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Les Français et leurs langues : enquêtes sur les patois, dialectes et mots régionaux

Conférence prononcée le 27 septembre 2011
à l'ENS de Lyon

Brigitte Horiot
Professeur émérite
Université Lyon III


Le français comme langue officielle
Le XIXe siècle et son intérêt pour les patois
L'Atlas linguistique de la France (ALF)
Le Nouvel Atlas linguistique de la France
Le français régional



     La langue française a ceci d'original qu'elle a acquis son statut de langue officielle - et en tout premier lieu de langue de l'administration - bien avant d'être langue majoritaire. Ainsi, le premier recul du latin comme langue officielle, qui peut être daté du concile de Tours (813) et des Serments de Strasbourg (842), est loin d'officialiser complètement le proto-français.

Le français comme langue officielle

     La victoire du français comme langue officielle sera consacrée le 15 août 1539 par François 1er, lors de l'ordonnance de Villers-Cotterêts qui stipule que désormais tous les actes administratifs seront passés en français. Cette mesure, prise autant pour faciliter le travail de l'administration, dont certains membres ignoraient le latin, que pour imposer la langue du roi dans les provinces, fit du français la langue de l'Etat.

Et afin qu'il n'y ait cause de douter sur l'intelligence desdits arrests, nous voulons et ordonnons qu'ils soient faits et escrits si clairement, qu'il n'y ait ne puisse avoir aucune ambiguïté ou incertitude, ne lieu à demander interprétation. (article 110)

Et pour ce que de telles choses sont souvent advenues sur l'intelligence des mots latins contenus esdits arrests, nous voulons d'oresnavant que tous arrests, ensemble toutes autres procédures [...] soient prononcez, enregistrez et delivrez aux parties en langaige maternel françois et non autrement. (article 111)

     L'officialisation du français par l'ordonnance de Villers-Cotterêts a joué en faveur de l'extension du français, faisant franchir un pas décisif à cette langue, non seulement par rapport au latin, mais par rapport aux dialectes. Toutefois cette ordonnance n'avait fait que remplacer une langue écrite, le latin, par une autre langue écrite, le français, et les notaires avaient souvent simplement pris l'habitude de rédiger en français les testaments de gens qui continuaient à parler patois, comme en témoignent, en plein XVIIe siècle, les aventures arrivées à Racine et à La Fontaine.

     « Racine raconte ainsi son voyage à Uzès dans une lettre de 1661 à son ami La Fontaine : "J'avais commencé dès Lyon à ne plus guère entendre le langage du pays, et à n'être plus intelligible moi-même. Ce malheur s'accrut à Valence, et Dieu voulut qu'ayant demandé à une servante un pot de chambre, elle mit un réchaud sous mon lit. Vous pouvez imaginer les suites de cette maudite aventure, et ce qui peut arriver à un homme endormi qui se sert d'un réchaud dans ses nécessités de nuit". Le voyage se poursuit et, à Uzès, il ne comprend tout d'abord rien à ce qui se dit autour de lui. Au bout d'un certain temps, il reconnaît dans ce qu'il entend quelque chose qui ressemble à un mélange d'italien et d'espagnol, et il parvient alors à établir la communication ». (Henriette Walter, Le français dans tous les sens, Paris, Robert Laffont, 1988 : 105).

     « A la même époque, La Fontaine, au cours de son voyage en Limousin, est un peu perdu dans les environs de Bellac : "Comme Bellac n'est éloigné de Limoges que d'une petite journée, nous eûmes tout le loisir de nous égarer, de quoi nous nous acquittâmes fort bien et en gens qui ne connaissaient ni la langue, ni le pays" » (op. cit. : 105).

     Un siècle plus tard, à la veille de la Révolution, la situation n'a guère changé comme le montre Thomas Jefferson[1] dans une lettre adressée à William Short le 27 mars 1787.

     L'invention de l'imprimerie au XVIe siècle marque, certes, une date importante, car elle contribua beaucoup à diffuser la langue officielle. Cependant, dans une France majoritairement rurale (85% de la population jusqu'au milieu du XIXe siècle), qui n'éprouve pas le besoin d'une communication hors de la communauté locale, les patois résisteront très longtemps car la véritable politique, visant à faire du français la langue de tous les Français, ne commencera qu'à la fin du XVIIIe siècle, avec la Révolution qui considérera qu'à une patrie unique doit correspondre une langue unique.

     Pour les révolutionnaires, le peuple doit avoir accès au français, senti comme l'apanage des classes dominantes tandis que les idiomes régionaux apparaissent comme des obstacles à la propagation des idées révolutionnaires.

