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«Que sea ley» (2020) - Rencontre avec Juan Solanas

Par Juan Solanas, Thierry Frémaux
Publié par Elodie Pietriga le 22/01/2021
Le 8 mars 2020 le cinéaste argentin Juan Solanas est venu présenter à l’Institut Lumière son film documentaire, ((Que sea ley - Femmes d’Argentine)), sur la légalisation de l'avortement pour toutes les femmes en Argentine. Il a également répondu aux questions de Thierry Frémaux, directeur de l'Institut, et du public.

 

 Ce texte est une retranscription de cette rencontre et de ces échanges; il a été, par endroits, modifié afin de l'adapter au format écrit.

 

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Thierry Frémaux : Juan m’a envoyé son film quelques semaines après l'avoir réalisé et nous avons immédiatement décidé de le montrer à Cannes. La montée des marches a été absolument magnifique grâce aux intervenantes, les femmes que vous allez voir dans le film, et ce fut l’un des moments les plus forts du festival, mais pas l’un des plus médiatisés. C'est regrettable car il ne s’agit pas de montrer que des vedettes de cinéma qui parlent haut et fort. D’autres gens ont aussi un message important à faire passer. Et lorsque nous avons présenté le film, il y a eu un moment où je n’arrivais même plus à traduire ce que les femmes disaient tellement c'était émouvant. Cela reste un grand souvenir. Nous avons décidé tout de suite que Juan Solanas viendrait le présenter à l’Institut Lumière. Son père, Fernando Solanas, y est venu plusieurs fois. Il en est presque l’un des parrains car il y est venu très tôt pour le protéger et le soutenir, accompagné par Bertrand Tavernier qui avait accueilli sa famille exilée à la fin des années 1970.

C’est la première fois qu'il vient à l'Institut Lumière et qui plus est, avec un grand film.

***

Juan Solanas : Je parle français couramment parce que mon père faisait partie de la première liste de gens qui allaient être tués en Argentine au moment du coup d’État ((24 mars 1976 : une junte militaire, présidée par Jorge Videla, prit le pouvoir par la force et renversa le gouvernement d'Isabel Perón dans un contexte de crise sociale économique et politique en Argentine. S'instaura alors une dictature civico-militaire jusqu'en 1983, connue sous le nom de Proceso de Reorganización Nacional (Processus de Réorganisation Nationale), qui se solda par au moins 15.000 morts et plus de 30.000 disparus.)). D’ailleurs, j’ai une petite anecdote à ce sujet : le frère de mon père était favorable au coup d’État et le soir où il s’est produit, alors qu’il fêtait l’événement avec des généraux, l’un d’entre eux lui dit « Ton frère est dans la liste des gens qui vont être tués, il faut qu’il parte demain. ».

J’avais 10 ans. Je me rappelle qu’un matin, quand je me suis levé,  j’ai vu à la une des journaux la carte de l’Argentine avec des tanks ; mon père était parti. J’ai fini l’école trois mois plus tard, en décembre, et nous sommes partis en vacances voir mon père à Madrid, sans argent. C’est Bertrand [Tavernier] qui lui a trouvé un poste de professeur de cinéma aux Arts et Métiers à Paris. Mon père ne parlait pas français, ni aucun de nous tous. Nous nous sommes donc retrouvés en août 1977 à Paris, grâce à Bertrand.

T.F. : Comment as-tu travaillé ? Tu connaissais le sujet ?

Je connaissais déjà le sujet car dans Nordeste, la protagoniste avorte. C’est l’histoire d’une femme qui vit au nord-est de l’Argentine dans des conditions très précaires. Quand elle réalise qu’elle est enceinte, elle décide d’avorter. On voit tout le processus dans le film qui date d’il y a 20 ans. Donc, j’étais bien au courant. C’est un thème qui m’obsédait.

