciens sur le phénomène. La répétition a été diversement perçue en fonction des auteurs, mais aussi des époques. Sa mauvaise réputation ne date pas d’hier. Pour retracer l’historique de la réception de ce phénomène dans l’héritage rhétorique, nous renvoyons ici à l’ouvrage de Madeleine Frédéric (1985) qui part du constat qu’une étude rhétorique et linguistique de la répétition s’impose. Il s’agit de prendre en compte d’un point de vue diachronique l’évolution qu’a connue la perception du phénomène répétition. Ainsi, dès l’Antiquité, on trouve des auteurs qui accordent de la valeur à la répétition, sans pour autant toujours l’étudier de manière systématique. Quintilien, au Ier siècle après J-C, a eu l´intuition de la parenté existant entre certaines figures, ce qui explique qu´il les regroupe en quelques sections de son étude rhétorique, mais on ne trouve pas chez lui une étude systématique de la répétition. Au Moyen-Age et à la Renaissance, la répétition continue de faire l’objet d’études qui lui accordent un intérêt particulier. Paradoxalement, c’est au XIXe siècle, alors que la répétition est dévalorisée, considérée comme un défaut de style, qu’on trouve le classement le plus systématique, celui de Fontanier. Il opère une scission entre répétition de mots et répétition phonique. Ainsi, c’est Fontanier qui va servir de référence. La répétition est donc un phénomène diversement perçu de l’Antiquité à nos jours. Le XIXe siècle marque une rupture dans la réception de la répétition : « On en arrive à cette situation vraiment étonnante, que les figures de répétition, connues et appréciées par tous les auteurs de l’Antiquité, du Moyen-âge et de la Renaissance, ne trouvent leur consécration la plus totale qu’au XIXe siècle, à l’époque où la presque totalité des auteurs de traités proclament leur déclin » (Frédéric 1985 : 5).

Les divergences entre auteurs ne concernent pas seulement la valeur accordée à la répétition, mais également la terminologie adoptée pour décrire les modalités de ce phénomène : une même modalité de reprise reçoit plusieurs appellations différentes, ou bien un même terme technique recouvre en fait des modalités de répétition différentes. L’exemple qui cristallise toutes les divergences est celui de la tautologie, qui a un statut assez flottant et celui du pléonasme qui est chez la plupart des auteurs –et donc également parmi ceux qui apprécient les figures de répétition - considéré comme un défaut de style. C’est pourquoi la presque totalité des auteurs dissocie l’étude du pléonasme du reste des figures de répétition. Il a pour ainsi dire un statut ambigu, dans la mesure où on le considère certes comme une répétition, mais une répétition inutile et dépourvue de tout agrément. Ce bref aperçu historique de la répétition nous amène à une seconde réflexion sur la répétition comme procédé d’écriture. En effet, l’étude des figures de style ne se réduit pas à un répertoire d’effets oratoires. Les figures de style et a fortiori les figures de répétition ne sont pas uniquement un artifice pour susciter tel ou tel sentiment chez le destinataire, pour le convaincre ou le séduire. Les études rhétoriques suggèrent déjà la fonction des figures dans l’organisation du texte.

Nous ne cherchons pas ici à déterminer la place qu'il faut accorder à la répétition dans ces études, mais plutôt à exploiter ce que ces études – malgré leur diversité et leurs contradictions – mettent à jour : l’idée que les figures de répétition sont susceptibles d’être des outils pour organiser le texte. Nous retiendrons que la répétition se manifeste notamment sous la forme de figures. Une figure est une construction, une manipulation du locuteur qui s’écarte d’une norme ou d’une habitude de formulation. « On admettra qu’il y a figure, dans un discours ou dans un fragment de discours, lorsque l’effet de sens produit ne se réduit pas à celui qui est normalement engagé par l’arrangement lexical et syntaxique récurrent. » (Molinié 1992 : 152-153). Cette définition de la figure ne fait que confirmer l’idée selon laquelle la répétition est la marque d’une production spécifique de sens. Ainsi à la lumière de l’héritage rhétorique, nous considérerons les figures de répétition, non pas comme un dysfonctionnement du langage - comme le suggère le langage codifié des dictionnaires - mais comme un procédé d’écriture mis en œuvre par le locuteur, une volonté d'agencer le dire en ayant recours à une reprise textuelle à l'identique.