     Le Rapport de l'abbé Grégoire à la Convention, daté du 16 prairial an II, et intitulé Rapport sur la nécessité de détruire les patois, donne un aperçu de la situation linguistique de la France telle qu'elle ressort de l'enquête lancée durant les années 1790 et 1791.

On peut assurer sans exagération qu'au moins six millions de Français, surtout dans les campagnes, ignorent la langue nationale ; qu'un nombre égal est à peu près incapable de soutenir une conversation suivie ; qu'en dernier résultat, le nombre de ceux qui la parlent purement n'excède pas trois millions, et probablement le nombre de ceux qui l'écrivent correctement encore moindre.
Ainsi, avec trente patois différents, nous sommes encore, pour le langage, à la tour de Babel, tandis que, pour la liberté, nous formons l'avant-garde des nations. (Lettres à Grégoire sur les patois de France 1790-1794. Documents inédits. Genève, Slatkine Reprints, 1969 : 293).

     Il fallut attendre la 3ème république pour qu'aboutisse ce programme d'éradication des dialectes avec la loi de 1881, appelée loi Camille Sée, qui crée un enseignement secondaire laïc à l'usage des jeunes filles, et celle, surtout, de 1882, loi Jules Ferry, qui institue l'école primaire, gratuite, obligatoire et laïque. L'usage des langues régionales est interdit à l'école, même pendant les récréations, et l'enfant surpris à parler patois reçoit une punition. Dans les campagnes cependant, une fois rentré à la maison, l'enfant retrouve ses parents et ses grands-parents et, avec eux, le patois. En 1914 les régiments constitués par régions durent rapidement, devant l'immensité des pertes, être recomposés avec des hommes venus de toutes les provinces et qui peinèrent à s'exprimer en français, langue apprise à l'école primaire et peu pratiquée.

     La disparition des dialectes a aussi été accélérée par l'exode rural, qui date de l'expansion industrielle du milieu du XIXe siècle. La diffusion de la radio, puis de la télévision, vont achever de généraliser l'usage du français standard.

     Les deux causes majeures de la disparition presque totale des dialectes restent l'institution d'un enseignement primaire obligatoire et la généralisation de la radio et de la télévision.

Le XIXe siècle et son intérêt pour les patois

     En 1806, une enquête officielle est lancée, qui s'inscrit dans une recherche visant à établir une statistique complète de l'Empire (agriculture, population, etc) ; elle cherche à recenser précisément les dialectes parlés sur le vaste territoire résultant des conquêtes napoléoniennes et à en dénombrer les locuteurs. Ce travail fut mené au sein du Ministère de l'Intérieur, à partir du Bureau de la Statistique ; il fut dirigé par Charles Etienne Coquebert de Montbret, secondé par son fils Eugène. Charles Coquebert de Montbret entreprend une enquête par correspondance pour obtenir des versions dialectales de la Parabole de l'Enfant prodigue. Les dialectologues connaissent tous les traductions de cette parabole, la recherche des textes régionaux anciens passant obligatoirement par celle des paraboles recueillies au début du XIXe siècle. Par ailleurs, Ferdinand Brunot, dans son Histoire de la langue française (tome IX, 1ère partie, Paris, 1927 : Le français langue nationale, « Appendice » : 525-599) a dressé la carte des limites des langues gallo-romanes à partir de cette même enquête, entreprise gigantesque, à la mesure de l'époque napoléonienne où elle s'est déroulée, et de son territoire, la France de l'Empire.

     Tout au long du XIXe siècle, un grand nombre de chercheurs vont mettre en lumière l'importance des patois pour la connaissance du passé et de l'évolution de la langue française. Les érudits locaux commencent à publier des glossaires, des recueils de chansons et de contes, sans toujours bien observer la rigueur et la précision nécessaires. Une exception, une mission confiée à Charles de Tourtoulon et à Octavien Bringuier, à la demande de la Société pour l'étude des langues romanes, par les arrêtés ministériels du 2 mai et du 11 juin 1873. Par une lettre datée du 28 avril 1873, et envoyée au Ministère de l'Instruction Publique, la Société des langues romanes informe le Ministère qu'elle désire établir une carte des dialectes de la langue d'oc. Pour ce faire, elle souhaite que, dans un premier temps, soit lancée une mission dans le but de déterminer de façon précise la limite entre les dialectes d'oc et ceux d'oïl. Les études devront être menées sur les lieux mêmes, par les mêmes personnes, afin que le même esprit préside à l'ensemble des recherches, et aussi pour que les nuances phonétiques, si délicates à noter exactement, le soient par les mêmes personnes. Ce n'est qu'en 1876, à la suite de diverses circonstances, dont la mort de Bringuier, que paraît le rapport de la première mission intitulé : Étude sur la limite géographique de la langue d'oc et de la langue d'oïl (avec une carte) par M. Ch. de Tourtoulon et M. O. Bringuier membres résidants de la Société pour l'étude des langues romanes. Premier rapport à M. le Ministre de l'Instruction publique, des Cultes et des Beaux-Arts. Extrait des Archives des Missions scientifiques et littéraires, troisième série - tome troisième, Paris, Imprimerie Nationale, 1876. Cette enquête innove dans la recherche dialectale française et elle place Tourtoulon et Bringuier comme les précurseurs du grand mouvement d'enquêtes de cette fin du XIXe siècle, précédant sur cette voie l'abbé Rousselot et, bien sûr, Gilliéron et l'Atlas linguistique de la France.

