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Usages de la biographie historique. Le cas italien entre Lumières et Restauration (1e partie)

Après avoir rappelé brièvement les nouvelles perspectives de recherches qu’a pu ouvrir le genre biographique en matière d’histoire sociale et des pratiques culturelles (avec les "cas-limites" de la microstoria et les pistes qu’elle a explorées pour construire une histoire qui ne fût ni une histoire des masses, ni une histoire-panthéon), cet article s’intéresse à la façon dont la biographie historique a été utilisée en Italie, depuis les travaux de Franco Venturi, comme un outil d’exploration systématique du dix-huitième siècle "réformateur". Il s’agit ici de voircomment certains parcours "déviants" – ceux d’individus jugés mineurs, qui n’ont pas eu les honneurs  de  la  grande  historiographie,  ou  ceux d’hommes de lettres  dont  la  vie  n’a pas toujours été  guidée  par  le  principe  de  la  "constance à  soi"  – permettent  aujourd’hui  de repenser ou d’éprouver les limites de périodisations historiques ou de catégories littéraires trop rigides, et conduisent à mettre au jour la nature complexe, non univoque des Lumières italiennes.



NB : Ce texte est la version remaniée d’une intervention dans le cadre du Séminaire d’études italiennes (ENS de Lyon / Université Jean Moulin Lyon 3), à Lyon, le 29 janvier 2015.



Introduction

Mes recherches dans le domaine de l’histoire et des lettres italiennes m’ont conduit ces dernières années à retracer, à partir de leurs manuscrits et de leurs archives personnelles, la biographie intellectuelle de deux hommes de lettres italiens, entre Ancien Régime, Lumières et Révolution – deux figures bien intégrées dans les réseaux des correspondance de la République européenne des lettres, qui avaient en commun le goût du journalisme, une pratique académique des belles lettres et l’expérience d’un voyage en France qui fut l’occasion d’une initiation aux Lumières, ou d’une découverte de leur véritable visage.

Le premier, Filippo Venuti (1706-1768)[1], était un érudit originaire de Cortone, en Toscane, où il avait été fondateur de l’Académie étrusque, avec ses frères Marcello et Ridolfino, deux archéologues destinés à occuper de hautes fonctions, respectivement dans la Naples de Charles III et dans la Rome de Benoît XIV. Filippo, lui, fut nommé abbé de Clairac, sur les rives du Lot, en 1738. Il y rencontra Montesquieu, qui se prit d’affection pour lui et le fit nommer bibliothécaire de l’Académie de Bordeaux. Douze ans plus tard, Venuti revint en Toscane où il participa à la publication de la réédition annotée de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, en français, à Lucques. En s’efforçant, avec les autres annotateurs, d’atténuer la violence de la confrontation entre religion et raison, et de valoriser l’aspect encyclopédique de l’œuvre, il fut de ceux qui renouèrent le lien entre le public italien – le public ecclésiastique en particulier – et le courant de la grande pensée européenne de son temps. Sa participation à cette singulière opération intellectuelle et éditoriale faisait de lui l’un des représentants significatifs de la première génération du réformisme catholique italien.

La seconde étude de cas, plus complexe, était consacrée à Alessandro Verri (1741-1816)[2], frère de Pietro et collègue de Cesare Beccaria pendant les années les plus productives de l’illuminismo lombardo, marquées par la publication des Délits et des peines et de la revue Il Caffè (1764-1766). Après un crochet par les salons de d’Holbach, Diderot et d’Alembert, Alessandro Verri s’installa à Rome, y trouvant un cadre propice où cultiver son goût des lettres et son scepticisme conservateur. Romancier, historien, il devient à la fin de sa vie l’apôtre de la Restauration catholique.

Dans une Péninsule partagée entre tradition, érudition, réformisme politique et ferveur éditoriale, Verri et Venuti apparaissaient tous deux représentatifs d’un certain type de carrière lettrée, avec ses aléas et ses déceptions ; d’une certaine forme de sociabilité et de solidarité littéraire ; d’une capacité à s’improviser passeurs de livres, à se faire ambassadeurs d’idées et de modèles nouveaux.

