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La inundación

Ezequiel Martínez Estrada
Publié le : 2 juin 2009
Ezequiel Martínez Estrada, La Inundación, Buenos Aires, Emecé, 1946.   Intellectuel, essayiste, romancier, et poète argentin de la première moitié du xxe siècle, Ezequiel Martínez Estrada, est connu notamment pour son essai Radiografía de la Pampa - unique en son genre - qui en 1937, lors de la publication, lui valut le Prix national des lettres, et le Grand prix d'honneur de la Société Argentine d'écrivains, qu'il présida a deux reprises. Durant sa vie professionnelle, il enseigna à l'Université de la Plata, à l'Université de Bahía Blanca, et très tôt, s'engagea dans les débats politiques de l'époque, en prenant clairement parti pour les mouvements révolutionnaires. C'est précisément son soutien à la révolution cubaine qui lui sera reproché ultérieurement par le groupe de la revue Sur. Il s'agit d'un auteur prolifique, intelligent, dont la langue - riche, précise et légère - place rapidement le lecteur dans le cœur du récit. Aucune traduction de cette œuvre culte - hormis un minuscule recueil de poésie - n'existe aujourd'hui en langue française.      Dans cette nouvelle, Martínez Estrada travaille sur la difficulté de l'homme à tisser des rapports sociaux solidaires, non seulement au quotidien, mais surtout, quand ils seraient indispensables à sa survie. Pour ce faire, il utilise le genre du huis clos qu'il décline dans le décor biblique du déluge. La tempête se déchaine sur un village perdu de la Pampa. Les habitants de General Estévez se refugient à l'église. Ce bâtiment qui vient tout juste d'être construit, mais dont l'intérieur n'est pas encore terminé, sera la scène d'une peur longuement glosée dans la littérature argentine : les hordes barbares qui envahissent les lieux de la civilisation. Un prêtre et son assistant règnent impudiquement dans cet espace sacré, le seul qui soit à l'abri de l'inondation. Toute l'action se déroule à l'église - lieu immaculé, abri divin - qui se détériore progressivement, à cause de l'arrivée des habitants du village. Le huis clos devient rapidement un endroit menaçant, où des anciens voisins de village commencent à se méfier les uns des autres, à se replier sur eux-mêmes comme des îlots errants. Le prêtre, en patriarche des lieux, n'a de cesse de faire étalage de son dédain vis-à-vis de nouveaux occupants. Et en même temps, il est obligé de rester prudent puisque le rapport de forces n'est pas vraiment en sa faveur. Martínez Estrada nous tient en haleine pendant une soixantaine de pages, où il déploie merveilleusement sa plume, pour créer une atmosphère où la tension résiste à cette attente incessante.   D'un point de vue stylistique, cet ouvrage présente un grand intérêt, car le maniement de la langue par l'auteur porte la trace d'un siècle, et d'une génération pour laquelle la langue littéraire s'exprimait en français, en anglais ou en espagnol péninsulaire. D'où l'emploi des gallicismes dans les structures syntaxiques, et d'un lexique propre à l'Espagne. Cette génération de la fin du xixe siècle et de la première moitié du xxe, a été confrontée à la problématique de la fondation - d'un pays, d'une littérature -, de l'identité, et de la tradition que l'on souhaite prolonger, ou contre laquelle on veut s'inscrire. Les ressources utilisées sont efficaces, et contribuent à nourrir une atmosphère misérable, précaire et messianique. Atmosphère qui invite à la résignation, puisque le salut vient nécessairement de l'extérieur. Belle métaphore des grands espaces qui font rêver certains, alors que d'autres les subissent au quotidien. Comme en écho à la dichotomie « civilisation versus barbarie », posée par Sarmiento dans Facundo, Martínez Estrada a le grand mérite de la renverser, pour montrer la barbarie des civilisés, en l'occurrence, la barbarie du clergé.     Un livre essentiel, d'un auteur culte, à découvrir avec la classe pour aborder ces pionniers des lettres argentines.          
 
 
Mise à jour le 8 juin 2009
Créé le 2 juin 2009
ISSN 2107-7029
DGESCO Clé des Langues