2. La répétition dans "Atemschaukel"

Ayant postulé à la lumière de l’héritage rhétorique l’intérêt que peut représenter la répétition, nous souhaitons à présent présenter les principales figures de répétition en nous appuyant sur un texte contemporain, le roman de Herta Müller, Atemschaukel (2009). L’auteur se fait dans ce roman le porte-parole de toute une génération issue de la communauté germanophone de Roumanie, et en premier lieu d’Oskar Pastior et de sa propre mère, qui ont été victimes des déportations vers les camps de travail soviétiques après 1945. Son roman est donc une fiction qui se réfère à une réalité historique, celle de la déportation de 80 000 Allemands de Roumanie après 1945, en guise de réparation pour les crimes commis par l’Allemagne nazie. Notre choix de corpus s’est porté sur ce roman car il présente un nombre important d’occurrences relevant de la répétition et constituant un corpus de formes correspondant à la fois à des figures de rhétoriques répertoriées, mais également à des formes de répétitions moins conventionnelles. Ce sont bien entendu les premières formes que nous retiendrons ici. Leur fréquence d’apparition dans le texte est déjà l’indice que la répétition n’a pas seulement sa place dans les traités de rhétorique, mais également dans la littérature contemporaine.

2.1. L´anaphore rhétorique (x…/x…)

Très appréciée par les rhétoriciens comme moyen pour insister sur toutes sortes de sentiments, Herta Müller en fait abondamment usage. Il s´agit d´une : « Figure qui consiste à répéter un mot au début de plusieurs vers, phrases ou membres de phrase. Elle est justifiée par toute espèce d´insistance, celle de la volonté, de la persévérance, de l´amour impérissable, ou de la haine implacable » (Morier 1988 : 26). Du point de vue de l’organisation textuelle, l’anaphore se définit par le blocage du début de phrase occupé par les éléments répétés. Le segment concerné n’est pas seulement celui du vers, l’anaphore ne se limitant pas à la poésie. On peut penser à l’amorce de la phrase, mais également à celle d’un membre de phrase : l’anaphore a selon les cas une portée intraphrastique ou interphrastique. Elle impose un segment d’ouverture duquel est tributaire le reste des éléments. L’anaphore organise par conséquent d’après ce schéma la distribution des contenus d’une phrase ou de plusieurs phrases. L’anaphore apparaît dès lors comme un procédé productif qui varie en fonction de la nature ou de la fonction de l’élément bloquant l’ouverture. Nous choisissons de présenter ici l’anaphore d’un groupe conjonctionnel introduisant une circonstance. Les adverbiaux en position préverbale peuvent avoir une portée cadrative (Charolles, Vigier 2005) propre à organiser le texte. Le blocage de la première position par un adverbial peut étendre son influence au-delà de sa phrase d’accueil. Il regroupe alors au sein d’un cadre des informations qui satisfont au critère spécifié par l’adverbial. Mais dans le cas de la répétition, il convient de s’interroger sur la pertinence de deux cadres indexés par le même adverbial.

Nous avons par exemple en [1], le syntagme « Wenn ich nichts zum Kochen hatte » en ouverture d’énoncé qui possède une fonction cadrative :

[1] Wenn ich nichts zum Kochen hatte, schlängelte mir der Rauch durch den Mund. Ich zog die Zunge einwärts und kaute leer. Ich aß Speichel mit Abendrauch und dachte an Bratwurst. Wenn ich nichts zu kochen hatte, ging ich in die Nähe der Töpfe und tat so, als würde ich mir vorm Schlafengehen am Brunnen die Zähne putzen. Doch bevor ich die Zahnbürste in den Mund steckte, aß ich zweimal. Mit dem Augenhunger aß ich das gelbe Feuer und mit dem Gaumenhunger den Rauch. Während ich aß, war um mich her alles still, und vom Fabrikgelände drüben fiel durch die Dämmerung das Rumpeln der Koksbatterien. Ich wurde langsamer, je schneller ich vom Brunnen weg wollte. (2009 : 31)

