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Guerre d’Algérie et bande dessinée : l’exemple d’Azrayen’.(suite)

Publié par Narimane Abd Alrahman le 29/03/2013
Cet article synthétise différents éléments abordés le 20 juin 2012 lors d'une journée d'études sur les relations entre l'histoire et la bande dessinée, en présence de Frank Giroud. Il s'intéresse plus particulièrement à Azrayen', bande dessinée de Lax et de Frank Giroud consacrée à la guerre d'Algérie.

Tristan Martine


 

Une histoire non monolithique

Cette bande dessinée n’est pas l’œuvre de Frank Giroud qui connut le plus grand succès de librairie, mais quand un journaliste ou un lecteur vient lui parler de son travail, c’est d’Azrayen’ qu’il est le plus souvent question. Une des raisons du succès de cette bande dessinée tient probablement au savant dosage, non seulement entre fiction et histoire, mais aussi, et surtout, entre description d’une situation complexe et refus de juger. Le choix de ne pas prendre parti et de ne pas porter un regard critique a posteriori est un point commun entre Azrayen’ et Carnets d’Orient, et ce n’est d’ailleurs probablement pas un hasard si ces deux œuvres sont celles qui ont le plus marqué les lecteurs de bande dessinée.

Jacques Ferrandez, Frank Giroud et Lax n’ont pas vécu directement la guerre. Le premier est fils de pied-noir, le père du deuxième servit comme appelé du contingent et celui du dernier comme gendarme en Algérie, et l’on ne peut pas nier l’apport de leur histoire personnelle à leur vision personnelle de ce conflit. Il ne s’agit pas ici d’essayer de montrer que ces auteurs sont objectifs, là où d’autres BD seraient partisanes[53]. La vision de Frank Giroud est nécessairement subjective, mais il tente néanmoins d’éviter de faire passer un quelconque message : « Pas de message ! Je me méfie un peu du terme car nous sommes avant tout des conteurs. À travers les histoires que l'on bâtit, que l'on raconte, on fait passer ce que l'on ressent, on fait part d'un certain humanisme, on ressort de là-dedans en sachant ce que l'on pense. Il n'y a pas d'engagement manichéen, on n’est pas anti-ceci ou anti-cela »[54].

Ce refus de toute approche manichéenne passe par l’évocation de très fortes dissensions au sein des forces françaises comme des forces algériennes en présence, il s’agit de réfuter l’idée de deux blocs monolithiques qui seraient opposés de manière caricaturale. Prenons ainsi l’exemple de l’armée : dans de nombreuses bandes dessinées, la « grande muette » est représentée comme composée uniquement de soldats réactionnaires, usant sans cesse de la torture, des viols et des massacres. Giroud restitue la diversité des points de vue en mettant en scène des différents entre militaires : certains prônent la torture pour obtenir des informations quand d’autres refusent de justifier l’utilisation de tous les moyens.

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Une armée française non monolithique.

Ibid., p. 43.

A l’opposé, les rangs des indépendantistes algériens sont, eux aussi, décrits de manière réaliste, c’est-à-dire extrêmement divisés. Les protagonistes de cette histoire assistent ainsi aux conflits sanglants entre le F.L.N. et le M.N.A.[55].

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Allusion aux divisions jamais mentionnées en bande dessinée entre le M.N.A. et le F.L.N., Ibid., p. 94

 

Dans la mesure du possible, Giroud essaie de montrer la complexité des forces militaires en présence et de leurs intérêts extrêmement divergents. La scène de marché ci-dessous met, significativement, sur le même plan les logos du F.L.N., de l’A.L .N.[56] et un tract de l’O.A.S., les renvoyant dos-à-dos sans juger l’un ou l’autre.

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F.L.N., A.L.N. et O.A.S. traités sur le même plan et mis sur le même pilier,

 Ibid., p. 23

De même, Giroud dresse un constat social sans parti-pris. Il montre bien les conditions de vie difficiles de nombreux algériens, les excès d’une exploitation coloniale encore flagrante en 1957, mais refuse pour autant de dresser un portrait idyllique de la société algérienne, et plus précisément kabyle dans cet album. L’un de ses personnages s’oppose ainsi à la coutume kabyle qui fait de la femme un objet que la famille marie à son gré et déclare : « À quoi bon un pays débarrassé de l’occupant s’il règne encore la tyrannie des coutumes et des barbaries d’un autre âge !? ».

