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La migration francophone contribue-t-elle au futur du français comme langue de la globalisation ? Le cas de l’Afrique du Sud (partie 2)

Par Cécile B. Vigouroux : Professeur - Université Simon Fraser
Publié par carmion le 06/11/2013
Cet article se propose de revenir sur 4 siècles de présence du français en Afrique du Sud depuis les premiers colons huguenots chassés de France après la Révocation de l’Édit de Nantes (1685), en passant par la migration mauricienne au XIXème siècle jusqu’à celle plus contemporaine de migrants continentaux africains originaires des anciennes colonies belges et françaises. Nous montrerons dans quelle mesure l’Afrique du Sud est un point d’ancrage intéressant pour s’interroger plus largement sur les effets de la mobilité géographique et sociale sur la vitalité linguistique et sur les répertoires langagiers des locuteurs/trices. Nous montrerons, par exemple comment la mobilité entraîne un changement d’indexicalité des ressources langagières non seulement de ceux/celles qui se déplacent (ex : les migrant-e-s) mais également ceux/celles qui sont en contact avec ces dernier-e-s (les locaux).

Version provisoire d'un texte publié dans Colonisation, globalization et vitalité du français, S. Mufwene & C.B. Vigouroux (eds), Paris : Odile Jacob, 2004. reproduit avec la permission de Cécile Vigouroux.

Introduction
De la France vers la Hollande : la répression des Huguenots français
Une première vague francophone en Hollande : les Wallons
La socialisation des Huguenots français en Hollande
La migration des Huguenots au Cap
Allemand et français coloniaux : un destin sud-africain contrasté
Les Mauriciens en Afrique du Sud
Une migration noire africaine francophone contemporaine
Conclusion

Bibliographie

Partie 1 - Partie 2 - Bibliographie

Allemand et français coloniaux : un destin sud-africain contrasté

La migration d’Allemands dans la colonie du Cap contraste avec celle des Français d’abord par leur nombre. Selon DeKatdt (1995), il est estimé qu’à la fin du XVIIIe siècle près de la moitié de la population blanche de la colonie était allemande. D’après Hoge (1946), près de 15.000 Allemands arrivèrent au Cap durant la période de l’administration hollandaise de la colonie, ce qui ne veut pas dire que tous y restèrent. Les raisons ayant poussé à l’émigration étaient d’abord économiques. Les trente années de guerre (1618-1648) ayant secoué l’Allemagne avaient durement affecté le pays et conduit beaucoup d’Allemands à émigrer chez leurs voisins Hollandais. Ceux qui s’engagèrent dans la Compagnie Hollandaise des Indes Orientales le furent avant tout en tant que soldats, peu payés, n’ayant souvent aucune expérience de la mer. Penn (2005) signale qu’entre 1602 et 1795, quarante-sept récits de voyage ont été écrits par des engagés allemands de la compagnie hollandaise des Indes Orientales. Pour les historiens, ces récits constituent une source de connaissance extraordinaire, notamment parce que contrairement à d’autres récits de ce genre, ceux-là ont pour la plupart été écrits par des engagés souvent peu scolarisés. Toujours selon Penn (idem), ces carnets de bord nous donnent une idée relativement précise des conditions de voyage désastreuses (suicides à bord, dépression, punition et dure répression de la part du commandement de bord, maladies infectieuses) dont la plupart des colons en route vers les colonies ont fait l’expérience. Dès 1657, certains des engagés allemands sont devenus des free-burghers et ont commencé à travailler dans des secteurs d’activité beaucoup plus variés que les Français qui eux se concentraient dans l’agriculture. Ainsi on trouvait des artisans bouchers, boulangers, meuniers, maçons, charpentiers ainsi que des pharmaciens et des docteurs. Comme pour les Français, une politique de dispersion au sein de la colonie fut systématiquement appliquée pour les Allemands.
– C’est certainement la dispersion géographique combinée à la recrudescence des mariages exogames avec des épouses hollandaises et françaises qui a entraîné une disparition relativement rapide de l’allemand dans la colonie du Cap. Zöllner (http://www.rootsweb.ancestry.com/~zafgssa/Eng/Articles.html) avance une raison linguistique pour expliquer la rapide assimilation des Allemands à la population hollandaise, en soulignant la proximité dialectale entre les dialectes régionaux de la Hollande orientale et ceux de l’Allemagne occidentale, dont beaucoup de colons étaient originaires. Si une telle proximité linguistique a pu favoriser une telle déculturation, il ne faut néanmoins pas sous-estimer les pressions écologiques qui s’exerçaient sur les locuteurs, pressions sans lesquelles l’assimilation à la langue de la population économiquement et politiquement dominante n’aurait pas été aussi rapide. Ces pressions s’exercent avant l’arrivée même dans la colonie, comme le montre le récit de Peter Kolb, docteur en physique et mathématiques, qui s’embarque pour le Cap en décembre 1704 sur l’Union, un bateau de la Compagnie Hollandaise des Indes Orientales. Kolb, qui voyage dans des conditions très privilégiées comparé à ses autres compagnons de route (il a sa propre cabine, et est nourri à la table du commandant), donne un récit très détaillé des conditions de voyage à bord (15). Particulièrement intéressant pour nous est ce qu’il dit au sujet de son isolement linguistique :


Being but a Novice in Low-Dutch when I left Amsterdam, and finding no other Language on board in which I had any share, I was extremely at a Loss for Conversation and Intelligence in certain Matters till such Time as I had acquir'd a tolerable Knowledge of it by Application at Sea. But before I was Master of this Talent, I suffer’d enough; for using at first all possible Dispatch in the Acquisition of it, and being withal pretty inquisitive, I offended so often against Grammar and Idiom, and was so little understood, that I was grinn’d at from all the Quarters of the Ship, and particularly by ther Savages before the Mast, who look’d upon me as a very strange Fellow. This rude Attack from the Ship’s Company forc’d me into close Quarters. I retired to my Cabin, and for some Time rarely stirr’d or look’d out : But wanting the Reliefs of Conversation there, I fell into a deep Melancholy. (Kolb 1738 : B3).