Au travail de prospection documentaire, mené sur un ensemble de sources de première main souvent inédites, s’associait un travail interprétatif pour comprendre la façon dont se structurait et évoluait, dans un cas comme dans l’autre, la « vie de l’esprit ». Il s’agissait de comprendre sa logique, de lui assigner une cohérence, si tant est qu’elle en eût une, au regard du contexte historique dans lequel elle s’inscrivait. Et en cela réside la difficulté de l’écriture d’une vie, qui engage à passer du factuel au « sens » à donner à la trajectoire individuelle. De façon plus générale, la biographie, en invitant à revenir vers le stade du témoin et du témoignage (avec le problème de son jugement et de sa fiabilité), conduit à un « retour en arrière » méthodologique, le retour vers ce moment où la trace de vie, où le document d’archive ne sont pas encore transformés en connaissance historique. L’enjeu consiste donc, à partir de là, à refaire « l’opération historiographique », c’est-à-dire à accomplir « la transition de la mémoire vive à la position ‘extrinsèque’ de la connaissance historique »[3]. C’est autour de ce point – la capacité du récit de mémoire à se constituer en histoire – que se concentrent les interrogations sur la pratique biographique.

Lié à la rhétorique de l’éloge, le genre biographique a longtemps pâti d’une mauvaise réputation. Le panégyrique, l’hagiographie, l’oraison funèbre, dont le dix-huitième siècle n’a pas été avare, ne se posaient pas la question de la méthodologie historique, ni celle de l’exactitude des sources : depuis l’Antiquité, le récit de vie était une fabrique de modèles et d’exemples de vertus, dont le propos était de « styliser la réalité de l’expérience vécue pour lui permettre de porter des témoignages à valeur et à portée générales »[4]. Cette quête d’exemplarité ou de signification faisait partie des prérequis pouvant conduire à aplanir certaines aspérités des parcours biographiques pour leur assigner une « cohérence » qui, de toute évidence, était un construit rétrospectif. Ce procédé courant contamine tant l’écriture biographique que l’autobiographie. On peut penser à la Vie d’Alfieri et aux étapes qui conduisent vers sa « conversion » et la naissance de sa « vocation » ; on peut penser à certains syntagmes rappelés en 1986 par Bourdieu[5], qui induisent une équivalence entre chronologie et logique explicative et transforment la vie en destin. L’écriture épistolaire n’est d’ailleurs pas en reste : les frères Verri eurent ainsi tendance à réordonner eux-mêmes leur parcours en le récapitulant, dans certaines lettres des dernières années de leur vie. Tâtonnements, hésitations, improvisations en sont comme effacés. C’est de cela que doit se préserver autant que possible le biographe, tout insatisfaisants que soient les constats de discontinuité et de ruptures qui émaillent une vie. Mais le genre biographique fut long à se remettre des dommages causés par la biographie romancée, et d’une tradition qui, pour reprendre le mot de Ricœur, a « fait de la mémoire une province de l’imagination »[6].

Il s’agira ici, d’une part, de rappeler brièvement les nouvelles perspectives de recherches qu’a pu ouvrir, en matière d’histoire sociale et de pratiques culturelles, le « contre-pied » biographique (avec ses apories et les « cas-limites » de la micro-histoire) ; et de se pencher, d’autre part, sur les surprises que peut encore réserver l’examen de parcours « déviants » – ou ceux des individus jugés « mineurs », qui n’ont pas eu les honneurs de la grande historiographie – pour repenser ou éprouver les limites de certaines catégories de l’histoire, et de l’histoire littéraire en particulier.

 

1. Le retour du biographique

La biographie fait preuve d’une vitalité pérenne et jouit depuis la fin des années 1990 d’un vrai regain d’intérêt de la part des historiens, à la fois en tant que pratique et en tant que « problème ». On a ainsi eu tendance, ces dernières années, à « penser le biographique » ou à affronter le « défi biographique » tout autant (si ce n’est plus) qu’à écrire des biographies[7]. Dans la seconde moitié du vingtième siècle prévalait encore une approche de l’histoire par le biais des destins collectifs, des classes, des groupes et des forces en conflit, avant que ne s’amorce un retour vers le biographique, contesté par certains historiens rétifs à l’idée d’abandonner « l’histoire-problème » pour revenir à une « histoire-récit » de type chronologique[8]. L’école des Annales avait, en France, vivement rejeté l’histoire événementielle, entendue comme histoire des grands hommes, où « l’individu est le porteur ultime du changement historique »[9].

Mais le statut dont jouit la biographie est aujourd’hui différent. Depuis plusieurs années, elle a pu notamment se prévaloir de l’essor notable, en France puis en Italie, des travaux sur les milieux intellectuels et la sociabilité culturelle. Ces derniers, qui se sont traduits par une attention aux villes et aux réseaux de diffusion des savoirs, à l’inscription spatiale des productions culturelles et à l’étude des circulations artistiques et savantes, ont permis de rompre, dans certains cas, avec quelques stéréotypes tenaces sur l’isolement ou le retard de territoires de la Péninsule, en mettant valeur les initiatives d’acteurs locaux (hommes de lettres, imprimeurs, académiciens) et leur intégration dans le jeu des échanges intellectuels internationaux. L’enquête biographique apparaît comme le corrélat naturel de l’étude des formes de sociabilité dans la mesure où elle permet de réinscrire les trajectoires individuelles dans une histoire collective en variant les « jeux d’échelle » – pour reprendre le titre d’un ouvrage de Jacques Revel sur la question[10].