De nombreuses femmes en Argentine sont en proie à la délicate question de l’interdiction de l’avortement et de ce que l’on fait lorsque c’est interdit, mais qu’il faut tout de même le faire. Chaque année, des dizaines et des dizaines de femmes meurent des suites d’avortements clandestins dans des conditions très précaires, comme c’était le cas en France il y a cinquante ans ((En France, le droit à l’IVG (Interruption Volontaire de Grossesse) fut voté et approuvé le 17 janvier 1975.)).

Il faut comprendre que pour la première fois, en 2018, un Président [Alberto Fernández] a consenti à ce que la loi soit présentée devant le Congrès ((Le 14 juin 2018, la Chambre des députés donna un vote favorable à la loi de dépénalisation de l’avortement garantissant le droit à l’IVG pendant les premières quatorze semaines de grossesse et au long de toute la grossesse en cas de viol, danger pour la vie de la femme enceinte ou de non viabilité du fœtus. Mais, le 9 août 2018, le projet fut rejeté par le Sénat, sous la pression des pro-vies et des Églises catholique et évangélique d’Argentine, empêchant ainsi sa mise en place. La loi a finalement été votée le 30 décembre 2020.)). Ce fut 25 ans après le début de la campagne nationale pour le droit à l’avortement ((Il fait référence à La Campaña Nacional por el Derecho al Aborto legal, Seguro y Gratuito, un mouvement qui se bat pour le droit à l’IVG en Argentine. Leur site est consultable à l’adresse suivante : http://www.abortolegal.com.ar/about/)) et jusqu’alors, jamais on n’avait pu présenter de loi pour qu’elle puisse être votée. Donc quand cette possibilité est apparue, la mobilisation a été énorme : il y a eu pendant presqu’un an des manifestations, de la militance nuit et jour, même sous la pluie.

Je suis Argentin, mais j’habite à Montevidéo [Uruguay], juste en face de Buenos Aires. Quand j’ai appris qu’une loi allait être présentée, j’ai suivi l’affaire de très près. Je sentais que l’Histoire était peut-être en route et je ne voulais pas la rater. A priori, sur le papier, c’était non, mais il y avait près de deux millions de femmes dans les rues et l’on sentait bien que ça pouvait se produire. Finalement, vers 9h du matin, le vote eut  lieu. J’étais chez moi en train de regarder Diputados TV en direct et je me suis mis à pleurer : la loi était passée. Une voix dans ma tête m’a dit « Juan, tu prends ta caméra et tu vas tourner ». Cela a été aussi simple que cela. Il n’y a pas eu de calcul, ni le temps de chercher des producteurs.

Donc trois jours plus tard, j’étais dans la rue. Je suis arrivé un mercredi et je me suis fait accrédité au Sénat et à la Chambre des députés. En fait il ne restait plus que le débat au Sénat. Au début je suis juste allé au Congrès pour me faire accréditer et quand je suis sorti, j’ai vu immédiatement les filles qui chantaient « Nous sommes les arrière-petites-filles de ces sorcières que vous n’avez pas réussi à brûler ».

Je suis sorti et sur la place du Congrès il y avait un pañuelazo, c'est-à-dire une manifestation pendant laquelle on agite un foulard vert, symbole du mouvement pour la légalisation de l’avortement. J’avais ma caméra sur moi, mon petit sac à dos avec tout le matériel et ça s’est fait comme ça. Je connaissais tout du sujet, mais je ne connaissais pas la rue. Et la rue est extraordinaire de force vitale, j’espère l’avoir retranscrit un peu. L’intelligence et la créativité des paroles du mouvement féministe argentin sont extraordinaires.

J’ai pris une claque en les entendant, mais en petit égoïste de cinéaste argentin, j’ai trouvé que c’était follement cinématographique et j’ai sorti ma caméra. Elles avaient déjà commencé et j’ai donc raté le début de la chanson.