– L’allemand aurait certainement connu le même sort que le français si à partir du milieu du XIXe siècle un nombre incessant de colons et de missionnaires allemands n’était venu s’installer en Afrique du Sud. Ces derniers se sont organisés autour d’écoles et de missions luthériennes dans le Natal rural, la province orientale du Cap et la région sudouest du Gauteng actuel et ont ainsi préservé l’allemand comme langue communautaire (Franke 2007). On notera que depuis une cinquantaine d’années s’opère un changement linguistique de ces populations allemandes vers l’anglais et/ou l’afrikaans. S’appuyant sur les chiffres du recensement sud-africain, De Kadt (1995) signale une chute importante des locuteurs d’allemand, qui passent de 49.000 en 1970 à seulement 41.000 en 1980.
– Les raisons du maintien de l’allemand jusqu’à ce jour sont à chercher, toujours selon DeKadt (idem), dans la volonté des colons de ne pas s’intégrer aux autres communautés locales. Elle souligne que chaque communauté allemande réunie autour d’une école et d’une église luthérienne a clairement exprimé sa différence en revendiquant sa germanité. On comprendra que la volonté de ne pas s’assimiler aux autres communautés peut difficilement être soutenue sans un certain nombre de conditions écologiques comme l’isolement spatial et socio-économique des populations allemandes, des relations soutenues entre ces dernières et un afflux constant de locuteurs allemands (16). Il est peu surprenant que la situation de l’allemand soit très contrastée dans les centres urbains et les zones rurales. Les rares poches d’allemand qui survivent jusqu’à présent en Afrique du Sud sont localisées dans les campagnes alors que dans les villes, l’assimilation des populations de langue allemande est bientôt achevée (De Kadt, idem).
– On voit donc que l’allemand connaît le même sort que le français lors de sa première période d’introduction au Cap. Le parallèle entre l’histoire des deux langues en Afrique du Sud se poursuit car toutes deux refont surface au XIXe siècle grâce à l’arrivée de nouvelles populations migrantes. Deux différences notoires sont néanmoins à signaler : 1) Contrairement aux migrants allemands tous originaires d’Allemagne, les nouveaux arrivants francophones proviennent non pas de la métropole mais d’une des anciennes colonies françaises : l’Ile Maurice ; 2) Cette seconde vague migratoire de locuteurs de français en Afrique du Sud n’a pas favorisé le développement d’une variété sud-africaine de français comme ce fut le cas pour l’allemand ni l’émergence d’une communauté francophone. Nous allons essayer de comprendre pourquoi en examinant maintenant l’histoire de la migration mauricienne en Afrique du Sud.