D’autre part, replacer le sujet agissant sous la loupe de l’historien offre la possibilité, en se détachant de la contemplation d’une histoire accomplie et de l’explication du mouvement collectif, de renouer avec le devenir historique, avec la liberté qui préside à son élaboration, et de reconnaître, donc, l’importance des décisions individuelles dans la constitution de la trame générale. La biographie bouscule les grands paradigmes interprétatifs : elle invite, comme le précise Sabina Loriga, à « briser l’excès de cohérence du discours historique, pour s’interroger non seulement sur ce qui a été, sur ce qui s’est produit, mais aussi sur les incertitudes du passé et les possibilités manquées »[11] . La biographie conduit à valoriser le fondement individuel de l’histoire, à considérer en cette dernière un ensemble de pensées, d’actions et de responsabilités. « Ce qui est désormais au cœur du projet biographique, c’est la prise en compte d’une expérience singulière plutôt que celle d’une exemplarité destinée à incarner une vérité ou une valeur générale, ou encore à converger avec un destin commun », rappelle Jacques Revel[12]. Désormais, la singularité prévaut : on cherche ce qui ne rentre pas dans le cadre général.


2. Un détour : la biographie et le silence des sources 

Ce mouvement de revalorisation de la démarche biographique s’est accompagné, en France comme en Italie, d’un renouvellement sensible du répertoire des sources (archives privées, mais aussi archives policières et judiciaires). Il est certain, par exemple, qu’une reconstitution précise des biographies des frères Verri, à l’instar de celle que Carlo Capra a consacrée à l’aîné Pietro, aurait été impensable sans le travail préalable de dépouillement et de catalogage de l’Archivio Verri, à Milan, qui aura duré entre vingt et trente ans[13].

En réalité, le défi que représente la question des sources pour la biographie historique est double : si, d’un côté, les lacunes de la documentation constituent un obstacle apparemment irrémédiable à l’enquête de terrain sur laquelle se fonde la pratique biographique, de l’autre, l’accumulation des traces manuscrites, la richesse de l’écriture mémorielle qui est la matière première de l’histoire, pose parfois des problèmes de lisibilité, de clarté de l’interprétation. Avant de revenir sur ce second cas en nous intéressant à la figure d’Alessandro Verri, voyons comment certains historiens et biographes ont tenté de remédier à la question de l’absence de sources. Ce « détour » préalable servira de mise en perspective : dans un cas comme dans l’autre, c’est bien la transformation de la mémoire (ou de ses bribes) en connaissance historique qui est l’enjeu de la démarche biographique.

À partir des années 1980, des historiens français et italiens ont pris à bras le corps le problème des silences de l’histoire en s’efforçant de les surmonter, ce qui a conduit à des avancées notables dans la réflexion sur l’écriture biographique. En Italie, certains eurent l’ambition d’offrir une alternative à l’approche « macro-analytique » de l’histoire en développant le principe d’une « micro-histoire », la microstoria, fondée sur les bribes de connaissances négligées que pouvaient encore offrir le monde de l’écrit et des archives. En 1976, Carlo Ginzburg s’intéressait à Domenico Scandella, dit Menocchio, un meunier du seizième siècle condamné à mort pour hérésie, dans Il Formaggio e i vermi, tandis que Giovanni Levi retraçait la vie d’un curé exorciste du dix-septième siècle, Giovan Battista Chiesa, dans L’Eredità immateriale, en 1985 (traduit en français sous le titre Le pouvoir au village, en 1989). Il s’agissait, à partir d’enquêtes sur des individus qui n’étaient pas hommes de plume et n’avaient donc pas laissé de témoignage direct, « de rendre à l’expérience des acteurs sociaux une signification et une importance face au jeu des structures et à l’efficacité des processus sociaux massifs, anonymes, inconscients, qui ont longtemps parus seuls requérir l’attention des chercheurs »[14].