L'Atlas linguistique de la France (ALF)

     Chargé de diriger, à partir de 1883, à l'Ecole pratique des Hautes Etudes de Paris, les travaux sur les patois gallo-romans, Gilliéron a commencé à réunir personnellement une énorme documentation linguistique sur les parlers vivants, dans de nombreuses régions de la France et de la Suisse romande. Nul n'était, par conséquent, mieux disposé que lui à entendre l'appel lancé par Gaston Paris en 1888 et publié dans la Revue des patois gallo-romans (II, 1888 : 161-175) sous le titre : « Les parlers de France ». « Il faudrait que chaque commune d'un côté, chaque son, chaque forme, chaque mot de l'autre, eût sa monographie, purement descriptive, faite de première main, et tracée avec toute la rigueur d'observation qu'exigent les sciences naturelles » (art. cit. : 168). « Que tous les travailleurs de bonne volonté se mettent à l'œuvre ; que chacun se fasse un devoir et un honneur d'apporter au grenier commun, bien drue et bien bottelée, la gerbe qu'a produite son petit champ » (art. cit. : 174). A ce vœu répondront Jules Gilliéron et son disciple, l'abbé Pierre Rousselot, les deux vrais fondateurs des études scientifiques de dialectologie en France.

Le plan


     Le plan de l'atlas va mûrir peu à peu. La plupart des dictionnaires dialectaux d'alors donnaient des matériaux peu sûrs, sans indication de leur lieu d'origine et de leur exacte valeur sémantique, ayant souvent une prononciation falsifiée. Il est impossible de se faire une idée précise sur l'évolution du langage en prenant comme base seulement ces dictionnaires, très peu comparables entre eux, où les mots sont groupés les uns à côté des autres sans que l'on sache, dans la plupart des cas, s'ils sont morts, en train de mourir ou s'ils vivent encore, sans être touchés d'une maladie quelconque. On connaît la célèbre phrase de Gilliéron : « [...] dictionnaire, cimetière : on ne fait pas un tableau de la vie avec les noms des épitaphes ».

Les enquêtes


     En 1895, Jules Gilliéron prend la décision d'entreprendre, avec l'aide d'Edmont, des enquêtes linguistiques systématiques portant sur la France entière ainsi que sur les territoires limitrophes parlant le français. Pour réaliser son plan, il fallait à Gilliéron l'appui de quelqu'un. Ce fut Gaston Paris lui-même qui jeta dans la balance toute son autorité. Avec l'aide du Ministère de l'Instruction publique Gilliéron réussit, en 1897, à envoyer Edmond Edmont entreprendre les enquêtes sur place.

Le questionnaire


     Le questionnaire fut composé par Gilliéron à l'aide de mots isolés. Le nombre de questions, à en juger d'après celui des cartes, fut d'environ 1400 au commencement et de 1920 à la fin de l'enquête. A côté de mots isolés, le questionnaire comprenait une centaine de phrases fort peu compliquées. Gilliéron affirme à bon droit que souvent la phrase est « le creuset d'où sort le mot isolé » (Notice servant à l'intelligence des cartes, Paris, Champion, 1902 : 5). Un herbier accompagnait les questions sur les noms des plantes.

     L'originalité de l'enquête de Gilliéron consistait dans l'intention de l'auteur de mettre à la disposition du linguiste des matériaux purs et exempts de toute retouche, de véritables instantanés du langage (op. cit. : 7). Une fois les matériaux recueillis par Edmont, toute révision, tout complément étaient sévèrement exclus.

     « Le questionnaire, pour être sensiblement meilleur, aurait dû être fait après l'enquête » (Pathologie et thérapeutique verbales, Paris, Champion, 1921 : 45) fut la réponse de Gilliéron  aux critiques qui lui furent adressées.