Les Mauriciens en Afrique du Sud

L’histoire de la présence des Mauriciens au Natal (Cap Oriental) depuis le milieu du XIXe siècle est étroitement liée au développement de l’industrie de la canne à sucre à Maurice puis, plus tard, aux restructurations économiques et politiques entraînées par la décolonisation de l’île. Boudet (2006a) distingue quatre vagues migratoires dont la première, vers le Natal, s’est effectuée en deux temps, d’abord en 1847 puis en 1850.
– Bien que la présence des Mauriciens en Afrique du Sud au XIXe siècle soit limitée – 25 selon Hattersley (1950) et 50 selon Lincoln (1984) – l’importance de leur contribution à l’économie sud-africaine de l’époque en est toute autre, comme nous le verrons. Les premiers arrivés au Natal sont des Mauriciens d’origine britannique ayant quitté l’île suite à la crise sucrière entre 1828 et 1848 (17). L’effondrement du cours de la canne à sucre provoqué par la concurrence de la betterave entraîne la faillite d’une partie importante des capitaux Britanniques investis dans la culture sucrière de l’île et une restructuration des plantations (18). Les grands bénéficiaires des crises successives (1839, 1847-1848, et 1867) sont les Franco-Mauriciens qui, en rachetant les compagnies sucrières, retrouvent le monopole de l’industrie sucrière locale (19). Ce monopole est consolidé par les réformes technologiques qui ont pour but de réduire les coûts de production et ont pour effet la restructuration des compagnies sucrières en unités plus grandes. Les avancées technologiques incluent notamment le blanchiment du sucre qui permet la fabrication du sucre de consommation directe. L’Ile Maurice diversifie ainsi ses exportations de sucre vers des marchés comme l’Australie, l’Inde, et l’Afrique du Sud, lui permettant de se défaire de sa dépendance à l’ancienne métropole britannique. Bien que numériquement infime, cette première migration d’Anglo-Mauriciens au Natal a un impact important sur l’économie sud-africaine dans la mesure où elle entraîne l’abandon de la culture du coton au profit de celle de la canne à sucre. L’Ile Maurice garde son monopole sur l’industrie de la canne à sucre au Natal jusqu’en 1883 date à laquelle la variété de canne en provenance de l’Inde est définitivement adoptée au détriment de celle de Maurice.
– L’installation des Franco-Mauriciens au Natal en 1870 constitue la deuxième vague migratoire des Mauriciens en Afrique du Sud et est une des conséquences de la crise sucrière mondiale de 1867 et de la dépression économique que connaît l’Afrique du Sud entre 1865-1869. Entre 1876 et 1878, des Franco-Mauriciens ayant perdu leurs plantations suite à la restructuration de l’industrie sucrière à l’Ile Maurice rachètent les plantations en faillite d’Anglo-Mauriciens installés au Natal. Ce rachat est marqué par un transfert de technologie de Maurice vers le Natal mais aussi par une restructuration de la main d’oeuvre locale avec l’arrivée d’engagés venus de l’Inde pour travailler dans les champs de canne, préférés à la main-d’oeuvre africaine locale pourtant bien meilleur marché. Le Natal connaît à son tour une restructuration de l’industrie sucrière semblable à celle de Maurice opérée quelques décades plus tôt. L’abandon des petites plantations au profit de grandes entités entraîne un besoin de personnel hautement qualifié dans les récentes technologies de l’industrie sucrière. Ce sont donc des artisans représentant toute la chaîne de fabrication du sucre qui vont constituer la troisième vague migratoire (Boudet 2006b).
– Le transfert des compétences techniques dans le tissu social sud-africain racialement ségrégué rend difficile l’insertion des ouvriers créoles qui se voient refuser l’accès à des postes techniques d’ingénieur ou de chimistes occupés par des Franco- Mauriciens. D’ailleurs ces derniers ont le monopole de l’industrie sucrière en Afrique du Sud jusqu’à la seconde guerre mondiale (Boudet, idem).
– La quatrième vague d’implantation de Franco-Mauriciens s’inscrit dans le prolongement des récents développements technologiques et est liée au développement d’instituts de recherche sucrière en Afrique du Sud comme le Sugar Milling Research Institute (SMIRI) crée en 1949. Dans les années 1960, les technologistes francomauriciens deviennent un nombre non négligeable du personnel de la recherche sucrière. L’arrivée de cette dernière vague est aussi contemporaine au processus de décolonisation de l’île démarré en 1947 et qui aboutit le 12 mars 1968 à son indépendance. L’accès progressif à la souveraineté de l’île entraîne, entre autres, une perte de pouvoir des Blancs d’origine française au profit de la majorité hindoue. L’Afrique du Sud représente une alternative privilégiée pour des Blancs en quête de préservation de leur identité ethnique, notamment depuis que le pays a institutionnalisé le développement séparé entre les races (apartheid) en 1948 avec l’accès au pouvoir du parti national. Boudet (2006a) signale que pendant la période de décolonisation de Maurice, le groupe franco-mauricien blanc aurait perdu près d’un tiers de sa population au profit de l’Afrique du Sud. Dinan (1985) explique que cette « hémorragie » est en grande partie liée au fait que beaucoup d’entre eux partis faire leurs études à l’extérieur ne retournent pas au pays. Entre 1961 et 1982 le Natal est la région qui accueille près de 60% de la migration mauricienne en Afrique du Sud ; le reste se partage majoritairement entre le Gauteng et dans une moindre mesure le Cap (Dinan, idem : 208).
– Tous les Mauriciens venus en Afrique du Sud n’appartiennent pas à la seule industrie sucrière. Les entreprises de canne à sucre drainent tout un tas de petits métiers et attirent de nombreux artisans à partir de 1878. On trouve aussi des cols blancs occupant des positions élevées dans la magistrature sud-africaine ainsi que des aventuriers venus tenter leur chance à la recherche du diamant. À côté des Franco-Mauriciens, on recense aussi des Créoles et des Indiens mauriciens travaillant dans différentes entreprises coloniales du Cap. Les mouvements migratoires de l’Ile Maurice vont être régulés par un accord signé en 1917 entre Maurice et l’Afrique du Sud. Lincoln (1984) signale qu’avant la première guerre mondiale, la disparité socio-économique entre Mauriciens venus travailler au Natal ne permet pas l’émergence d’une communauté mauricienne. Il souligne que ce sont les fermiers arrivés au milieu du XXe siècle qui participent à la création d’une communauté mauricienne au Natal, notamment grâce à leur pratique de mariages endogames, leur allégeance à la religion catholique, et la préservation de leur langue (Lincoln 1984). On peut émettre l’hypothèse que l’émergence d’une communauté mauricienne a pu aussi être entravée par le Population Registration Act (1950) qui exigeait la classification raciale de toute personne présente sur le sol sud-africain. Lincoln (1984) souligne que cette loi n’a fait que ratifier une dichotomie déjà existante entre Mauriciens blancs et non-blancs. Celle-ci prend néanmoins, à partir de 1950, des contours concrets avec, par exemple, la ségrégation résidentielle entre artisans non-blancs et leurs collègues mauriciens blancs et l’exclusion de l’école et des lieux de jeu des enfants désignés comme colorés (« coloured » dans la terminologie sud-africaine).
– Il est difficile d’évaluer le nombre de Mauriciens en Afrique du Sud. Bax, agent consulaire français à Durban en 1975, donne le chiffre de 3700 Mauriciens pour la période de 1940 à 1974 (Bax 1975); Dinan (1985) souligne que la fourchette de 20 000 à 35 000 généralement avancée dans la littérature est très excessive. Plus récemment, Chazan Gillig et Widmer (2001) signalent que le taux migratoire en direction de l’Afrique du Sud est en constante augmentation depuis les années 1990, avec un chiffre de 10 000 départs pour la seule année 1996.
– Plus intéressant pour nous dans le cadre de ce chapitre est l’appel solennel lancé par Bax pour sauver la culture française qu’il dit être « en grave péril chez les milliers de compatriotes du Natal » (1975 : 605). Parmi les raisons qu’il invoque pour expliquer cet état de fait est le peu d’enthousiasme des Français à l’endroit des Mauriciens francophones qui, selon lui, voient leur français raillé :

le mauricien francophone ne doutait pas un seul instant de son identité française: il était sûr de son dévouement à la France, et savait avoir sauvegardé, tant bien que mal, la culture française chez lui. C’est dans cet état d’esprit qu’il mit pied-àterre au Natal, confiant de s’identifier aux français (sic) dans ce milieu anglophone. Il devait être déçu ! Le premier contact fut souvent néfaste: sans mauvaise intention, ignorant les antécédents historiques, le français (sic) de rencontre s’étonna, s’amusa même, plus ou moins ouvertement, du parler de son interlocuteur, qui lui paraissait étrange et pittoresque. Le mauricien (sic) déçu et blessé se tourna alors vers ses compatriotes, reprenant l’usage de son parler “du pays”, émaillé parfois de patois “créole”, où il se trouvait une identité, et qui compensait ses faiblesses d’expressions en charme nostalgique. (Bax 1975 : 605)