Tout ce qui est dit se réfère au cadre temporel défini par le syntagme en question, à savoir toutes les fois où le locuteur n’avait rien à cuisiner. La première occurrence possède cette valeur de cadre et donc d’organisation du texte. Elle pourrait théoriquement être répétée à chaque début de phrase puisqu’elle est valable pour tous les énoncés. D’après les principes de la portée cadrative, une seule mention de l’occurrence pourrait suffire à indexer l’ensemble du paragraphe. Le fait qu’elle soit répétée permet cependant d’introduire une seconde série de faits. La répétition permet d’introduire non pas la même chose, mais quelque chose d’autre. On imagine que lors de ces soirées où le narrateur n’a rien à manger, il peut adopter deux attitudes : soit il se délecte de l’odeur de la nourriture, soit il fait semblant de se brosser les dents après un bon repas. Le « Wenn » a une valeur itérative, la répétition en début de phrase permet d’introduire une variation dans la suite. Autrement dit, malgré la ressemblance formelle entre les deux syntagmes, ils ne renvoient pas au même cadre temporel. La portée cadrative du premier segment s’arrête là où apparaît le second qui renvoie à d’autres soirées, celles où Leo prétend se brosser les dents. La répétition organise le texte, ajoute une structure à celle du simple premier cadre temporel, le dédouble pour présenter une alternative, quelque chose d’autre. La répétition renvoie à « l’autre du même » (Genette 1999 : 101) et non au même, à l’altérité dans l’identité. Si un élément est répété, il est répété ailleurs : la répétition produit un double.

2.2. L´anadiplose (…x.x…)

L’anadiplose est également l’une des figures privilégiées de la répétition. Elle se définit par un contact immédiat des termes répétés, mais appartenant à deux phrases ou membres de phrases différents : « L’anadiplose peut traduire un rebondissement, la répétition d’un bruit, la reprise d’un argument, l’écho » (Morier 1988 : 24). L’anadiplose intervient à un moment charnière, entre deux phrases ou membres de phrases, au moment où quelque chose s’achève et quelque chose d’autre recommence. Sur le plan phonique, elle fonctionne comme un écho entre deux énoncés. L’anadiplose se présente comme un « point de contact » (Genette 1999 : 101), un élément étant répété en fin de phrase, puis en début de phrase suivante. La répétition est immédiate, mais séparée néanmoins par un point dont il ne faut pas négliger l’importance. Enfin, on trouve des cas où l’anadiplose apparaît comme un simple lien cohésif entre deux éléments. Il joue le rôle d’un lien formel, mais ce lien est au premier abord purement artificiel.

[2] Ich will nie hinter die Decke, ich will nur Kochrezepte. Die Frauen glauben, dass ich zu schüchtern bin, weil ich einmal Bücher hatte. Sie meinen, lesen macht delikat. […] Für 50 Seiten Zarathustra-Zigarettenpapier habe ich 1 Maß Salz bekommen, für 70 Seiten sogar 1 Maß Zucker. Für den ganzen Faust in Leinen hat der Peter Schiel mir einen eigenen Läusekamm aus Blech gemacht. Die Sammlung Lyrik aus acht Jahrhunderten habe ich in Form von Maismahl und Schweineschmalz gegessen und den schmalen Weinheber in Hirse verwandelt. Davon wird man nicht delikat, nur diskret. Diskret schau ich mir nach der Arbeit die jungen Dienstrussen unter der Dusche an. (2009 : 117)

Ainsi, dans la séquence [2], l’anadiplose permet de juxtaposer deux phrases dont le contenu ne semble sémantiquement pas lié. Sans l’anadiplose, la succession des deux phrases semble incohérente :

Davon wird man nicht delikat, nur diskret. Ich schau mir nach der Arbeit die jungen Dienstrussen unter der Dusche an.