Le choix des localités


     Le choix des localités ne fut pas effectué d'après un plan bien établi. D'après les propres déclarations de Gilliéron, il s'agissait seulement de faire traduire le questionnaire dans un certain nombre de lieux à distance à peu près égale les uns des autres, en évitant ceux qui pouvaient se recommander à l'attention du linguiste par des particularités ou des singularités ou se prévaloir d'un titre quelconque (Notice : 4). Dans chaque département furent étudiées en moyenne cinq localités.

L'enquête

     Edmont parcourut les 639 localités quatre années durant, du 1er août 1897 à fin 1901, enregistrant plus d'un million de réponses. La durée, pour l'exploration d'une localité, fut d'un peu moins de deux jours. Le court laps de temps dans lequel se réalisa l'enquête nous offre des matériaux presque simultanés, on peut même dire des instantanés de l'état linguistique de la France à la fin du siècle passé, et, par ce fait, les études gagnent au point de vue de la précision.

     Edmont adopta le système de transcription préconisé par l'abbé Rousselot et employé par la Revue des patois gallo-romans.

Les informateurs


     Un examen attentif des données concernant les sujets et publiées dans la Notice (p. 29-55) nous montre qu'Edmont a dû surmonter de grosses difficultés pour trouver des informateurs. Afin de mener sa tâche à bien, il a dû faire appel au concours de personnes qui, d'après les informations données par lui-même, n'étaient pas toujours en mesure de bien connaître le parler local. Pour quelques localités (pts 177, 247, 263, 282) Edmont n'indique pas les informateurs.

     Pour la plupart des localités explorées (environ 550), ce fut une seule personne qui donna toutes les réponses. Dans plus de 70 localités, Edmont interrogea deux personnes qui étaient généralement le mari et sa femme ou deux membres de la même famille. Quelques localités (pts 10, 146, 199, 318, 368, 685) ont eu trois informateurs et dans deux localités (pts 179 et 404) il y en eut quatre.

     Edmont ne signale que trois hommes (pts 7, 104, 467) et deux femmes (pts 258, 355) illettrés.

Le travail de Gilliéron


     Gilliéron a publié l'Atlas linguistique de la France de 1902 à 1910, en 35 fascicules. Les cartes sont publiées suivant l'ordre alphabétique des mots contenus dans le questionnaire. Gilliéron a reproduit chaque réponse sur une carte muette, à l'emplacement topographique qui lui était réservé, emplacement représenté par un numéro. Afin de se rendre compte de la diffusion plus ou moins grande d'un mot, les noms des départements sont inscrit, d'une façon abrégée, sur chaque carte.

     Les cartes sont au nombre de 1920, et sont réparties en trois séries : mots recueillis dans toutes les parties de la France (cartes 1 à 1421) ; mots recueillis au sud d'une ligne allant de la Vendée au Jura  (cartes 1422 à 1747) ; mots recueillis dans le Sud de la France, à l'est d'une ligne allant du Cher à l'Ariège (cartes 1748 à 1920).

     « Cette division de l'Atlas linguistique en trois séries provient [affirme Mario Roques] de ce que le travail d'enquête n'a fait qu'exciter l'ardeur et la curiosité de MM. Gilliéron et Edmont : leur questionnaire, déjà considérable au début, puisqu'il a permis de dresser plus de 1400 cartes totales, s'est accru au fur et à mesure de mots nouveaux, qui n'ont pu être demandés dans les premiers mois de l'enquête ; ces mots sont devenus de plus en plus nombreux lors des enquêtes méridionales faites plus tardivement » (Romania XXXIX, 1910 : 627).

     Les matériaux recueillis par Edmont, en dehors du questionnaire de l'atlas, furent publiés sous le titre : J. Gilliéron et E. Edmont, Atlas linguistique de la France, Suppléments, tome premier, Paris, Champion, 1920 (308 pages).

     En relation directe avec l'atlas il y a la Table de l'Atlas linguistique de la France, par J. Gilliéron et E. Edmont, Paris, Champion, 1912 (VII + 519 pages). Cette table renferme toutes les formes dialectales publiées.

     L'enseignement de Gilliéron fut désormais fondé sur l'atlas, seul témoignage sûr où les cartes multiples présentaient « un tableau fidèle et complet des parlers de France, comme un atlas géologique reproduit les particularités de notre sol » (Mario Roques, in : Orbis I, 1952 : 238).