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Divisions entre membres du F.L.N.,

Ibid., p. 50

Pour autant, les Français ne représentent en aucun cas la civilisation morale, bien qu’ils utilisent ce mot pour justifier leurs actions, et quand le capitaine Valéra, écœuré par la situation des femmes en Kabylie déclare : « Charmante civilisation ! », la jeune institutrice kabyle s’empresse de le remettre à sa place : « C'est vous qui parlez de civilisation ? Vous qui rasez des villages entiers ? Vous qui déportez leurs habitants dans des camps immondes ?! Vous qui torturez les patriotes dans le secret de vos caves !? […] Et la guillotine ? Vous trouvez sa lame plus civilisée que celle d’Akli !? […] Si nos traditions vous déplaisent, allez-vous-en ! Et laissez-vous le temps d’évoluer à notre rythme ! Nous y arriverons, soyez tranquilles ! Et sans votre aide !».

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Discussion autour du terme « civilisation »,

 Ibid., p. 52

Finalement, Giroud entend montrer sans cesse les deux faces d’une même médaille. Ainsi, quand il évoque longuement les massacres de Philippeville[57], c’est d’abord par la bouche d’un pied-noir, qui évoque la mort de ses parents, tués par des « centaines de paysans ivres de sang, fanatisés par la propagande du F.L.N. », puis par celle d’une indépendantiste algérienne qui oppose les deux cent victimes du F.L.N. aux douze mille victimes de l’armée française et conclut ainsi : « Tu vois, nous sommes tous les deux des soldats du vingt août ! », montrant bien qu’un même évènement put servir la propagande d’un camp comme de l’autre[58].

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L’évocation des massacres de Philippeville : deux visions d’un même évènement,

Ibid., p. 93-94.

Si l’histoire n’est pas présentée de manière monolithique, les personnages ne le sont pas non plus. Nul héros auquel s’identifier facilement dans cet album. Ici, le thème central, c’est bien la guerre et ses multiples conséquences sur des acteurs très différents et contradictoires entre eux. Aucun personnage ne reste longtemps sympathique au lecteur, tous semblent divisés et dépassés par les évènements. Azrayen’ est l’une des seules bandes dessinées de Giroud à fonctionner ainsi, l’une des seules sans héros positif autour duquel se polarise l’album. Mais si cette histoire est, sans conteste, l’une des plus réussies de son auteur, c’est justement parce que cette situation permet de brosser des portraits fins, à la psychologie étoffée. À l’aide des flash-back, Giroud nous éclaire sur le passé de la majorité des personnages principaux, nous permettant de comprendre les choix, ou les non-choix, de ses protagonistes.

Là encore, Azrayen’ marque une rupture dans le traitement scénaristique de ses personnages par Giroud, qui en est tout à fait conscient : « A l’origine, je plaçais la lutte collective au-dessus du reste. Progressivement, j'ai découvert l'importance de disciplines plus centrées sur l'individu et dont je n'étais pas familier, comme la psychanalyse, le développement personnel, la méditation ou la recherche spirituelle hors de tout courant... Sans renier aucunement le combat de groupe, j'ai acquis la certitude que la transformation de la société passe d'abord par la transformation de l'individu lui-même. Je pense que cette prise de conscience a des répercussions dans ce que j'écris. […] En ce qui concerne l'épaisseur des personnages, oui : leurs conflits intérieurs sont plus nombreux. Même si je pense n'avoir jamais créé de héros vraiment manichéen, ceux d'aujourd'hui sont sans doute moins monolithiques qu'ils ne pouvaient l'être avant. Et ma construction scénaristique est sûrement plus sophistiquée, puisqu'elle bénéficie de l'expérience acquise au cours de vingt-cinq années d'écriture. Quant aux histoires, elles ont sans doute gagné en densité dans la mesure où elles sont recentrées sur le personnage, et où le contexte historique et global s'efface au profit de l'environnement immédiat de ce dernier »[59].