– Cette citation témoigne du double positionnement de Bax comme agent consulaire de France à Durban et Mauricien de naissance. C’est en sa qualité d’officiel de l’Etat français qu’il interpelle sans détour les pouvoirs publics pour qu’ils investissent dans la promotion du français au Natal (20). C’est comme Mauricien qu’il critique les Français hexagonaux pour leur idéologie linguistique franco-française qui selon lui ne favorise pas la création d’une communauté francophone au Natal et par conséquent contribue à la perte du français. On notera avec intérêt le raccourci historique et linguistique que fait Bax à la fin de son discours en établissant une comparaison entre le sort de la culture française chez les Huguenots et celui plus contemporain des Mauriciens : « Sans aide efficace, les milliers de mauriciens du Natal auront, tôt ou tard, perdu leur culture française, comme les Huguenots de la province du Cap » (Bax 1975 : 611).
– Il nous est difficile de corroborer ou non les prédictions pessimistes de Bax. À notre connaissance, peu de travaux se sont intéressés à la vitalité du français chez les Mauriciens du Natal (21). Le lien historique que fait Bax entre le sort du français chez les Huguenots et celui des Mauriciens est implicitement celui que nous proposons dans ce chapitre mais pour mieux le déconstruire. Nous avons vu que les conditions de vie et d’installation des deux populations en Afrique du Sud sont peu comparables. Les Huguenots arrivent dans une société en pleine émergence où les infrastructures locales permettent difficilement le contact régulier entre colons français notamment en raison de l’éloignement des fermes. D’autre part, contrairement à celle des Huguenots, la migration mauricienne est constante depuis le XIXe siècle et on peut aisément postuler que le flot régulier de migrants combiné aux contacts téléphoniques et Internet réguliers avec la famille restée au pays peut participer au maintien du français dans les répertoires langagiers des locuteurs. Si donc une comparaison était à faire avec une migration antérieure, la migration mauricienne du XIXe siècle est structurellement plus proche de la migration des Allemands de la même époque que de celle des Huguenots. Mais la comparaison s’arrête là.
– L’autre distinction d’avec les Huguenots est le caractère multi-éthnique des migrants mauriciens dans une société d’accueil où la stratification sociale épousait des lignes raciales. Il est donc fort envisageable que dans le contexte sociopolitique de l’Afrique du Sud ségréguée, l’indexicalité du français ait pu changer pour devenir pour certains Créoles, par exemple, un signe de distinction sociale venant compenser, à un niveau symbolique, la stigmatisation sociale dont ils étaient victimes. Si c’était le cas, la migration mauricienne serait de ce point de vue comparable à celle des migrants africains continentaux auxquels nous allons nous intéresser dans la prochaine section. La vitalité du français en Afrique du Sud chez les migrants mauriciens nous semble pertinente à aborder du point de vue de la restructuration des répertoires individuels, en montrant par exemple comment s’opèrent les changements (ou non) des fonctions communicatives du créole et du français dans la nouvelle écologie sud-africaine. D’autre part, pour les Mauriciens de la jeune génération il est important de comprendre comment leur bilinguisme français/anglais peut aussi opérer comme un signe de distinction par rapport aux migrants plus anciens qui ont acquis l’anglais dans le contexte migratoire sudafricain. Beaucoup de questions restent donc en suspens et mériteraient pour y répondre une analyse ethnographique fouillée.
– La troisième et dernière vague migratoire de locuteurs de français en Afrique du Sud que nous abordons maintenant partage avec la migration mauricienne le fait d’être indirectement le prolongement de l’expansion coloniale française. En effet, ces nouveaux migrants sont originaires des anciennes colonies françaises et belges. La migration continentale africaine dont il est question ici est relativement récente (moins d’une vingtaine d’années) et marque des changements sociopolitiques importants tant dans les pays dont sont originaires les migrants que dans le pays d’accueil. Cette migration sera examinée à partir du cas de Cape Town qui constitue l’une des destinations majeures des migrants après Johannesburg.