Tout a commencé comme ça. J’avais suivi les débats. Il y a eu 700 invités aux auditions du Congrès et j’en avais vues beaucoup dans les mois qui ont précédé le vote et c’était toujours pareil. Il y avait l’expert en droit constitutionnel cinq étoiles qui expliquait pourquoi ce n’était pas constitutionnel et après il y avait l’expert cinq étoiles qui était pour le droit à l’avortement qui expliquait pourquoi c’était constitutionnel et finalement, la somme des deux faisait zéro. Aucun camp ne s’écoutait et j’ai trouvé cela très frustrant. D’abord un très beau témoignage d’un expert génial et puis, un discours contraire d’un autre expert qui annule tout ce qui vient d’être dit. Et j’ai senti qu’on ne parlait pas vraiment des femmes, de leurs droits, et qu’en somme nous étions saturés d’informations. Il y a eu 700 invités et finalement, nous n’en avons vu aucun car  il y en avait trop.

Je me suis dit à moi-même : ce que je peux faire c’est un film basé sur les femmes, l’empathie, la réalité ; bref,  je voulais faire un film sur l’être humain, pas sur le droit constitutionnel. Est-ce que la cellule qui vient d’être pénétrée par un spermatozoïde est déjà un être humain ? C’est compliqué, on ne le saura jamais vraiment ; par contre, les femmes, elles, elles sont là.

Dans la minute où je me suis décidé, j’ai vu le film que vous venez de voir : j’ai vu les chapitres et le « Que sea ley » qu’elles disent toutes à la fin.

C’est vrai que le film est plein de visages, de paroles et tout à coup, l’accumulation à la fin de tous ces visages, du « Que sea ley », finit cinématographiquement par produire un discours de fond. Et les manifestations en Argentine sont impressionnantes, il y a toujours les tambours, etc. Le film restitue la technique de manifestation, les chansons, les défilés.

Le mouvement pour l’avortement demande à la ville de Buenos Aires et aux villes où il manifeste qu’il n’y ait pas un seul policier et le Gouvernement joue le jeu.  Les femmes se font responsables de la sécurité : elles ne veulent ni provocations, ni violences et il n’y en a pas. 

Tu es en train de dire que quand il n’y a pas de policiers il n’y a pas de violences ?

Un peu. Après les policiers argentins ne sont pas les policiers français… Cette force des femmes est très admirable car elle n’est pas violente, mais elle n’en est pas moins impressionnante.

Public : Comment avez-vous fait pour vous faire recevoir chez les Pro-vie ?

Je me suis fait tout petit. Mon obsession c’était de ne pas faire un pamphlet, c’est-à-dire que je voulais être transparent par rapport aux faits, à la vérité. Je ne voulais surtout pas apparaître ni influencer le public. Je voulais juste une caméra. Évidemment, je suis cinéaste et j’ai mis mon regard au service de cette cause, mais à part cela, la seule équipe technique c’était moi parce que justement, dès qu’il y a un ingénieur du son, un micro, une grosse caméra, etc, quelque chose se casse. J’ai tourné avec une toute petite caméra qui me donnait l’air d’un ringard. La presse avait des caméras plus grandes que la mienne. On ne me voyait pas et quand je suis allé tourner j’étais insignifiant. J’ai essayé d’interroger des référents anti-avortement (ils s’appellent Pro-vie mais nous, nous les appelons anti-droit), mais ils ont toujours refusé.

Je leur ai dit  que je les laisserai même voir le montage, car je savais que je n’allais pas les manipuler, mais personne n’a voulu me répondre.

Comme spectateur de cinéma, je me tourne de plus en plus vers le documentaire car je trouve que nous vivons une drôle d’époque où nous revenons sur des droits acquis, avec le brouillage des réseaux sociaux, avec toute cette infox, nous finissons par perdre le nord, le sud pour moi. [Rires]

Public : J’ai été surprise par la clarté de vision de ces femmes dans ce débat sur l’avortement. Le débat va au-delà de l’avortement, il porte sur la place de la femme dans la société argentine, et même partout. L’avortement n’est qu’un des pas vers l’acceptation de la femme dans la société en Argentine.