Des images et des couleurs

Ce travail scénaristique extrêmement maîtrisé ne saurait toucher son lectorat sans un dessin tout aussi efficace. Pour Azrayen’, Lax a bouleversé complètement son dessin, nous l’avons dit, inventant un nouveau style que Giroud décrit en ces termes : « Il a conservé cette clarté, ce sens du détail indispensable à un récit comme Azrayen’ (ceux qui ont connu l’Algérie de 57 retrouveront le G.M.C. pourvu de ses moindres boulons, ou la porte des mechtas ornée de ses moindres gravures !), mais sa patte a gagné en puissance et en nervosité. Plus de maniérisme, plus d’affiquets inutiles : le trait simple et direct confine presque à la caricature, notamment dans les visages. À présent, les voici tous dotés d'une expression saisissante qui porte à fleur de pommette, d'arête ou de regard la quintessence du personnage. Avant même de les voir agir ou parler, le lecteur pourrait presque deviner leur caractère, voire leurs fêlures profondes. Pourtant, nul manichéisme dans cette représentation des femmes et des hommes »[60].

Le trait de Lax est en effet devenu bien plus rugueux, à la fois plus épuré et plus nerveux, ce qui lui confère un caractère extrêmement puissant. Dessinant à la plume, Lax atteint un degré d’expressivité tout à fait exceptionnel. Benjamin Stora emploie des adjectifs encore plus forts pour qualifier ce dessin à mi-chemin entre « réalisme et stylisation géométrique »[61] , puisqu’il le juge « "dramatisé", brisé, hérissé »[62].

Mais son dessin n’atteint sa pleine efficacité que grâce à une mise en couleur qui permet de créer de multiples ambiances extrêmement réussies dans cet album. Deux tons dominent l’ensemble de l’histoire, mais avec d’infinies nuances d’une planche à l’autre, comme l’analyse le dessinateur-coloriste : « Dans Azrayen', on ne retrouve que deux dominantes: jaune-sépia pour la plupart des scènes (dénominateur plus ou moins commun des uniformes, des engins militaires, des roches et des façades), et rouge pour les flash-backs (symbole de la violence et de la passion) »[63]. La couleur nous plonge dans des atmosphères souvent lourdes, brûlantes ou poussiéreuses.  Ainsi sur cette scène de marché, tandis que le dessin fourmille de détails et que chaque personnage au second plan est doté d’un caractère propre, la couleur ocre écrase cette profusion de détails et baignant l’ensemble de couleurs à la fois chaudes, teintées de rouge et d’orange, réussit merveilleusement à évoquer avec une grande finesse l’atmosphère chaude d’une fin d’après-midi méditerranéenne.

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L’importance des couleurs pour recréer une ambiance et une atmosphère,

 Ibid. p 22

Enfin, il nous faut évoquer la grande efficacité de la mise en page et plus particulièrement du cadrage. Cet élément est sans doute moins spectaculaire qu’une superbe mise en couleur, qu’un dessin impressionnant ou qu’un dialogue bien ciselé, mais il n’en reste pas moins indispensable à la réussite d’une histoire. Avant de refermer cet article, arrêtons-nous ainsi un instant sur cinq cases bien particulières. La dernière vignette de la page 108 montre quatre enfants au regard étonné et attristé à la fois : l’un de leurs camarades vient d’être abattu par un soldat français qui lui a tiré dans le dos alors qu’il tentait de s’enfuir. Page suivante, le chef du village a été tué à bout portant, une balle lui ayant fait exploser la cervelle devant tout le village réuni. La dernière case, en parfait symétrie avec la dernière case de la page précédente, montre exactement les mêmes visages des mêmes enfants, le cadrage est quasiment identique, les couleurs sont à peine plus saturées. Deux différences cependant : on aperçoit quelques gouttes de pluie qui zèbrent le dessin, tout d’abord, et, surtout, le regard des enfants s’est durci et leurs visages commencent à se fermer. Onze pages plus tard, leur village est en feu, leurs pères sont embarqués par les Français, probablement pour être tués, du moins le pensent-ils. Il s’agit de la dernière planche de l’album. Les trois dernières cases représentent à nouveau ces mêmes enfants, avec des plans de plus en plus rapprochés. La couleur est cette fois-ci complètement saturée, il s’agit du rouge des braises, de la couleur de l’incendie derrière eux. Selon un mouvement quasi cinématographique, les auteurs nous montrent ces visages à l’aide de plans toujours plus serrés. La deuxième case reprend le même cadrage déjà utilisé dans les pages précédentes. La dernière case de l’album est centrée sur le regard de deux de ces enfants. Un simple commentaire du narrateur accompagne ces images : « En quelques minutes, leurs yeux avaient perdu toute innocence. Ils étaient devenus durs, impitoyables et cruels comme ceux de leurs aînés… C’était fini… Nous ne pouvions plus gagner cette guerre ».