Une migration noire africaine francophone contemporaine

Les trois vagues migratoires d’Africains continentaux que l’on peut répertorier jusqu’à présent se distinguent l’une de l’autre par la composition sociologique de la population et des motivations à la migration en Afrique du Sud. La catégorie englobante FRANCOPHONES AFRICAINS ne devrait pas nous faire oublier des distinctions majeures entre populations qui, si toutes sont originaires d’anciennes colonies françaises ou belges, non seulement ne parlent pas nécessairement français mais entretiennent des relations ambiguës à leur francophonité. Compte tenu du caractère récent de la migration africaine francophone, il serait présomptueux de faire des pronostics sur la vitalité du français en Afrique du Sud. En revanche, l’examen des pratiques linguistiques des locuteurs peut nous aider à mieux comprendre les dynamiques langagières au sein des populations migrantes. En cela, nous nous inscrivons dans la lignée de Mufwene (2001, 2005, 2008) qui argue que les changements linguistiques au sein d’une population sont le résultat de choix individuels et cumulés des locuteurs engagés dans des actes communicatifs. Un examen minutieux de ces actes révèle de la part des migrants des stratégies adaptatives souvent ambivalentes, voire contradictoires. Mais avant de passer à cet examen, commençons par une présentation succincte des dynamiques migratoires de ces Africains venus en Afrique du Sud.
1. Populations migrantes et vagues migratoires
– La migration noire africaine francophone en Afrique du Sud date des années 1980 (1986-1991) période à laquelle un personnel très qualifié d’ingénieurs, de médecins et d’universitaires zaïrois/congolais (RDC) est recruté pour aller travailler dans les bantoustans. L’Afrique du Sud de l’apartheid facilite la venue de ces migrants parce qu’elle cherche à développer des liens avec le reste du continent, notamment depuis les sanctions économiques prises à son encontre suite au massacre de Sharpville en 1960 (22). D'autres dirigeants politiques africains comme l’Ivoirien Houphouêt-Boigny et le Gabonais Omar Bongo entretiennent des liens avec le régime raciste de l'apartheid, contrairement à la majorité des membres de l’organisation de l’Unité Africaine (OUA)(23).
– À côté de ces cadres, une partie de l’élite politique et économique zaïroise se rend en Afrique du Sud. Une recherche approfondie sur cette première vague de migrants reste encore à faire pour savoir, par exemple, s’il s’est agi d’une migration d’abord familiale ou individuelle et donc s’il y a eu beaucoup de mariages exogames. En dépit du manque de ces données, nous pouvons néanmoins supputer que ces migrants possédaient une très bonne compétence en français, ayant suivi des études supérieures à une époque où le système d’éducation zaïrois était reconnu comme un des meilleurs d’Afrique (francophone). D’autre part, parce qu’employés dans des structures professionnelles locales (hôpitaux, industries), il est fort probable que ces migrants ont dû développer une compétence en anglais et dans tout autre véhiculaire africain dominant de leur environnement social. La façon dont leur répertoire langagier s’est restructuré dans leur nouvelle écologie sud africaine est difficilement prédictible et peu généralisable. Le maintien du français et une ou plusieurs langues d’héritage a dépendu largement de la fréquence de leurs interactions avec d’autres locuteurs partageant ces mêmes langues. Ces migrants de la première génération sont désormais difficilement localisables dans le tissu social sud-africain dans lequel ils se sont fondus contrairement à la seconde vague de migrants vers laquelle nous nous tournons maintenant.
– Le second mouvement migratoire d’Africains francophones (1991-1993) est amorcé par la transition politique en Afrique du Sud avec la libération de Nelson Mandela en février 1990 préfigurant les changements politiques qui conduiront aux premières élections démocratiques du pays en 1994. 1990 est aussi l’année où se durcissent les politiques migratoires en Europe notamment avec la création de l’espace Schengen en juin 1990, mais aussi aux États-Unis. Il est de plus en plus difficile pour les ressortissants africains d’obtenir un visa pour les pays du Nord. L'Afrique du Sud en pleine transformation politique apparaît alors pour beaucoup d’entre eux comme une bonne alternative : d'un point de vue géographique elle est proche de l'Afrique centrale et d’un point de vue administratif, l’entrée dans le pays est facilitée à cette époque par des accords entre l’État sud-africain et certains États africains. Ces accords permettent auxressortissants congolais des deux rives, aux Ivoiriens, et aux Maliens d’obtenir un visa touristique de trois mois renouvelable une fois. Beaucoup d’entre eux viennent par curiosité, attirés par un pays qui pendant des années a nourri leur imaginaire, notamment à travers les luttes d’émancipation politique et sociale symbolisées par Mandela. D’autres voient dans l’Afrique du Sud une terre d’opportunité économique et viennent tenter leur chance. Ceux qui décident de rester n’ont généralement pas d’autres alternatives que de demander un statut de réfugié, qu’ils finissent souvent par obtenir après plusieurs années de démarche. Contrairement à la première vague migratoire, celle-ci est beaucoup plus diversifiée d’un point de vue géographique. Les Zaïrois sont les plus nombreux en raison de la crise politique qui secoue leur pays suite à l’abandon du monopartisme mais l’on commence à rencontrer des migrants venus de l’Afrique de l’Ouest et de l’Afrique centrale. Ces nouveaux arrivants ont généralement un niveau scolaire avancé bien que souvent moins qualifiés que leurs prédécesseurs. Paradoxalement, ce sont ces migrants qui semblent les plus défavorisés sur le marché du travail sud-africain, à part les commerçants qui commencent à s’implanter sur les marchés. Geneviève, Kinoise rencontrée en 1997 lors de notre premier travail ethnographique au Cap, nous confie qu’elle est la première Africaine francophone à monter un commerce d’artisanat Africain au Green Market Square, le marché aux puces le plus ancien du Cap. Esthéticienne de formation, elle dit avoir acquis l’expérience du commerce à Johannesburg où elle a résidé trois ans avant de venir s’installer au Cap en 1993. Pour les autres qui viennent avec un diplôme universitaire en poche, les compétences acquises dans le pays d’origine sont difficilement transférables sur le marché du travail sud-africain. La raison à cela est leur compétence limitée en anglais qui ne leur permet pas d’accéder aux emplois de cols blancs pour lesquels ils seraient qualifiés. Leur expérience migratoire s’accompagne donc pour beaucoup d’un déclassement social.
– La troisième vague démarre quant à elle en 1994, date des premières élections libres et démocratiques du pays. L'ouverture politique de l’Afrique du Sud attire un nombre croissant de migrants, moins scolarisés et économiquement plus défavorisés, venant de tous les coins de l’Afrique noire francophone, certes en proportion très variable selon les pays. Bouillon (1999) estime la population immigrée noire africaine francophone en Afrique du Sud de l'ordre de cinquante mille en 1995-96. Comparés à l’ensemble des immigrés résidant dans le pays, ces Africains constituent une minorité. Entre novembre 1998 et septembre 1999, le nombre de demandeurs d’asile, toute origine confondue, s’élève au Cap à 8 858. La population angolaise est de loin la plus nombreuse avec 3 876 demandes, vient ensuite le Congo RDC (996). Avec 446 demandes, le Congo Brazzaville arrive en 5ème position après la Somalie (705), puis la Tanzanie (513). Du point de vue de la distribution selon les pays, il semble que la situation du Cap soit à l’image des estimations données à l’échelle nationale, notamment pour la communauté congolaise RDC qui, comme on l’a vu, est numériquement la plus importante parmi les communautés africaines francophones résidant en Afrique du Sud, voire la plus importante de toutes les communautés africaines. Au Cap, la population ouest africaine francophone la plus représentée est la sénégalaise (246 demandes). À partir de 1995 l’Afrique du Sud voit affluer un nombre croissant de Rwandais ayant fui leur pays suite aux massacres de population et quelques mois plus tard des Burundais et des Congolais (RDC) suite à l’embrasement de la sous-région.
– Les enquêtes menées au Cap entre 1997 et 2000 sur un échantillon de 122 personnes montrent que les motivations à la migration revêtent des formes hétérogènes et sont parfois, pour un même individu, multiples. Il est à noter que si les raisons données sont diverses, l’Afrique du Sud apparaît rarement comme une destination de départ mais plutôt comme un choix par défaut, après de nombreuses tentatives avortées pour obtenir un visa pour l’Europe ou les États-Unis. Sur les 124 interviewés de notre échantillon, 41 avaient initialement choisi de venir en Afrique du Sud. Pour les autres, les destinations d’élection se distribuent entre l’Europe : France, Allemagne, Belgique, Italie, Suisse, Suède (18 enquêtés), l’Amérique du Nord : Canada, Etats-Unis (18 enquêtés), l’Australie (9 enquêtés) et l’Afrique (6). La majorité de la population rwandaise de notre échantillon (23 sur 28) ainsi qu’une partie des migrants burundais (4 sur 10) disent avoir quitté leur pays en urgence et n’avoir pas élaboré de projet de départ, ni arrêté de destination.