Je suis tout à fait d’accord. Il s’agit d’un symbole. Et c’est un symbole que l’on attaque volontiers car il est très facile à attaquer. Une précision : la dame que l’on voit à la fin du film [Nora Cortiñas], tous les Argentins la connaissent car c’est l’une des figures historiques des Grands-Mères de la Place de Mai. ((Las Abuelas de plaza de Mayo : en 1977, un groupe de mères de victimes de la dictature en Argentine, connues sour le nom de Madres de plaza de Mayo, commencèrent à se réunir pour marcher pacifiquement autour de la Pyramide de mai, sur la Place de Mai, face au siège du gouvernement, portant sur leur tête un foulard blanc, symbole de leur lutte pacifique contre la torture et la disparition systématique des opposants au gouvernement. Dans ce même contexte, le mouvement des Abuelas de plaza de Mayo révéla l'existence de disparitions de bébés, volés et puis donnés à des hauts-placés du régime. Depuis, l'association existe toujours et continue de mener une lutte acharnée pour la sauvegarde de la mémoire historique en Argentine et pour les droits des familles des bébés volés pendant la dictature. Pour en savoir plus : Viviane Petit, «Le sort des enfants des opposants sous la dictature en Argentine», La Clé des Langues, 2014.)) Elle a son foulard blanc sur la tête. Le foulard vert, symbole du mouvement pour le droit à l’avortement, est le petit-fils de ce foulard blanc. Imaginez que pendant la dictature, il y a eu 30 000 disparus, les vols de la mort ((Los vuelos de la muerte: c’est le nom que l’on donne aux vols organisés par le régime dictatorial argentin pour assassiner les opposants au régime tout en faisant disparaître les preuves de leur crime. Les détenus étaient jetés, souvent drogués, depuis des avions militaires dans l’océan ou bien dans le río de la Plata. Pour en savoir plus : Amandine Cerutti, «"Le crime des crimes" : les mécanismes de la disparition forcée sous la dictature civico-militaire argentine », La Clé des langues, 2016.)), etc, ces femmes défilaient en silence devant les militaires. Il fallait avoir beaucoup d’ovaires pour faire cela. C’est donc un symbole de « on ne lâchera pas !  On sera là le temps qu’il faudra mais on vaincra. ». C’est un très beau symbole.

Le mouvement féministe argentin, pour beaucoup, est un mouvement d’avant-garde mondial. #MeToo ((Mouvement social féministe qui revendique et encourage la prise de parole des victimes de harcèlement, d’agressions sexuelles et de viols. Suite à l’affaire Weinstein (octobre 2017), l'actrice Alyssa Milano récupéra le hashtag #MeToo, créé auparavant par la militante feministe Tarana Burke, afin de libérer la parole des victimes d’agressions sexuelles, de harcèlement et de viol. Le mouvement prit aussitôt une ampleur mondiale à l’image du problème sociétal qu’il dénonce.)) a commencé en Argentine avec #NiUnaMenos ((#NiUnaMenos : en français « pas une de moins », est le slogan qui a éte repris d’un poème de Susana Chavéz, et qui donne son nom à un mouvement féministe né en Argentine en 2015 pour la lutte contre les violences faites aux femmes et contre une de ses manifestations les plus visibles : les féminicides. Ce mouvement s’est aussi répandu mondialement.)). C’est un mouvement très lucide et c’est une façon très intéressante de faire de la politique.

Quand j’ai commencé le film j’ai voulu contacter la Présidente du Mouvement pour l’avortement. Mais qui est-ce ? Personne ! C’est un mouvement énorme mais totalement horizontal. Il y a 600 organisations, toutes au même rang, qui se réunissent une ou deux fois par an pour se mettre d’accord et puis c’est tout. Il n’y a pas de chef. Du coup je les connais bien /Je connais bien ces associations. Elles se réunissent et tant qu’elles ne se sont pas mises d’accord, elles ne se quittent pas. C’est la seule règle. Elles parlent, parlent et à un moment donné elles arrivent à un consensus qui est respecté. C’est une façon de faire de la politique qui n’est pas dans le rapport des forces : elles cherchent juste un consensus. C’est l’une des grandes forces du mouvement féministe argentin et je ne suis pas étonné qu’il soit vu comme un mouvement phare en Amérique latine.