Le Nouvel Atlas linguistique de la France

     Les premiers mots de Jules Gilliéron dans sa Notice servant à l'intelligence des cartes étaient les suivants : « L'Atlas linguistique de la France est un recueil de matériaux devant servir à l'étude des patois de la France romane et de ses colonies linguistiques limitrophes [...] ». D'emblée il indiquait les limites de l'atlas : « [...] qu'est notre Atlas ? Il ne donne qu'une faible partie des parlers de 639 communes, alors que la France, à elle seule, en compte 37.000 ! Il n'est donc qu'une modeste ébauche, et nous sommes les premiers à reconnaître que l'approximation à laquelle nous avons été condamnés par les circonstances doit impliquer bien des omissions de faits importants, bien des défectuosités dans le tracé que constituent les aires » (op. cit. : 3).

     Effectivement, remarque Mgr Gardette, « Si remarquable qu'il fût dans sa nouveauté, l'Atlas de Gilliéron présentait quelques défauts : l'enquête, menée par un seul homme, avait été trop rapide et les informateurs parfois mal choisis ; le même questionnaire, préparé pour toutes les régions d'un pays vaste et diversifié, était trop général, et ni assez précis, ni assez adapté aux réalités paysannes ; le nombre des points d'enquête était insuffisant pour révéler la richesse et la diversité des parlers » (« Les atlas linguistiques de la France par régions », in : Le courrier du CNRS n° 9, juillet 1973 : 15).

Historique


     En avril 1939, reprenant une proposition faite par Oscar Bloch dès 1935 (Où en sont les études de français, Paris, d'Artrey, 1935 : 186), Albert Dauzat annonce dans un article du Français Moderne « Un nouvel atlas linguistique de la France est en préparation » (p. 97). La grande œuvre collective des atlas régionaux était lancée. « Un tel succès, un tel rayonnement doivent nous stimuler, et nous inciter à reprendre, à continuer, à compléter l'œuvre de Gilliéron » et Dauzat précise bien qu'il ne s'agit pas « de recommencer son atlas, mais de profiter de son expérience, de celle de ses successeurs, pour faire autre chose, pour apporter des matériaux plus complets, plus récents, avec, s'il se peut, une plus grande approximation scientifique » (art. cit. : 98).

     Dauzat expose alors les grandes lignes de son programme. Le N.A.L.F. restera à l'intérieur de nos frontières politiques mais il englobera les régions périphériques de la France, romanes ou non, que Gilliéron avait réservées ou laissées de côté. La méthode d'enquête devra être uniforme. Le questionnaire, modelé en principe sur celui de Gilliéron-Edmont, comprendra une partie commune à toute la France et une partie régionale. « Toutes les localités étudiées par l'Atlas de Gilliéron seront enquêtées à nouveau, pour qu'on puisse juger de l'évolution des parlers en l'espace d'un demi-siècle » (art. cit. : 101). D'autres localités, judicieusement choisies, seront ajoutées aux précédentes, en nombre au moins double. Les enquêteurs travailleront en liaison avec les folkloristes. « Il est prévu pour chaque atlas, outre les cartes linguistiques, quelques cartes historiques (au début) et, à la fin, un album de planches reproduisant les habitations, objets, ustensiles [...] caractéristiques de la région » (art. cit. : 101).

     En 1987 se tint à Paris, à la demande du Comité scientifique, une réunion de réflexion sur l'informatisation des atlas et le CNRS prit alors la décision de publier la fin de la collection par des procédés informatiques. Cette décision signa l'arrêt des publications pour nombre d'atlas dont les responsables n'étaient pas suffisamment équipés en matériel informatique, le CNRS cessant, également, d'octroyer des crédits pour l'achat de matériel.

     En 1996, 70 volumes au total ont été publiés et, pour la dizaine qui ont été bloqués, une lueur d'espoir se fait jour, la reprise des publications par le CTHS, mais à quelles conditions ! au format 24 x 32 au lieu de 32 x 50. Le tome IV de l'Atlas linguistique et ethnographique normand vient cependant de sortir, au format habituel de la collection des atlas et grâce au minutieux travail des Presses universitaires de Caen.

Les résultats


     Les résultats des recherches entreprises pour le N.A.L.F. sont principalement au nombre de trois.

  • Amélioration des méthodes d'enquête et du questionnaire

     Le questionnaire de Dauzat, préparé par élimination à partir de celui de l'ALF, se composait de 960 questions groupées selon un ordre idéologique. 1920 questions pour l'ALF, 960 pour le NALF. Au cours des réunions au CNRS et dans un colloque de dialectologie organisé à Strasbourg en 1956, les responsables d'atlas se mirent d'accord pour composer leurs questionnaires en s'inspirant des questionnaires des autres provinces afin de rendre possible leurs comparaisons. Le nombre de questions varie entre 2000 et 3000. L'Atlas linguistique et ethnographique du Lyonnais (ALLy) de Mgr Gardette a été élaboré indépendamment du questionnaire conçu par Dauzat.

