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Je de l’écrivain et jeu de l’écriture, discussion avec Alexis Jenni

Par Alexis Jenni : Ecrivain , Clifford Armion : Professeur agrégé d'anglais - ENS de Lyon
Publié par Clifford Armion le 06/10/2014
Alexis Jenni, prix Goncourt 2011, est venu à la rencontre des enseignants de LELE de l’Académie de Lyon le 7 avril 2014 à l’invitation de La Clé des langues et du Rectorat de Lyon. Nous vous proposons ici une transcription partielle de cet échange autour des thématiques de la mémoire, du pacte autobiographique et de la jouissance de l’écriture. La discussion s’appuie sur deux nouvelles issues du recueil intitulé Elucidations : 50 anecdotes. Les enregistrements de ces deux textes lus par Alexis Jenni sont également à votre disposition sur cette page.

Alexis Jenni

Clifford Armion : Commençons par quelques mots sur le genre autobiographique que nous sommes amenés à étudier en LELE. Nous parlons beaucoup en France de Pacte autobiographique, une notion conceptualisée dans les années 70 par Philippe Lejeune, un universitaire français. Le Pacte autobiographique veut qu’il y ait une sorte d’entente entre l’auteur et le lecteur. Le lecteur accepte tout ce qu’il lit comme étant une vérité, quelque chose de vécu ; quant à l’auteur, il fait son possible pour rendre son récit vraisemblable, qu’il ait l’allure de la vérité ou soit la vérité. Nous verrons que ce Pacte autobiographique a des limites. La premières de ces limites, c’est la distance qui sépare l’auteur du narrateur qui emploie le « je ». Ce peut être une distance de fiction. Parfois les souvenirs d’un auteur sont arrangés, modifiés volontairement pour rendre le récit plus attrayant. Il y a aussi bien sûr la question de la mémoire et du souvenir. Les souvenirs d’enfance, dont nous parlerons avec Alexis Jenni, peuvent être altérés, sublimés, partiellement effacés par les processus de refoulement et d’oubli.

Alexis Jenni, avant d’entrer dans ces considérations, peut-être pourriez-vous nous présenter votre dernier livre, Elucidations : 50 anecdotes, qui réunit cinquante récits courts écrits à la première personne. Pour moi ce livre est presque un ouvrage de stylistique puisque chaque nouvelle contient une réflexion sur ce qu’est l’écriture, la mémoire, la construction du récit, le récit de soi, le narrateur. Le terme d’anecdote et la narration à la première personne suggèrent un récit ou des récits autobiographiques. Est-ce pour cela que vous avez préféré le terme d’anecdote à celui de nouvelle par exemple ?
Alexis Jenni : J’aurais pu les appeler nouvelles, mais le terme de nouvelle est assez flou. La nouvelle est classiquement un récit court. A partir de cinquante pages on ne sait plus comment l’appeler. On a importé le terme de novella, mais cela ne veut rien dire. Classiquement la nouvelle renvoie à une sorte de mini-roman, une petite histoire de cinq à quarante pages qui serait la traduction d’un petit instant avec des personnages… Ce n’était pas ce que j’avais envie de faire. Je voulais faire un travail d’élucidation : je voulais prendre un thème qui me touchait et le mettre en récit. L’anecdote renvoie à quelque chose qui pour moi est de l’ordre de la tradition orale. Quant on est à table avec des amis, on raconte des choses, « il m’est arrivé ci, je me souviens de ça ». On met en récit un évènement, on le raconte, on essaie de faire des liens. Les autres font des liens. Tout cela crée une sorte de réseau de sens. C’est ce que je voulais faire, plutôt qu’une véritable nouvelle telle qu’on la conçoit en France. Je vous propose de lire une première anecdote pour que vous compreniez mieux de quoi je parle. Elle s’intitule L’Idée évanouissante du chat.

L’idée évanouissante du chat
 
Clifford Armion : Dans cette anecdote le narrateur dit se souvenir de son premier mot sans trop savoir où il a été prononcé. Nous ressentons ce flou qui entoure un souvenir d’enfance. Bien entendu le « je » qui écrit n’est plus le « je » qui a vécu le moment raconté. Quel sens donnez-vous à ce « je » de l’autobiographie ? Quelle est son intention ?