2. Langue(s), fonctions communicatives, et indexicalité
– La baisse du niveau scolaire des derniers arrivants est à l’image de beaucoup de situations de migration à travers le monde et de ce fait n’est pas particulière au cas sud-africain. Celle-ci mérite néanmoins notre attention dans le sens où elle implique généralement une compétence beaucoup plus approximative du français dans des pays où l’école représente parfois le seul lieu où le français est pratiqué, comme c’est le cas au Mali ou au Sénégal, dont sont originaires les commerçantes dont nous allons parler maintenant. Profitant du capital financier accumulé par le commerce de leurs maris installés au Cap bien avant elles, ces femmes souvent peu scolarisées montent des petits établissements de cuisine africaine avec pour principale clientèle des commerçants africains francophones travaillant au centre-ville et souvent collègues de leurs maris eux aussi commerçants. Elles interagissent dans leur vernaculaire africain, Bambara ou Wolof selon le cas, avec leurs compatriotes et dans un anglais très approximatif avec les autres clients francophones. On peut donc supputer que pour ces locutrices l’anglais devient une lingua franca en grande partie parce que l’apprentissage du français dans le contexte sudafricain apparaît moins « rentable », même pour interagir avec des francophones. Parce que ces femmes ont une socialisation très limitée ou quasi inexistante avec des locuteurs de langue anglaise, l’anglais leur sert avant tout à interagir avec leur clientèle francophone. Le choix de l’anglais apparaît donc comme une rentabilisation de l’effort linguistique où le coût de l’apprentissage est évalué au regard des bénéfices sociaux qui peuvent en être retiré. On voit donc ici que la pression écologique qui s’exerce sur les locutrices (communiquer avec les clients francophones) est contrebalancée par la rentabilité linguistique : apprendre un idiome qui permet de communiquer avec le plus de personnes possibles. Doit-on parler dans ce cas là de compétition entre le français et l’anglais ? Mufwene (2008) souligne que deux langues ne peuvent entrer en compétition que si elles occupent les mêmes fonctions communicatives. Dans le cas des commerçantes, l’anglais rempli de nouvelles fonctions communicatives qui ont émergé dans le contexte sud-africain et qui de ce fait n’ont jamais été remplies par le français.
– Partant du constat de Mufwene, il convient donc d’appréhender les ressources langagières utilisées par les locuteurs en relation avec les fonctions communicatives qu’elles remplissent. Le travail ethnographique a montré que le français tend généralement à être utilisé comme lingua franca entre Africains francophones ne partageant pas de vernaculaire ou véhiculaire africain. L’utilisation du français apparaît donc souvent comme un choix par défaut quand d’autres possibilités linguistiques ont été épuisées. Néanmoins, lors d’un travail de terrain au Cap, en juillet 2008, nous avons constaté un nouveau phénomène dans le recours à l’anglais chez certains francophones même quand la compétence en anglais était très approximative de part et d’autre (voir Vigouroux 2008). Un examen attentif des situations d’interaction dans lesquelles ce phénomène langagier a été observé révèle que l’anglais est surtout utilisé dans des échanges entre migrants plus anciens et nouveaux arrivants et sert à indexer ce que Tarrius (1993) appelle « l’ordre des sédentarités » : en s’adressant au nouveau migrant en anglais, le premier arrivant affirme son antériorité sur le territoire sud-africain et implicitement sa légitimité dans le pays d’accueil. On voit donc que l’usage de l’anglais est ici avant tout indexical servant à indiquer une stratification sociale entre migrants, fondée sur l’arrivée dans le pays d’accueil et ne présage en aucun cas d’un abandon progressif du français.
– L’inscription du français dans le marché sociolinguistique du Cap entraîne un changement d’indexicalité de la langue. Ainsi, le séjour en Afrique du Sud s’accompagne pour beaucoup de migrants d’une révision à la baisse de la valeur économique du français sur le marché local du travail. Langue d’émancipation sociale réelle ou potentielle dans les anciennes colonies françaises et belges, le français est vite perçu comme « inutile » en Afrique du Sud, à part pour une poignée de privilégié-e-s travaillant comme professeur-es de français à l’Alliance française du Cap ou comme guides touristiques. En revanche, sur le marché symbolique, le français est investi d’une grande valeur et opère comme signe de distinction sociale. Les stéréotypes couramment associés au français langue romantique, de culture et de raffinement sont réappropriés par les migrants et utilisés pour se dissocier de la population noire sud-africaine qui, sur l’échelle sociale, continue dans sa grande majorité à occuper la dernière place. Le rapport des migrants aux Noirs sud-africains est souvent très ambivalent, oscillant entre une relation de proximité fondée sur une africanité noire commune et un vif rejet comme l’exemplifie cette remarque d’Organ, Ivoirien installé au Cap depuis 2 ans:

