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«Aucun lieu n'est sacré» de Rodrigo Rey Rosa

Par Élodie Pietriga
Publié par Elodie Pietriga le 05/05/2018
Présentation du recueil de nouvelles de l'écrivain guatémaltèque Rodrigo Rey Rosa.

 

L'écrivain

 

Rodrigo Rey Rosa est né en 1958 au Guatemala. Sa famille est aisée ce qui lui permet de voyager et d'étudier le cinéma à l'École d'Arts Visuels de New York où il réside pendant quatre ans. Puis il s'installe au Maroc où il participe aux ateliers d'écriture de Paul Bowles qui décide de traduire ses écrits en anglais et de les faire publier.

Il a publié des romans et des nouvelles qui ont été traduits dans plusieurs langues.

 

L'oeuvre

 

Aucun lieu n'est sacré, édition bilingue : texte original en espagnol et traduction française par l'atelier de traduction hispanique de l'ENS de Lyon, dirigé par Philippe Dessommes, Presses universitaires de Lyon, collection Ida y vuelta/Aller-retour, 2017, 261 pages.

ISBN : 978-2-7297-0923-5

 

 


 

Aucun lieu n’est sacré est un recueil de neuf nouvelles écrites à la fin des années 1990 à New York où l’auteur vivait alors. Certaines de ces nouvelles ne sont constituées que de quelques paragraphes alors que d’autres comptent une vingtaine, voire une trentaine de pages. Le style choisi diffère aussi beaucoup d'une nouvelle à l'autre (récit à la première personne, lettres, monologue, fragments) de même que les thématiques abordées. Cependant, malgré ces différences, le lecteur percevra une unité autour des thèmes de la violence et de la peur : celles de la rue dans El jefe, des relations humaines faites de jalousie, de frustration, voire de haine, comme dans Elementos ou Poco-Loco, et celles de l'immigration et de l’exil dans Hasta cierto punto ou Ningún lugar sagrado. Par ailleurs, l'action de toutes les nouvelles se situe à New York qui est présentée comme une ville violente (règlements de comptes, assassinats, solitude, etc.) même si c'est aussi un lieu où tout est possible, où règne la liberté, contrairement au Guatemala. Ainsi la narratrice de Hasta cierto punto écrit-elle :

¡Qué sensación de libertad, después del ambiente al que estamos acostumbrados allá!(p.94). 

Et un peu plus loin  : 

Qué afortunada me siento (...) en esta ciudad, donde sé que podré rehacer mi vida y seguir adelante. Qué horrible sería estar allá. (p.100)

Néanmoins, malgré cette liberté, les personnages ont besoin de garder un lien avec leur pays natal, comme la protagoniste de Hasta cierto punto qui continue à écrire à son amie d'enfance restée au pays même si celle-ci tarde à lui répondre. Dans la même nouvelle, on remarque aussi que les protagonistes se sont installées dans un immeuble où résident d'autres Centre-américains. Et lorsque la mère trouve un nouveau compagnon, il s'agit d'un Vénézuélien; les deux femmes ne se mélangent guère aux New-Yorkais.

En effet, les États-Unis fascinent mais ils font peur aussi car les Latino-américains estiment souvent que cet État est responsable des conflits qui déchirent leur propre pays comme l'exprime le narrateur de Ningún lugar sagrado :

Lo sé por Guatemala. Ellos, ustedes, han financiado, planeado, supervisado, las famosas matanzas de indios, de estudiantes, de izquierdistas en los últimos treinta años. No sólo han dado las armas, han fundado las escuelas donde han sido formados los dictadores, los especialistas, los asesinos y torturadores que han hecho todas esas barbaridades.(p.140)

Finalement, si l'immigration permet d'échapper à une mort presque certaine dans un pays en proie à la guerre civile ou plus simplement de venir étudier dans une école réputée, elle n'apporte ni bonheur, ni tranquillité. En effet, les traumatismes perdurent souvent comme pour le narrateur de Ningún lugar sagrado qui, un soir où sa soeur n’est pas rentrée à l’heure prévue, imagine immédiatement qu’elle a été enlevée par des Guatémaltèques, réaction symptomatique de ce qu'il a vécu des années plus tôt et de la situation du Guatemala où les enlèvements sont monnaie courante. 

L'auteur exprime avec une grande finesse la difficulté du déracinement et détruit l'image du "rêve américain" même lorsqu'il n'aborde pas la thématique de l'immigration en évoquant les homicides qui semblent fréquents et gratuits comme dans El Jefe ou Poco-Loco et en décrivant une ville triste et ambivalente, comme le narrateur de Negocio para el milenio :

-un vasto panorama de cubos de cemento, una especie de Lego para niños prodigio que a veces parecerá sublime, a veces infernal.(p.62)

et d'ajouter :

este excepcional paisaje urbano, injerto de hormiguero humano y entrañas de ordenador. ( p. 62)

 

Pour citer cette ressource :

Élodie Pietriga, "«Aucun lieu n'est sacré» de Rodrigo Rey Rosa", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), mai 2018. Consulté le 14/11/2018. URL: http://cle.ens-lyon.fr/espagnol/litterature/litterature-latino-americaine/la-dictature-dans-la-litterature/aucun-lieu-nest-sacre-rodrigo-rey-rosa