Alexis Jenni : Chacune de ces anecdotes est basée sur un évènement autobiographique. L’important n’est pas que cet élément soit autobiographique mais plutôt qu’il me touche et qu’il me marque. Ici le point de départ était le souvenir du tout premier mot que j’ai su prononcer. C’est un souvenir complètement confus. Il y a vaguement un mouvement, vaguement un doigt pointé, une sorte d’immobilité, de lumière lointaine, une frustration. Je ne sais pas si c’est un vrai souvenir ou un faux souvenir. C’est une sorte de construction émotionnelle, avec quelques images à peine marquées. Cela fait cinquante ans que je le traîne avec moi. C’est probablement faux, mais j’ai ce souvenir-là.
Je me suis posé la question de ce que j’allais pouvoir raconter avec un souvenir qui n’existe quasiment pas, un souvenir évanouissant. Le récit n’existe pas, et c’est la qu’intervient l’élucidation. J’essaie par l’écriture, par la construction d’un petit récit, de trouver le sens. La mémoire est un phénomène étrange : ce qui ne sert pas, on ne s’en rappelle pas. Donc si j’ai ce souvenir, c’est qu’il a une importance. La construction d’un récit à partir de presque rien, c’est un travail de recherche de la raison et du sens. Il y a aussi une thématique, celle de l’effort de dire qui échoue. Le premier mot prononcé ce n’est pas la première fois où l’on réussit à dire quelque-chose, c’est la première fois où l’on échoue à dire. L’échec à dire est consubstantiel au langage, c’est pour cela que l’on continue à parler. Ce souvenir, c’était le début d’une impuissance inépuisable.
On m’a fait remarquer que dans la nouvelle certaines phrases se répétaient. Cette nouvelle est construite avec des thèmes, au sens musical du terme. Elle est conçue comme un morceau de jazz avec un thème ou deux qui vont être exposés, repris, mêlés et qui vont donner l’unité de sens et l’unité dynamique de l’ensemble. C’est ce qui me permet de revenir toujours à ce qui m’intéresse, la nouvelle diverge mais revient toujours au centre qui est ce geste évanouissant de la formulation qui échoue.
 

Clifford Armion : Dans cette thématique de la mémoire il y a peut être l’influence de votre formation de biologiste. La nouvelle m’a fait penser à un essai de Siri Husvedt publié dans le recueil Living, Thinking, Looking, dans lequel elle reprend des théories de la neuroscience pour expliquer que la mémoire est une forme de récit. On se raconte des choses, on les inscrit dans notre cerveau en se les répétant et à force d’être réécrit le souvenir se transforme : on modifie quelque chose qui ne nous plaît pas, on sublime quelque chose qui nous paraît précieux… Si la mémoire elle-même est un processus de réécriture, existe-t-il vraiment une limite entre le processus de mémoire et l’écriture en tant que création ?
Alexis Jenni : Quand j’étais enseignant je m’étais posé la question de comment on pouvait utiliser la mémoire pour faire travailler mieux les élèves en classe. L’expérience montre que l’élève se souvient peu… vous l’aurez remarqué ! En réalité notre cerveau se souvient peu et n’est absolument pas fait pour se souvenir d’un cours. On peut développer des techniques et des pratiques qui permettent de nous adapter aux exigences scolaires, parce qu’on en a besoin, mais spontanément, le cerveau n’est pas fait pour retenir une série de données organisée ; le cerveau trie et ne garde que très peu de choses. On pourrait presque dire, en poussant un peu, que la mémoire n’existe pas. Il n’y a pas dans le cerveau un endroit où seraient stockés des souvenirs. Il n’y a que des traces. Ce n’est que lorsqu’on mobilise un souvenir qu’il devient présent. Avant ça le souvenir existe sous forme de traces séparées, de petits indices qui sont remobilisés dans le présent par un récit qui va réinventer les morceaux manquants. C’est ainsi que l’on peut se rappeler très sincèrement de choses qui n’ont pas existées. La mémoire, individuelle comme collective, ce sont des récits. Il y a donc un lien très fort entre écriture, littérature et mémoire. La fonction de récit est fondamentale en littérature.
Je vous propose de lire une seconde anecdote avant de poursuivre la discussion.