     La méthode d'enquête a été celle d'Antonin Duraffour, professeur à l'université de Grenoble, l'inventeur de la conversation dirigée.

     Deux méthodes ont été employées pour les enquêtes et sont encore utilisées : l'enquête avec crayon et carnet ; l'enquête au magnétophone. La liberté de choisir était laissée à chacun et quelques-uns ont combiné les deux méthodes.

  • Amélioration de la méthode de publication

     Les cartes sont publiées dans l'ordre idéologique du questionnaire. Cet ordre idéologique a l'avantage de respecter le cheminement de la pensée chez les témoins. Légendes et illustrations apportent les explications désirables aux cartes. Certains auteurs cherchent à distinguer au moyen de sigles et de signes les réponses données spontanément des réponses quelque peu suggérées. C'est le 4ème volume de l'Atlas linguistique et ethnographique de la Gascogne (ALG) qui est le plus riche en notations de ce genre.

  • Ouverture d'un vaste chantier de recherches

     Tout un travail d'interprétation est rendu possible grâce à la publication des enquêtes. Ce travail peut se faire selon deux méthodes : la méthode historique et la méthode de la linguistique synchronique. Les deux méthodes se complètent d'ailleurs.

     Divers chantiers ont été ouverts : le français régional, les ethnotextes, la conscience linguistique, les index des atlas ...

Le français régional

     Les définitions ne manquent pas, voici celle donnée par Jean-Claude Bouvier, l'auteur de l'Atlas linguistique et ethnographique de la Provence :

Ainsi ce que nous appelons le "français régional" ou les "français régionaux" n'est-il pas autre chose que l'ensemble de ces variations linguistiques du français, qui ont une base géographique mais peuvent bien entendu obéir aussi à d'autres paramètres, sociaux particulièrement. Ce sont des écarts, de type géolinguistique, par rapport à une norme que l'on peut définir comme celle de l'école, du français "officiel", plutôt que celle d'un groupe géographique ou social particulier. Mais on peut éviter cette référence à la norme et dire tout simplement que les français régionaux sont des écarts par rapport à un français général défini par la somme des traits communs à tous les locuteurs francophones. (Jean-Claude Bouvier, introduction à Le parler provençal, lexique établi par Claude Martel, éditions Rivages, 1988 : 14-15).

     Le français régional n'est jamais constitué uniquement de faits régionaux. Ce n'est pas un système de traits régionaux, c'est du français commun, la majorité des traits linguistiques - mots, formes, syntagmes, voire phonèmes - sont du français général ; les régionalismes n'en constituent qu'une proportion relativement faible, variable selon les régions, les locuteurs, les champs conceptuels du vocabulaire.

Le français régional peut aller de la langue presque normative que l'on rencontre topologiquement tout autour de Paris et dans les grands centres, et sociologiquement dans les classes cultivées, jusqu'à la langue caractérisée par de grands écarts phonétiques, phonologiques, morphologiques, syntaxiques et lexicaux que pratiquent des locuteurs peu cultivés, très marqués par des racines vivantes dialectales ou non françaises, et qui comprend notamment les populations rurales de la « province » éloignée de Paris. (Bodo Müller, Le français d'aujourd'hui, Paris, Klincksieck, « Bibliothèque française et romane, série A 47 », 1985 : 158).

     Ce qui est surtout important, c'est le caractère inconscient des régionalismes ; ils sont donc à identifier tout d'abord par rapport à l'usage général, au bon usage. Les données des dictionnaires ne sont pas toujours fiables. Il faut également distinguer trait régional, trait familier et trait populaire :  trois catégories de faits.

1) les mots régionaux .
2) les mots populaires ou familiers parisiens ou suprarégionaux.
3) les mots appartenant à des vocabulaires supra régionaux techniques.

Il n'est pas toujours facile de distinguer ce qui relève du langage populaire et ce qui appartient au registre régional. Les exemples abondent dans le Trésor de la langue française (éditions du CNRS puis Gallimard, 1971-1994, 16 volumes. Abréviation : TLF et, pour la version informatisée : TLFi).

Remarque. - Ne pas confondre français régionaux et langues régionales que la diffusion croissante du français, au cours de son histoire comme langue du pouvoir politique, a reléguées dans une situation précaire.