Les femmes du camp interprètent le peu d’intérêt que leur porte le narrateur comme de la timidité, un aspect délicat de sa personnalité dû à sa sensibilité littéraire. En réalité, cette timidité dissimule son attirance pour les hommes, que le narrateur ne fait ici que suggérer par le fait qu’il observe discrètement les jeunes Russes sous la douche. L’anadiplose est le seul moyen de mettre au jour ce qui n’est pas dit, la répétition n’est donc pas un simple artifice, elle constitue un véritable révélateur, sans lequel le texte serait incohérent. La délicatesse que les femmes attribuent au narrateur est pour lui une forme de discrétion. L’adjectif « diskret » en position d’attribut dans la première phrase est réutilisé en fonction d’adverbe dans la seconde. Le narrateur affirme qu’il n’est pas délicat, mais discret. A titre d’exemple, il insère dans le texte le fait qu’il observe discrètement les hommes. Le lien entre les deux phrases est assuré par l’anadiplose et cette liaison ne limite pas son influence à ces deux phrases, mais éclaire l’ensemble du passage. Ce qui apparaît comme une rupture dans le texte, c’est le manque de lien entre les informations qui sont cependant en dernière instance relayées par la répétition. Le rebondissement propre à l’anadiplose est très expressif ici puisqu’il relie deux phrases dont l’absence de lien thématique fait qu’elles s’entrechoquent. La répétition joue dans ce cas le rôle d’un tampon et exige de la part du lecteur un travail d’interprétation.

2.3. L´épiphore ou l´épistrophe (…x,…x)

L’épistrophe est, par sa forme, symétrique de l’anaphore, c’est une sorte d’anaphore renversée, puisque les éléments répétés le sont en fin de phrase : « Alors que, dans l’anaphore, la répétition revêt un caractère essentiellement dynamique, la position finale des éléments répétés leur confère volontiers un aspect duratif et plaintif. Aussi l’épistrophe convient-elle aux formes obsessionnelles du sentiment. Le désir langoureux, les soupirs, les supplications, les remords la sollicitent. » (Morier 1988 : 162). La définition de l’épistrophe vue par la rhétorique prend en considération les sentiments, elle revêt presque une valeur mystique. Herta Müller semble délester ces figures de leur charge émotionnelle pour en faire des éléments de la cohésion textuelle. Ce qui dans le discours de l’orateur était au service du locuteur, se met dans le roman contemporain au service du texte.

L’épiphore peut se concevoir comme la figure inverse de l’anaphore dans la mesure où ce n’est plus la première, mais la dernière position qui est bloquée. C’est également à un souci d’organisation textuelle que répond cette figure comme dans la séquence suivante :

[3] Sie fängt an zu reden, einfach an zu reden. Sie spricht so schnell wie Tur Prikulitsch, nur nicht so kapriziös. Ihren abgleitenden Blick dreht sie hinüber zur Fabrik, schaut der Kühlturmwolke nach und erzählt von den Dreiländerbergen, wo die Ukraine, Bessarabien und die Slowakei zusammenkommen. (2009 : 64)

La reprise permet d’abord d’intensifier le verbe répété. Mais elle introduit un ajout, elle recommence la phrase pour la finir de façon similaire, mais en lui apportant une précision « einfach ». On pourrait se passer de la répétition et insérer tous les éléments informationnels dans la première phrase. On aurait alors :

Sie fängt einfach an zu reden. Sie spricht so schnell…

Or, l’effet n’est pas le même. Dans l’épistrophe, la première partie énonce seulement le début d’un procès, elle commence à parler. Une fois cette information transmise, le locuteur se permet de la commenter, elle commence simplement à parler. On pourrait considérer cette seconde partie comme une apposition de nature commentative. Le locuteur revient sur un mot qu’il a dit pour le commenter, le préciser. Alors que nous sommes en présence d’un texte travaillé, d’un texte écrit, ce genre de forme donne l’illusion d’un récit qui se construit au fur et à mesure, d’une pensée qui se forme sous les yeux du lecteur.