on se méfie beaucoup des [Noirs] sud-africains _ parce que on se dit qu’ils sont _ ils sont très _ ils ne sont pas instruits _ ils sont bandits _ et puis vraiment c’est des préjugés qu’on a sur eux _ des mauvais préjugés _ c’est des paresseux _ des criminels _ donc vraiment on s’éloigne beaucoup d’eux _ personnellement moi j’ai pas d’amis [sud-africains]

Les stéréotypes articulés par Organ sont largement partagés par les migrants rencontrés. Si tous ces discours témoignent du « mal-être » des migrants dans la société sud-africaine, on peut néanmoins se demander dans quelle mesure ils ne relèvent pas, en partie, d’une stratégie compensatoire face aux frustrations, aux déceptions de l’expérience migratoire sur le sol sud-africain, ajoutées à l’animosité grandissante dont ils sont l’objet et qui peut mener à des accès de violence meurtrière comme en mai 2008 (24).
– Il ne nous semble pas que le prestige associé au français en Afrique du Sud soit un facteur suffisant pour son maintien, contrairement à une idée relativement répandue dans la littérature. L’une des raisons est que le prestige de la langue auquel les locuteurs s’identifient et dont ils se font les chantres n’implique pas nécessairement que les locuteurs parlent la langue. Être originaire d’un pays dit francophone est parfois suffisant pour se réclamer francophone en Afrique du Sud et tirer les bénéfices symboliques associés au français. On voit donc ici la nécessité de repenser la catégorie FRANCOPHONE à la lumière du contexte sociopolitique dans lequel elle émerge en montrant qu’il n’y a pas stricte adéquation entre PARLER UNE LANGUE et ETRE X-PHONE (voir Vigouroux 2008 pour une discussion plus approfondie). Dans le cas sud-africain, c’est moins l’immersion dans un environnement linguistique exogène que le déclassement social dont ils sont les victimes qui amène les migrants à revendiquer leur francophonité. D’ailleurs, il est à noter que le partage du français ne conduit pas à l’émergence d’une communauté d’individus qui, en Afrique du Sud, se sentiraient unis par un héritage commun. Se réclamer francophone apparaît donc comme un acte discursif individuel, détaché de tout sentiment d’appartenance à un plus vaste ensemble politique et/ou culturel. Les relations sociales entre migrants se structurent surtout à partir de liens fondés sur une origine régionale ou nationale commune ou encore une appartenance religieuse partagée. Certes, il existe bien des événements sportifs locaux « entre migrants » où l’équipe congolaise (RDC) dispute un match contre les Camerounais mais ce genre de rencontre atteste plus d’une passion pour le football que pour la langue française !

Conclusion

Il serait hasardeux de prédire l’avenir du français en Afrique du Sud tant cette migration est encore récente. L’observation de terrain montre que les jeunes générations ayant été scolarisées en Afrique du Sud tendent à adopter l’anglais comme vernaculaire entraînant du même coup l’attrition du français acquis préalablement en contexte scolaire dans le pays d’origine. Ces enfants tendent néanmoins à conserver une compétence passive du français. En revanche pour ceux ayant été entièrement scolarisés en Afrique du Sud, le français tend à ne pas faire partie de leur répertoire langagier durant leurs premières années d’apprentissage scolaire. Cette situation peut évoluer avec l’apprentissage tardif du français à l’école secondaire. Des enquêtes de terrain seraient à mener pour évaluer dans quelle mesure la francophonité des parents influence ou pas le choix de la langue étrangère à l’école chez les enfants issus de la migration francophone.
– Il nous semble peu présomptueux de dire que le développement ou le maintien du français chez ces jeunes populations dépendra plus des opportunités socio-économiques que la langue pourra leur offrir dans leur environnement que d’un attachement nostalgique à la langue d’un pays dont ils gardent des souvenirs lointains. Des enquêtes préliminaires conduites auprès d’un échantillon de 5 adolescents et pré-adolescents arrivés en Afrique du Sud à un très jeune âge montrent que ces derniers ont tendance à revendiquer une identité sud-africaine plutôt que Congolaise, contrairement à leurs parents. Il est à n’en pas douter que ces assignations identitaires élicitées durant nos conversations avec eux sont susceptibles de varier en fonction des contextes d’interaction dans lesquels ils sont engagés et de se transformer au fil du temps en fonction de leur socialisation. De ce fait, il est, là encore, prématuré de tirer des conclusions.
– On constate que l’apprentissage de l’anglais par les enfants entraîne des changements dans la communication familiale de certains parents qui tendent à interagir en anglais avec leurs enfants, même si leur compétence dans la langue est très approximative. Dans les familles où les parents partagent une même langue d’héritage, le français tend à être très peu utilisé, la communication étant assurée par une langue véhiculaire ou vernaculaire africaine. Dans le cas des enfants congolais qui ne sont pas exposés au français au sein de la cellule familiale, ils peuvent néanmoins l’être de façon régulière en assistant aux services religieux des églises congolaises qui pour la plupart se déroulent en trois langues : langue véhiculaire africaine, français, et anglais. Il n’est pas sûr néanmoins que ce contexte partiellement francophone où le français rempli des fonctions communicatives limitées aide au développement d’une compétence dans la langue chez les enfants.