L’Argentine c’est le pays du Pape et que nous nous accédions à l’avortement revient à faire tomber de grandes barrières. On ne s’en rend pas forcément compte mais il y a plusieurs femmes par jour, tous les jours, qui meurent des suites d’un avortement clandestin. En Amérique Centrale, par exemple, la femme n’a pas le droit d’avorter et ce même en cas de danger de mort pour elle, de non viabilité du fœtus, de viol. Elle encourt généralement 99 ans de prison, mais pour un violeur c’est beaucoup moins. ((À titre d'exemple, une femme qui avorte ou qui donne naissance à un bébé mort-né au Salvador, pays d'Amérique Centrale, peut encourir une peine de prison allant de six à cinquante ans du fait de l'accumulation de "délits" dont elle peut être accusée si elle a recours à l'IVG, tels que celui de "meurtre prémédité aggravé", prévus par le code pénal du dit pays. A contrario, un violeur peut encourir une peine de six à dix ans de prison (Título IV, Capítulo I, Art. 156 del Código Penal), même si souvent, les violeurs ne sont pas condamnés du fait de la difficulté de "prouver" que lors du viol il y a eu violence et/ou que la femme n'était pas consentante. (Le Code Pénal du Salvador est en libre accès à l'adresse suivante: https://www.oas.org/dil/esp/Codigo_Penal_El_Salvador.pdf).))

Public : Est-ce qu’il pourra être projeté en Argentine ?

Il a été projeté en Argentine quand nous sommes rentrés de Cannes. Les Argentins ont appris l’existence du film en direct, au moment de la montée des marches. Thierry tu pourrais en dire un mot.

T.F. : La montée des marches c’était comme une manif. Vous étiez 60 personnes. Le film était en séance spéciale, donc la montée des marches a eu lieu l’après-midi mais vous avez fait plus de bruit que lors d’une montée des marches de film en compétition.

Oui mais nous avons monté les marches pour aller dans la salle de compétition. J’adore Fellini, c’est mon dieu, et c’était un peu comme dans l’un de ses films. Nous sommes arrivés par derrière, nous avons fait le tour, nous avons monté les marches, nous sommes redescendus et puis nous sommes repartis.

Cannes a été un moment extraordinaire. J’ai fini le film trois jours avant donc quand j’ai su que j’étais sélectionné, personne n’avait encore vu le film. J’ai appelé Le Mouvement pour leur annoncer la nouvelle. Comme le film est autoproduit, il n’y avait pas d’argent mais je leur ai dit que si elles pouvaient venir ce serait une caisse de résonnance absolument unique. Nous étions soixante, aucune des femmes n’avait vu le film et quelques protagonistes du film étaient là, donc je suis ému en en parlant. J’étais assis dans la même rangée que la mère d’une des femmes qui est morte et qui est devenue tout un symbole de la lutte. Une des militantes m’a dit que pour cette femme c’était un jour très spécial : c’était l’anniversaire de la mort de sa fille. À la fin du film je n’osais pas la regarder, déjà sur scène, c’était difficile. Norma Covas a découvert le film en présence de tout le monde. Ce fut un moment inoubliable. 

Le film a eu l’effet d’une bombe en Argentine. Il y a des journalistes vertes, c'est-à-dire partisanes du droit à l'IVG, dans tous les médias, de droite comme de gauche, qui ont été extraordinaires. L’apogée de l’affaire a été atteinte dans un contexte de dépression, quelques mois après la fin des manifestations : c’était l’hiver en Argentine, et ce fut comme une bouffée d’espoir.