[3a] Sie fängt an zu reden, einfach an zu reden.

[3b] Sie fängt einfach an zu reden.

Mais la forme [3a] n’est pas que la décomposition de la forme [3b] qui correspond à une forme linéaire et transparente d’écriture, tandis que l’écriture en [3a] revient sur elle-même. Elle opère une boucle méta-énonciative pour reprendre le vocabulaire de Jacqueline Authier-Revuz (1995).

2.4. Le chiasme (xy…yx)

Contrairement aux figures mentionnées ci-dessus, le chiasme n’est pas nécessairement une figure de la répétition. Il se définit par un croisement de termes respectivement de même nature. Mais lorsque ces termes présentent une forte ressemblance formelle, on peut parler de répétition. « Le chiasme permet aussi de renverser un ordre, afin d’amener le mot voulu au sommet ou à la chute de la phrase » (Morier 1961 : 77).

De même que les autres figures de répétition, le chiasme opère un retour sur les mots. Ce retour se fait cependant dans le cadre de la structure en miroir, particulière à cette figure de symétrie :

[4] Sie saß in ihrem Mantel wie eine Dame in der Straßenbahn auf dem Weg ins Büro und erzählte mir, sie habe sich vier Tage in einem Erdloch im Nachbachgarten, hinter dem Schuppen versteckt. Doch kam der Schnee, jeder Schritt zwischen Haus, Schuppen und Erdloch wurde sichtbar. Ihre Mutter konnte ihr nicht mehr heimlich das Essen bringen. Man konnte im ganzen Garten die Fußstapfen lesen. Der Schnee denunzierte, sie musste freiwillig aus dem Versteck, freiwillig gezwungen vom Schnee. Das werde ich dem Schnee nie verzeihen, sagte sie. (2009 : 18)

Ce récit de Trudi Pelikan est inspiré d’un fait biographique, puisque la mère de Herta Müller a elle-même été contrainte de quitter sa cachette dévoilée par la neige et de partir dans les camps. Nous retrouvons ici ce « fremder Blick » (Müller 2002) propre à l’auteur et que l’on pourrait paraphraser comme un regard aliéné sur les choses. C’est cette distorsion du regard imposée par la dictature et la persécution que Herta Müller désigne ainsi. Alors que les objets de la vie quotidienne deviennent les témoins voire les complices des services d’espionnage, la vision qu’elle porte sur eux devient étrangère. Le narrateur ici semble contaminé par ce « fremder Blick » dans la mesure où la neige est personnifiée, elle n’est plus seulement un phénomène météorologique, elle devient une traîtresse, la complice des Russes. Le chiasme ici ne revient pas tant sur le mot « Schnee » que sur le mot « freiwillig » qui associé à « gezwungen » constitue une expression oxymorique. Au cœur de la structure en miroir s’opposent les deux « freiwillig », le second révélant le vrai sens du premier. La seconde partie du chiasme permet le retour sur les mots, sans elle, on comprend seulement que Trudi a dû se résigner de son plein gré à sortir de sa cachette :

Der Schnee denunzierte, sie musste freiwillig aus dem Versteck.

Or, la seconde partie du chiasme est éclairante, elle restitue la vision de l’événement. On insiste sur la trahison de la neige, et surtout on explicite la notion de « freiwillig » qui n’est qu’une illusion. Ce n’est pas Trudi qui est sortie de son plein gré, c’est la neige qui l’a chassée de sa cachette pour la livrer aux Russes. Le déroulement des événements est présenté de toute autre façon, de la façon dont il est vécu par sa victime. Le chiasme, c’est donc tendre un miroir vers une proposition pour en révéler le sens exact. Le mot en plus n’est donc pas un mot en trop, mais un mot juste.