Ainsi ce que Ginzburg appelle « il caso limite » du meunier frioulan – au sens où Menocchio n’est pas un « contadino “tipico” (nel senso di “medio”, “statisticamente piú frequente”) » – n’en est pas moins exemplaire : son procès illustre le processus « di repressione e cancellazione della cultura popolare » par la culture dominante, symptomatique d’un contrôle sans cesse renforcé des classes hégémoniques sur les groupes marginaux et les vagabonds, dans la campagne, au cours de la seconde moitié du seizième siècle. Les lacunes de la documentation témoignaient de cet état des rapports de force, et devait stimuler les historiens à se pencher sur les traces et les vestiges de la culture presque exclusivement orale des classes subalternes de l’Europe pré-industrielle pour repenser, à partir de là, les racines populaire de la haute culture européenne médiévale et post-médiévale.

Il s’agit là d’un renversement de perspective important. Cette histoire « vue du bas », ou « au ras du sol »[15], permettait de reconstruire en partant de la base, en partant de fragments d’expériences individuelles, des logiques sociales complexes et un cadre général affiné, non homogène ni unifié. Ginzburg expliquait dans la préface de son ouvrage :
 

Ampliare verso il basso la nozione storica di “individuo” non è un obiettivo di poco conto. Certo, c’è il rischio di cadere nell’aneddoto, nella famigerata histoire événementielle (che non è soltanto, né necessariamente, storia politica). Non si tratta però di un rischio inevitabile. Alcuni studi biografici hanno mostrato che in un individuo mediocre, di per sé privo di rilievo e proprio per questo rappresentativo, si possono scrutare come in un microcosmo le caratteristiche di un intero strato sociale in un determinato periodo storico[16].

L’histoire particulière, auparavant considérée comme inessentielle, en s’appuyant sur le développement des sciences sociales prend le contre-pied de l’histoire universelle. Revel compare l’effet de la micro-histoire à celui de l’agrandissement photographique dans Blow up d’Antonioni : la variation d’échelle (le zoom) permet d’observer un détail qui met sur la piste d’une autre lecture de l’ensemble[17]. De même, l’étude biographique peut contribuer à renverser certaines représentations sociales, à revenir vers la multiplicité des expériences parfois contradictoires ou ambigües à travers lesquelles les hommes construisent leur monde.

Plus radical, en tout cas plus expérimental dans sa démarche de biographe, Alain Corbin s’est efforcé de reconstituer en 1998 la vie d’un « inconnu », Louis-François Pinagot, un sabotier du Perche dont les archives ne portaient presque plus de trace : un individu tout à fait ordinaire, donc, dont l’existence se déroula aux frontières de l’insignifiance. La démarche de l’historien consiste ici à se détourner de la figure des grands hommes (Pinagot était le contemporain de Michelet, de Hugo) pour s’intéresser aux vies non exceptionnelles, ce qui le conduit à s’aventurer dans l’« indifférencié » du quotidien, à se pencher sur le « grouillement des disparus » ou encore « l’atonie des existences ordinaires »[18] – « fallacieuse atonie, comme lissée par les modes d’enregistrement et de conservation de la trace »[19]. On ne connaît de Pinagot que les données laconiques conservées par l’état civil sur sa naissance, son mariage, sa généalogie et sa mort[20]. La biographie, qui vise à restituer la stature morale de l’être, la densité d’un vécu ordinaire dans sa dimension physique, concrète et affective, est ici impossible. L’historien se trouve contraint, dit Corbin, de « prendre appui sur le vide et sur le silence afin d’approcher un Jean Valjean qui n’aurait pas volé de pain »[21]. Mais la démarche importe moins pour ses résultats que par son parti pris :
 

Il s’agit, en effet, d’inverser les procédures de l’histoire sociale du 19e siècle. Celle du « peuple », sinon celle des élites, se fonde sur l’étude d’une gamme restreinte d’individus au destin exceptionnel ; lesquels par le seul fait de prendre la plume, se sont extirpés du milieu qu’ils évoquent. […] Ainsi s’élargit subrepticement une voie d’accès au 19e siècle. J’ai le sentiment qu’un bon millier de pages autour de Louis-François Pinagot, fussent-elles descriptives et par trop prudentes dans l’interprétation, combleraient mieux le désir de comprendre ce temps que bien des tableaux minutieux consacrés aux structures de la proto-industrialisation[22].

Cette « biographie impossible »[23] traduit bien la volonté du genre de reporter sur le devant de la scène les exclus de la mémoire, de façon à « réparer petitement la négligence des historiens »[24]. Une telle entreprise représente, pour reprendre la lecture qu’en fait Sabina Loriga, « le point extrême de la crise de l’héroïsme, qui est à la base de la redécouverte de la biographie dans ces dernières décennies » – point extrême dans la mesure où tous les ponts, ou presque, sont coupés avec le monde des archives et de l’écrit, et que l’historien doit « procéder par induction, déduction, intuition »[25], car le recours à l’imagination, qui aurait permis de combler par les ressources de la narration les apories de l’archive, est ici proscrit.