Les premières études

     L'attention des romanistes français a été attirée sur cette couche linguistique particulière entre le français et les dialectes au début des années 1920 par les recherches d'Oscar Bloch sur la pénétration du français dans les Vosges méridionales - ouvrage paru en 1921 - et d'Auguste Brun sur le même phénomène de pénétration de la langue nationale dans le Midi de la France (Recherches historiques sur l'introduction du français dans les provinces du Midi, 1923). Ces travaux ont fait voir qu'en s'introduisant dans différentes provinces et en se superposant aux dialectes ou à d'autres langues, le français, comme jadis le latin en recouvrant les idiomes autochtones des provinces romaines, s'est diversifié, régionalisé.

La recherche sur les régionalismes


     Tout ce qui est régional est actuellement à la mode et le lexique n'y échappe pas, comme en témoigne le succès rencontré par les éditions Bonneton et ses Dictionnaire du français régional de ... ou les éditions Rivages et leur collection Le parler ... . Dans ces publications le meilleur côtoie bien souvent le pire, et les comptes rendus parus dans la Revue de Linguistique Romane ont plus d'une fois attiré l'attention des linguistes sur ce problème. Ce n'est cependant pas d'aujourd'hui que date l'intérêt des linguistes français pour cette couche linguistique particulière entre le français et les dialectes. Georges Straka, à l'occasion de son discours de réception à l'Académie royale de Belgique (Classe des Lettres) en décembre 1981, a fait l'inventaire des études consacrées aux français régionaux (« Problèmes des français régionaux », in : Bulletin de la classe des Lettres et des Sciences morales et politiques, 5ème série, tome LXIX, 1983-1 : 27-66). C'est seulement dans les années 1975-1976 que les dialectologues français ont vraiment entrepris l'étude des régionalismes, trop absorbés qu'ils étaient auparavant par les enquêtes de patois conduites dans le cadre du Nouvel Atlas Linguistique de la France. Dès 1978 une première liste de « Régionalismes de France » est publiée dans la Revue de Linguistique Romane (tome 42 : 149-194), avec une introduction de Gaston Tuaillon. Cette liste a été reprise et complétée en 1982, concrétisant alors une collaboration amorcée depuis 1979 entre le groupe "Atlas linguistiques. Parlers et cultures des régions de France" du CNRS et l'Institut National de la Langue Française à Nancy. Un dépouillement systématique des régionalismes de l'écrit dans les ouvrages d'inspiration régionale fut mis en chantier ; cet inventaire a contribué à alimenter la banque de données de Nancy sur les régionalismes de France mais, faute de coordination entre lexicologues, c'est-à-dire spécialistes de l'écrit, et dialectologues praticiens, eux, de l'oral, ce travail s'est interrompu. C'est ainsi que pour répondre à un goût du public, et à la demande de certains éditeurs, les dictionnaires de régionalismes se sont multipliés, sans souci d'homogénéité entre eux. La meilleure solution aurait été la constitution d'une collection scientifique, collection du reste existante et inaugurée par la publication de l'ouvrage de G. Tuaillon : Les régionalismes du français parlé à Vourey, village dauphinois (« Matériaux pour l'étude des régionalismes du français », Klincksieck, 1983), mais qui s'est depuis spécialisée dans la publication de glossaires régionaux inédits, comme ceux du chanoine Du Pineau au XVIIIe siècle (les volumes 4, 6 et 7 de la collection) ou de matériaux lexicographiques puisés à des sources diverses. Sous la direction de Pierre Rézeau, une somme a cependant vu le jour en 2001 : le Dictionnaire des régionalismes de France. Géographie et histoire d'un patrimoine linguistique (De Boeck/Duculot, 2001. Abréviation : DRF). Ce dictionnaire « décrit, sous l'angle lexical, les principales variétés géographiques du français, observées dans la seconde moitié du 20e siècle en France (dans ses limites continentales) et qui témoignent de la diversité des réalisations de la langue selon les régions » (op. cit. : 7a). La cartographie de nombre de mots rend particulièrement intéressant ce dictionnaire, sachant par ailleurs que la collecte des régionalismes est sans fin.

Les caractéristiques du français régional

     Un régionalisme peut être tantôt limité à une aire relativement restreinte, tantôt recouvrir une aire très vaste, englobant plusieurs régions voisines ou non. Il y a lieu de distinguer les mots régionaux qui désignent des réalités seulement régionales, spécifiques à la région, par exemple traboule « allée qui traverse un pâté de maisons d'une rue à une autre rue », ou encore lône « bras de fleuve, ou de rivière, où l'eau est stagnante », et ceux qui s'appliquent à des réalités communes à tout le domaine du français et qui constituent les régionalismes sémantiques (ex. : plier au sens d'"empaqueter" ; banque au sens de "comptoir de vente d'un établissement de commerce"). Les mots de la première catégorie, les lexèmes régionaux, avec la mention « régional », entrent plus facilement que les régionalismes sémantiques dans les dictionnaires de la langue française.