Ces cinq cases qui se répondent dans l’album résument, à mon sens, tout cet album : elles nous font comprendre de manière extrêmement fine, à travers un exemple particulier, le durcissement de la situation et le dialogue devenu impossible entre les deux partis à la fin de la guerre d’Algérie. Nul grand discours pacifiste, aucune tentation didactique. Un simple plan de plus en plus serré sur des regards, qui suscite chez le lecteur une émotion plus forte que tout discours.

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Une question de regards,

 Ibid., p. 108, 109, 120.

Pour conclure, je voudrais signaler la responsabilité de Frank Giroud et de Lax. Leur œuvre a bien plus d’audience que celle de tout historien, dont les ouvrages connaissent généralement bien des difficultés à se diffuser au-delà d’un cercle restreint d’érudits. Cela explique la nécessité d’être à la fois suffisamment documenté pour que les lecteurs approchent au mieux une réalité passée et à la fois suffisamment éloigné de cette réalité pour que le lecteur n’ait pas l’impression de lire un ouvrage didactique.

Pour l’historien M. Porret, une bande dessinée historique est réussie si elle « mêle la pédagogie de l’histoire bien vulgarisée à la jubilation intellectuelle et récréative liée au bonheur des bulles »[64].  Il n’y a, selon moi, pas à hésiter : Azrayen’ remplit pleinement tous ces différents critères. Giroud a réussi à éviter les nombreux écueils inhérents au genre de la bande dessinée historique tandis que Lax a inventé un nouveau style graphique, simple et puissant à la fois. Pour toutes ces raisons, il serait heureux que cette bande dessinée soit non seulement travaillée par des professeurs du secondaire[65] ou du supérieur, mais qu’elle serve également de modèle à ceux qui souhaiteraient à l’avenir aborder de nouveau un tel thème.

 
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[53] L’exemple extrême d’un traitement partisan de la guerre d’Algérie en bande dessinée est celui de El Djezaïr, œuvre au propos explicitement communiste.

[54] Interview avec Lax et Giroud, 1998 : http://membres.multimania.fr/bookmaker/articles/arti990503.htm

[55] Mouvement national algérien, fondé par Messali Hadj, rival du F.L.N.

[56] Armée de libération nationale, branche armée du F.L.N.

[57] Massacres commis le 20 et 21 août 1955 : tuerie du F.L.N. contre les populations d’origine européenne, d’abord, puis représailles sanglantes de l’armée française contre les civils musulmans.

[58] Pour une analyse plus critique et plus détaillée de cette double page, voir Righi, François, La BD de case en classe : la guerre d’Algérie avec Azrayen’ de Lax et Giroud, CRDP Poitou-Charentes, Poitiers, 2003, p. 9-13.

[59] Interview de Frank Giroud par Arnaud Claes, op. cit.

[60] Giroud, Frank, « Une épopée algérienne », op. cit., p. 18.

[61] Stora, Benjamin, « La Kabylie en 1957 », in Azrayen’, op. cit., p. 6.

[62] Ibid., p. 5.

[63] Ibid., p. 22.

[64] Porret, Michel (dir.), Objectif bulles. Bande dessinée & histoire, Genève, Georg : L’Équinoxe, Collection de sciences humaines, 2009, p. 36.

[65] Pour une analyse très fine et extrêmement détaillée des possibles utilisations pédagogiques d’Azrayen’ en classe de troisième et de terminale, voir Righi, François, La BD de case en classe…, op. cit.

 

Notre dossier thématique :


La guerre d'Algérie.
Pour citer cette ressource :

"Guerre d’Algérie et bande dessinée : l’exemple d’Azrayen’.(suite)", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), mars 2013. Consulté le 26/04/2018. URL: http://cle.ens-lyon.fr/arabe/arts/arts-plastiques/arts-plastiques/guerre-d-algerie-et-bande-dessinee-l-exemple-d-azrayen-suite-