T.F. : L’une des vertus de ce film c’est qu’il est très universel. L’histoire pourrait se passer dans n’importe quel pays. Dans ceux où la situation est très compliquée comme en Inde, mais aussi dans un pays tel que la France. D’ailleurs, le film pourrait rappeler le contexte et l’histoire du Manifeste des 343 salopes ((Texte faisant appel à la légalisation du droit à l'avortement en France signé par 343 femmes françaises, dont Simone de Beauvoir, qui parut à la une du journal Le Nouvel Observateur le 5 avril 1971. Les signataires prirent alors le risque d'encourir des poursuites en justice en affirmant qu'elles s'étaient aussi "faites avorter", à un moment ou l'avortement était encore illégal en France. Quatre ans après, en 1975, la loi Veil donnant accès à l'IVG aux femmes fut ratifiée.)) avec Simone de Beauvoir, Catherine Deneuve, etc il y a 45 ans. Le film interroge à la fois la situation en Argentine, l’Histoire de la France et la façon dont ce droit a été conquis. 

C’est un droit qui commence à être remis en question. Par exemple en Espagne, il y a quatre ans, le Parti Populaire a voulu présenter un projet pour revenir sur la légalisation de l’avortement ((En 2014, Alberto Ruíz Gallardón, alors ministre de la Justice, avait présenté un avant-projet de loi visant à durcir considérablement le droit d'accès à l'IVG en Espagne. Selon ce projet-loi, qui fut finalement retiré après le tollé qu'il suscita, le droit à l'avortement était envisageable uniquement en cas de viol ou de danger pour la femme enceinte. Cette réforme du droit à l'IVG fut d'ailleurs l'une des promesses électorales du PP (Partido Popular), alors présidé par Mariano Rajoy.)). Les femmes espagnoles se sont énormément mobilisées. Elles ont loué des bus et elles sont toutes montées à Madrid le même jour et ont inondé les rues. On en a fait un documentaire qui s’intitule Yo decido, el tren de la libertad [de Chus Gutiérrez, Icíar Bollaín et Rosana Pastor, 2014] et le Parti Populaire a retiré le projet.

Trois États américains, l’Alabama, le Mississippi et la Louisiane, ont voté des lois anti-avortement pendant la semaine du festival de Cannes. Pour l’instant, ces lois sont anticonstitutionnelles. La Cour Suprême ratifiera ou rejettera ces lois en juin, mais nous savons déjà quel sera son verdict. Elle permettra à ces États d’interdire l’avortement : Donald Trump a nommé deux juges pro-vie à la Cour Suprême pour avoir une majorité anti-avortement. C’était l'une de ses promesses électorales et malheureusement, il tient ses promesses. Les cinquante ans de jurisprudence qui empêchaient les États américains d’interdire l’avortement vont être annulés. Nous vivons une drôle d’époque. ((Finalement, le 26 juin 2020, la loi proposée par la Louisiane en 2014 visant à limiter considérablement le droit à l'IVG fut invalidée par la Cour Suprême étasunienne. Néanmoins, l'avortement est toujours difficile d'accès dans de telles villes du fait du lobbying promu par les activistes anti-avortement et du nombre important de médecins qui refusent de pratiquer le pratiquer.))

Il y a des avancées indiscutables en matière de droit des femmes, mais il y a aussi une belle vague réactionnaire qui se met en place. Les moins de quarante-cinq ans n’ont pas connu la France à l’époque où le droit à l’avortement était illégal, mais j’ai des amies qui elles l’ont connue.

T.F. : Pour faire un peu d’Histoire, il y a un film qui évoque ce sujet dans la France des années 1970. Il s'agit d'Histoires d’A de Charles Belmont [1973].

J.S. : Il y a eu aussi la palme d’or roumaine [4 mois, 3 semaines, 2 jours, de Cristian Mungiu, 2007].

Public : Je me suis aussi intéressée à la «clause de conscience» ((À l'origine, un objecteur de conscience était une personne qui refusait d'accomplir son service militaire ou de prendre part à une guerre pour des raisons morales ou religieuses. Actuellement, ce terme sert aussi à désigner les professionnels de santé qui refusent de pratiquer une IVG, car il s'agirait d'un acte qui va à l'encontre de leurs convictions personnelles, religieuses, politiques et/ou morales. L'objection de conscience peut aussi être invoquée dans d'autres pratiques, comme celle de l'euthanasie par exemple.)), qui existe en Argentine et en France. Ici, en France, il y a aussi des femmes qui n’ont pas accès à l’avortement car beaucoup de médecins refusent de le pratiquer.