Les sources des régionalismes


On distingue généralement quatre sources de régionalismes :

1) Le substrat régional, langue ou dialecte parlé dans la région antérieurement à l'implantation du français commun. Ainsi le goui "serpe à poignée dont la lame droite est dans le prolongement de la poignée" ou l'armarine "osier" sont deux mots bien attestés dans le français parlé à Vourey. L'étude des atlas linguistiques régionaux est indispensable.

2) Les archaïsmes (lexicaux, sémantiques, syntaxiques et phonétiques) du français commun. Ainsi banque, au sens de "comptoir de magasin", attesté depuis 1376 à Paris est aujourd'hui un archaïsme dont l'aire correspond principalement au domaine francoprovençal avec prolongements au sud jusqu'en Provence et dans le Languedoc oriental (DRF : 81a).

3) Les innovations de chaque français régional : emplois métaphoriques et métonymiques. Nous citerons la fillette "petite mesure de contenance pour l'alcool" et la demoiselle "mesure d'un décilitre pour l'eau-de-vie" en Basse-Normandie ; le jésus "grosse saucisse de porc, courte, à la viande hachée, traditionnellement ficelée" dont l'origine semble être à chercher dans le français du Doubs et dont la diffusion vers la région lyonnaise et la Bourgogne est récente (DRF : 590b). Mais ces emplois métaphoriques et métonymiques remontent-ils toujours aux dialectes ?

4) Les emprunts faits par les français régionaux, et parfois déjà par les dialectes, aux langues et aux parlers voisins. Ex. : calade, "lieu de passage pavé", emprunt ancien à l'occitan médiéval de la Basse Provence calada "voie pavée", arrivé à Lyon dès le début du XVIIe siècle et aujourd'hui d'usage sporadique dans une aire compacte du Sud-Est (DRF : 198b).

L'utilisation du mot régional

Un mot régional peut être appelé :

- Quand le français manque d'un augmentatif simple et spécifique. Ex. : boge, grand sac de jute (pas d'entrée dans le TLF mais présent dans une citation à l'article romaine "balance") ; cempote, tonneau d'une centaine de litres (absent du TLF) ; muid, tonneau de plus de 200 litres (une entrée dans le TLF, mais sans précision de la capacité).

- Quand le français manque du terme spécifique à cause de ses progrès en abstraction, le terme français est alors trop général. Nous citerons deux mots bien connus du parler lyonnais : l'écharasson, l'échelle qui sert à ramasser les cerises, et la berte qui désigne le pot à lait. Il en est de même pour les noms du tonneau, des pioches, des animaux en rut, qui mettent bas, etc.

- Quand le français n'a rien à proposer face à un terme régional. Ex. : traboule, lône.

- Le français régional peut être synonyme d'un mot français. On a alors deux mots arrivés avec des expériences différentes, le mot français étant appris après coup. Ex. : airelle (aller ramasser des airelles) et myrtille (acheter une tarte aux myrtilles).

- Il y a aussi des termes qui appellent l'expressivité et j'en emprunterai deux au Dictionnaire des régionalismes de l'Ouest entre Loire et Gironde de Pierre Rézeau (Les Sables d'Olonne, Le Cercle d'Or, 1984) : nez de chat "coulemelle", par analogie de forme et de couleur, et pentecôte "orchis", époque vers laquelle cette plante fleurit.

     Je ne conclurai pas cette causerie, ou plutôt je terminerai par une interjection régionale : allez zou, empruntée au provençal (DRF : 1051a) ; mais s'agit-il bien d'un mot régional ? N'est-il pas plutôt à ranger dans les expressions familières ? Comme je l'ai dit en parlant du français régional, il n'est pas toujours facile de distinguer ce qui relève du langage familier et ce qui appartient au registre régional.

[1] Ecrivain politique, juriste, et troisième président des Etats-Unis.



Pour citer ces ressources :

Brigitte Horiot. 10/2011. "Les Français et leurs langues : enquêtes sur les patois, dialectes et mots régionaux".
La Clé des Langues (Lyon: ENS LYON/DGESCO). ISSN 2107-7029. Mis à jour le 6 octobre 2011.
Consulté le 24 novembre 2014.
Url : http://cle.ens-lyon.fr/plurilangues/les-francais-et-leurs-langues-enquetes-sur-les-patois-dialectes-et-mots-regionaux-132848.

 
 
mise à jour le 6 octobre 2011
Créé le 6 octobre 2011
ISSN 2107-7029
DGESCO Clé des Langues