Si l’on ne peut prédire l’évolution du français en Afrique du Sud, l’étude ethnographique des pratiques des locuteurs nous permet de nous interroger sur les facteurs pertinents à prendre en compte pour la compréhension des dynamiques langagières. En cela, la citation de Mesthrie (2008 : 38) rapprochant les Huguenots des migrants africains sur la seule base qu’ils parlent français pointe, selon nous, la difficulté d’envisager les dynamiques langagières sans analyser les différents facteurs écologiques liés à chaque époque et à chaque population :


Other European languages such as French, German and Portuguese have not had the demographic and political presence to obtain official or hegemonic status. The Huguenot French refugees of the late seventeenth century were not allowed to form a separate community of their own; instead, they were deliberately spread out among the Dutch of the Cape. French did not survive more than a generation in South Africa, though it is now making a reappearance three century later via Black migrants from Central and West Africa.


– La faiblesse de l’analyse de Mesthrie repose sur son absence de distinction entre locuteurs ayant le français comme langue première (les Huguenots) et ceux qui le parlent comme deuxième, troisième voire parfois quatrième langue (les nouveaux migrants africains). Il s’agit moins ici d’une question de compétence linguistique que de gestion du répertoire langagier. Si on peut aisément supputer que le français était utilisé comme langue véhiculaire entre Huguenots français, nous avons vu qu’il n’en va pas toujours de même de la communication entre Africains originaires d’un même pays ou d’une même région. Il nous semble donc réducteur d’envisager le développement du français en Afrique du Sud à l’époque contemporaine sans tenir compte de l’évolution de l’ensemble du répertoire langagier des locuteurs, le français étant pour ces derniers une ressource langagière conjuguée à d’autres. Envisager le répertoire langagier dans son ensemble c’est implicitement inscrire les pratiques langagières au centre de l’analyse linguistique et par conséquent le locuteur comme agent de l’évolution linguistique.
– Nous aimerions terminer notre histoire de la vitalité du français en Afrique du Sud en mentionnant brièvement l’article de Benoît Antheaume (2004) paru dans un ouvrage consacré à la francophonie et la mondialisation. Après avoir dressé un portrait relativement sommaire du français en Afrique du Sud à travers notamment la nouvelle migration africaine francophone en Afrique du Sud, Antheaume conclut en parlant des nouvelles menaces qu’il voit pointer pour la place de la France en Afrique notamment dans l’apprentissage du français par les élites économiques sud-africaines. Doit-on déplorer la perte du monopole économique de la France en Afrique ou se réjouir d’une possible expansion du français à travers des acteurs économiques non-francophones tels que les Sud-Africains ? L’avenir du français en Afrique et plus largement à travers le monde se trouve peut-être dans la réponse à cette question.

Notes

(15) Je remercie Robert Chaudenson (communication personnelle, 8 novembre 2009) d’avoir attiré mon attention sur les conditions de voyage différentes entre le XVIIe et les siècles suivants.
(16) Mufwene (2009) décrit des conditions similaires pour la survivance de l’allemand aux États-Unis jusqu’au début du XXe siècle.
(17) Ce sont les Anglo-Mauriciens qui introduisent les premiers plants de canne à sucre cultivés au Natal par les Européens. Il existe avant leur arrivée une production de canne par les Zulu mais qui reste limitée, n’ayant jamais atteint une échelle industrielle.
(18) Pour une description détaillée de l’industrie sucrière mauricienne au XIXe siècle, voir Boudet (2006b).
(19) Boudet (2001) souligne que Franco-Mauricien est plutôt une hétéro-désignation à Maurice et en Afrique du Sud.

(20) Lors de l’allocution de Bax, les instances officielles françaises sont représentées par l’Ambassadeur de France et un secrétaire perpétuel.
(21) L’ouvrage de Bullier (1981) est non seulement daté mais aussi très pauvre en informations sur les dynamiques historiques et sociolinguistiques de la migration mauricienne au Cap.
(22) Le 21 mars 1960 le Pan-Africanist Congress (PAC) appelle à une manifestation non violente dans le township de Sharpville, près de Johannesburg. Il s’agit de protester contre les passeports intérieurs (pass) qui restreignent la mobilité géographique des Africains noirs. En 1959-1960, les passeports deviennent obligatoires pour les femmes. Durant la manifestation, la police fait feu tuant 69 personnes et blessant 180, pour la plupart dans le dos lorsque les manifestants non armés tentent de fuir. Depuis 1994, date des premières élections démocratiques du pays, le 21 mars commémore le jour des droits de l’homme en Afrique du Sud.
(23) Bien que l’OUA réaffirme en 1991 sa politique de sanction contre l’Afrique du Sud, il n'empêche que cette dernière compte en 1993 des liaisons aériennes avec treize pays africains (Bouillon 1996).
(24) Une série d’attaques xénophobes principalement contre des Mozambicains, des Zimbabwéens, et des Malawites se déroulèrent en mai 2008 dans plusieurs régions de l’Afrique du Sud. En deux semaines, 60 migrants furent tués, plusieurs centaines blessés et des milliers fuirent leur maison. Parmi les reproches adressés aux immigrants, c'est celui de venir profiter des fruits de la lutte, de ne pas avoir traversé les années de vache maigre, d’arriver, notamment depuis 1994, quand « tout va mieux ». C’est le discours visant à faire de l’étranger un fléau économique, un vampire de l’emploi, celui qui vient voler le travail de l'autochtone.
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Pour citer cette ressource :

Cécile B. Vigouroux, "La migration francophone contribue-t-elle au futur du français comme langue de la globalisation ? Le cas de l’Afrique du Sud (partie 2)", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), novembre 2013. Consulté le 23/02/2018. URL: http://cle.ens-lyon.fr/plurilangues/langue/le-changement-linguistique/la-migration-francophone-contribue-t-elle-au-futur-du-francais-comme-langue-de-la-globalisation-br-le-cas-de-l-afrique-du-sud-pa