La France reconnaît une double objection de conscience, c’est-à-dire qu’un médecin a le droit d’être objecteur de conscience et qu'il a aussi le droit de ne pas le dire, car il y a une autre clause qui le protège. Un directeur d’hôpital ne sait pas forcément si les médecins qui y travaillent vont accepter de pratiquer une IVG. C’est officieux, mais on sait qu’il y a des zones en France où dans une aire de 200 km2 il n’y a pas d’hôpital où l’IVG soit pratiquée.

En Argentine, au retour de Cannes, nous avons organisé une projection à la bibliothèque du Sénat argentin et nous avons invité tout le monde, les référents, les législateurs à venir voir le film. C’était le début de la campagne présidentielle, mais à part l’extrême gauche, aucun candidat n’avait évoqué le thème alors que celui-ci avait suscité de nombreux débats et manifestations. Le Mouvement ((Il s’agit de “La Campaña Nacional por el Derecho al Aborto legal, Seguro y Gratuito".)) nous a demandé de sortir le film trois semaines avant le premier tour des élections pour réintroduire ce thème dans les débats et ça a marché. Toute la presse argentine s'est emparée du sujet et les deux candidats aux présidentielles se sont vus obligés de prendre parti. Le candidat qui a été élu s'était positionné en faveur du droit à l'IVG. Il s’agit d’un professeur de droit pénal et il s’est engagé à rédiger la loi lui-même.

Dimanche dernier il a fait son discours de politique générale devant la Chambre des Députés  et il a affirmé que la loi pour la légalisation de l’avortement sera un vecteur clé de sa politique pendant sa présidence. Ce projet-loi est une priorité pour lui, et de ce fait, elle devrait être présentée au Parlement dans la semaine qui arrive. D’ailleurs, nous avons subi huit mois de débats très violents, et on a donc tout entendu. Le Président a dit qu’il ne voulait plus de débat, mais des démarches express, que cela passe au vote directement dans les deux Chambres. Comme il en est au début de son mandat, il a tout son pouvoir et nous pouvons être optimistes.

L’Argentine est un pays fédéral et la santé est une prérogative qui appartient aux provinces. Reste à voir comment cette loi nationale sera adoptée dans les provinces.

Public : Est-ce que les femmes qui ont été insultées, maltraitées par des médecins, mais qui ont réussi à avorter et à s’en remettre vont porter plainte ?

Les lois ne sont jamais rétroactives. Connaissez-vous l’affaire de la petite fille argentine qui s’est retrouvée enceinte après avoir été violée par le conjoint de sa grand-mère ? ((Il s'agit de l'affaire Lucía.)) Cet homme a été jugé et emprisonné car le viol a été reconnu. Mais elle habite à Tucuman, province pro-vie. Même si la Constitution argentine lui accordait le droit à l'avortement puisqu’elle a été victime de viol, les autorités de la province ne le lui ont pas laissé. Ceux qui sont contre l’avortement font tout leur possible pour que les femmes arrivent à six mois de grossesse, car à ce moment, le fœtus est considéré viable et il faut pratiquer une césarienne. Cette petite-fille, lors du procès, a déclaré : « je veux qu’on m’enlève ce qu’on m’a mis dedans ». Finalement, elle accoucha par césarienne d'un bébé qui mourut quelques jours plus tard, le 8 mars 2019. Cette affaire suscita l’indignation de nombreux Argentins et de la communauté internationale.

 

Notes

Pour citer cette ressource :

Juan Solanas, Thierry Frémaux, "«Que sea ley» (2020) - Rencontre avec Juan Solanas", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), janvier 2021. Consulté le 18/10/2021. URL: http://cle.ens-lyon.fr/espagnol/arts/cinema/que-sea-ley-2020-rencontre-avec-juan-solanas