Miroirs sensibles
 
Clifford Armion : A la lecture de ce texte nous sommes tentés de voir dans ces ‘miroirs sensibles’ une métaphore du regard de l’auteur. On trouve dans La Poétique d’Aristote l’idée que l’art doit imiter la nature. Shakespeare utilise l’image du miroir dans Hamlet lorsqu’il écrit que la finalité de l’art théâtral est de tenir un miroir face à la nature pour en saisir le reflet (« to hold, as 'twere, the mirror up to nature »). Evoquons aussi les transcendentalistes américains et Emerson en particulier qui parlait de prisme ou d’œil transparent (transparent eyeball) pour décrire le regard porté sur la nature par le poète, par l’auteur. Est-ce que votre miroir n’est pas une manière de conceptualiser ou du moins d’évoquer le travail de l’auteur lorsqu’il veut refléter des faits réels ou imaginaires ? Le rôle d’un auteur n’est il pas de nous mettre face à un miroir tenu de biais pour nous montrer le monde ?

Alexis Jenni : Ce sont des miroirs déformants. Pour moi le rôle de la littérature est d’essayer de dire le monde et de le comprendre. Si je comprenais les choses je n’écrirais pas. Pour moi l’écriture est une façon de comprendre. Après il y a le problème du réalisme. Je suis en train d’écrire un roman sur un sujet contemporain, qui se passe en France, avec des problématiques liées à l’économie, à l’industrie. A un moment donné j’ai pensé faire un roman ‘miroir’, pour montrer les choses. Et puis je me suis dit qu’en faisant un miroir qui montre on ne verrait rien, alors j’ai choisi de décaler les choses.
Je suis d’accord sur cette idée de miroir à condition que l’on précise que le monde n’est pas fait que d’objets mais aussi de dynamiques et de sens et de liens, autant de choses qui ne se voient pas à travers un miroir. La littérature, c’est un miroir qui montre non pas les objets mais les liens, les dynamiques, les mouvements et les transformations. C’est un miroir un peu spécial. On ne fait pas que décrire les objets et les actes. On fait semblant de décrire des actes et des objets mais on décrit de l’impalpable.
 

Clifford Armion : Dans Pour un Nouveau roman, Alain Robbe-Grillet écrit : « Croire que le romancier a ‘quelque chose à dire’ et qu’il cherche ensuite comment le dire, représente le plus grave des contresens. Car c’est précisément ce ‘comment’, cette manière de dire, qui constitue son projet d’écrivain, projet obscur entre tous, et qui sera plus tard le contenu douteux de son livre ». Est-ce que pour vous l’exercice de style est effectivement au centre du projet d’écriture ?
Alexis Jenni : J’ai entendu ça il y a très longtemps. Je pensais que c’était une sorte de pirouette mais en fait c’est très profond. L’expérience de l’écriture est une expérience un peu spéciale. Il y a quelque chose de l’ordre de l’apparition, de la création : on écrit toujours plus que ce que l’on pensait écrire. Quand j’écrivais des cours de biologie j’écrivais exactement ce que je voulais écrire. Mais dans la littérature on écrit plus. Quand j’ai commencé L’Art français de la guerre, les grandes étapes du scénario étaient écrites, mais ces étapes me servaient juste d’étagères où je pouvais installer ce qui m’intéressait. J’ai le projet de faire un roman historique. Je connais tous les épisodes et cela me soulage, mais c’est à l’intérieur de ces épisodes connus que va intervenir la création littéraire. J’ignore ce qui va apparaître mais je suis tout émoustillé de savoir que quelque chose apparaîtra. C’est pour cela que je vais le faire, c’est pour cela que je vais passer des heures et des heures pendant des mois et des années à écrire.

Pour citer cette ressource :

Alexis Jenni, Clifford Armion, "Je de l’écrivain et jeu de l’écriture, discussion avec Alexis Jenni", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), octobre 2014. Consulté le 19/06/2018. URL: http://cle.ens-lyon.fr/plurilangues/litterature/je-de-l-ecrivain-et-jeu-de-l-ecriture-discussion-avec-alexis-jenni