Conclusion

Les figures de répétition conformément à la manière dont elles sont définies par la rhétorique imposent un moule syntaxique multifonctionnel au texte, c’est-à-dire qu’elles imposent un schéma dont la fonction varie selon la nature des éléments qui s’y trouvent. D’autres critères que celui de la position entrent en jeu, comme par exemple la nature et la fonction des éléments touchés par la répétition. Les figures de répétition présentent des schémas d’organisation du texte qui apparaissent, à la lumière des occurrences présentées ici, comme particulièrement productifs. En revenant sur l’héritage rhétorique et notamment sur les nombreux traités répertoriant les figures de discours, nous constatons d’une part que la répétition joue un rôle fondamental et d’autre part qu’au delà du sentiment ou de l’effet qu’elles produisent, ces figures possèdent un caractère de mécanisme textuel. Aussi n’est-il en rien étonnant que de tels procédés soient exploités par la littérature contemporaine, notamment comme nous l’avons vu dans le texte de Herta Müller pour revenir sur les mots et leur valeur. Ce procédé est cependant beaucoup plus exigeant pour le lecteur en matière d’interprétation : « L’autocitation, transgressive par nature dans le langage naturel ("je me cite !"), devient dans le texte littéraire un moyen de mettre en valeur les mots, les phrases, les passages chargés, plus que tous les autres, d’un sens symbolique à déchiffrer. » (Prak-Derrington 2005 : 60). Nous en déduisons donc la nécessité de remettre en question les jugements portés sur la répétition et sur la rhétorique. Notons également que si nous nous sommes limités ici à la répétition sous la forme de figures, ce phénomène se manifeste également sous d’autres formes moins traditionnelles et peut dépasser le simple cadre de la phrase pour jouer un rôle à l’échelle du texte.

Corpus

Müller, H., 2009. Atemschaukel [28e édition], Carl Hanser Verlag GmbH & Co. KG.

Références bibliographiques

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Charolles, M. et Vigier, D., 2005. Les adverbiaux en position préverbale : portée cadrative et organisation des discours. Langue française, 148(4), p. 9-30.

Fontanier, P., 2009. Les figures du discours, Paris : Flammarion.

Frédéric, M., 1985. La Répétition : Etude linguistique et rhétorique, Tübingen: Max Niemeyer Verlag.

Genette, G., 1999. Figures IV, Paris : Seuil.

Molinié, G., 1992. Dictionnaire de rhétorique, Paris : Librairie Générale Française.

Morel, M.-A., 1982. Pour une typologie des figures de rhétorique : points de vue d’hier et d’aujourd’hui. DRLAV, 26, p. 1-62.

Morier, H., 1988. Dictionnaire de poétique et de rhétorique [4 édition revue et augmentée]., Paris : Presses Universitaires de France.

Müller, H., 2002. Der Fremde Blick oder das Leben ist ein Furz in der Laterne [2e édition], Wallstein Verlag Gmbh.

Prak-Derrington, E., 2005. Récit, répétition, variation. Cahiers d’études germaniques, 49, p. 55–65.

Prak-Derrington, E., 2008. Thomas Bernhard, la répétition impertinente ou le refus de reformulation : l’exemple du récit autobiographique ’La cave’, in : Le Bot, M.-C. ;Schuwer, M. ; Richard, E. (éds.), La reformulation, marqueurs linguistiques, stratégies énonciatives, p. 251-264

Quintilien, 1975. Institution oratoire, Paris : Les Belles Lettres.

Le Robert, 1995. Le nouveau Petit Robert : dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française. Nouvelle édition du Petit Robert de Paul Robert, remaniée et amplifiée, Paris : Dictionnaires le Robert.

Sur "La Clé"

Nom et verbe, extrait de Atemschaukel de Herta Müller (E. Prak-Derrington)

"Atemschaukel"

fischerverlage.de

 

Pour citer cette ressource :

Dominique Dias, "Les figures de répétition : une tradition rhétorique à l'œuvre dans "Atemschaukel" de Herta Müller", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), novembre 2012. Consulté le 11/12/2018. URL: http://cle.ens-lyon.fr/allemand/langue/linguistique-et-didactique/les-figures-de-repetition-une-tradition-rhetorique-a-l-uvre-dans-atemschaukel-de-herta-myller