 

3. La cohérence du récit de vie en question

On en vient, ce faisant, au second défi de la biographie, qui concerne non plus les problèmes inhérents à la connaissance de faits, mais l’opération interprétative par laquelle le biographe organise et unit la série chronologique des informations dont il dispose.

En 1986, au moment où se profile le « retour en grâce » du biographique, Bourdieu adresse une mise en garde contre les « illusions » dont se berce encore le genre. L’un des présupposés de la biographie, estime-t-il, est « que la ‘vie’ constitue un tout, un ensemble cohérent et orienté, qui peut et doit être appréhendé comme expression unitaire d’une ‘intention’ subjective et objective, d’un projet ». C’est-à-dire que, pour Bourdieu, passer de l’individuel et de la fragmentation à la « signification unificatrice » implique que le biographe fasse usage d’un art de la composition « littéraire » afin de donner à la vie une finalité, afin de l’intégrer dans un réseau signifiant et orienté vers la réalisation d’un projet. Il affirme que ce « postulat du sens de l’existence racontée », découle d’une complicité du biographe (défini « professionnel de l’interprétation ») avec de son objet, et aboutit une « création artificielle de sens », c’est-à-dire à la construction d’un « artefact »[26].

On a depuis plusieurs années dépassé les réserves, si ce n’est les préventions, de Bourdieu à l’égard de la biographie et des abus de logique dont elle pouvait se prévaloir. Mais son intervention n’en pose pas moins une question fondamentale : l’identité d’un individu réside-t-elle dans la « constance à soi-même » ? dans une fidélité supposée à certains principes ? En d’autres termes, l’écriture biographique peut-elle accueillir « l’incohérence à soi » d’un individu sans que cela soit perçu comme un échec épistémologique ? d’un inadéquation entre l’objet choisi par le biographe et sa mission consistant à produire de la connaissance ?

Le cas d’Alessandro Verri s’avère de ce point de vue particulièrement retors, dans la mesure où la consécution est chez lui contradictoire et que son identité semble instable ou discordante. Avant de revenir sur la question de la quête de cohérence biographique et sur l’intérêt que peut présenter un tel cas, commençons par quelques considérations sur la façon dont deux grands historiens des Lumières italiennes, Franco Venturi et Carlo Capra, ont envisagé et fait usage de la biographie dans leurs travaux.

 
 

 

 


[1] Voir P. Musitelli, « Filippo Venuti, ami de Montesquieu et collaborateur de l’édition lucquoise de l’Encyclopédie », dans Dix-huitième siècle, n° 38, Dictionnaires en Europe, Paris, La Découverte, 2006, p. 429-448, et « Dall’antiquaria all’enciclopedismo : l’itinerario di Filippo Venuti tra Francia e Toscana nel secolo dei Lumi », dans Annuario dell’Accademia etrusca, n. XXXII (2006-2007), Cortona, Calosci, 2008, p. 117-148.

[2] Je renvoie à mon ouvrage à paraître : Le flambeau et les ombres. Alessandro Verri, des Lumières à la Restauration (1741-1816), Rome, Collections de l’École Française de Rome, 2016.

[3] P. Ricœur, La mémoire, l’histoire, l’oubli, Paris, Seuil, 2000, p. 191.

[4] J. Revel, « La biographie comme problème historiographique », dans Montagnes, Méditerranée, Mémoire. Mélanges offerts à Philippe Joutard, P. Cabanel, A.-M. Granet-Abisset et J. Guibal (dir.), Musée dauphinois et Publications de l’Université de Provence, 2002, p. 472.

[5] Bourdieu comptait au nombre des présupposés de l’« illusion biographique » le fait « que la “vie” constitue un tout, un ensemble cohérent et orienté, qui peut et doit être appréhendé comme expression unitaire d’une “intention” subjective et objective, d’un projet : la notion sartrienne de “projet originel” ne fait que poser explicitement ce qui est impliqué dans les “déjà”, “dès lors”, “depuis son plus jeune âge”, etc., des biographies ordinaires, ou dans les “toujours” (“j’ai toujours aimé la musique”) des “histoires de vies” » (P. Bourdieu, « L’illusion biographique », dans Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 62-63, juin 1986, p. 69).

[6] P. Ricœur, La mémoire, l’histoire, l’oubli, op. cit., p. 5.

[7] Voir les travaux de Jacques Revel, Sabrina Loriga et Ann Jefferson cités en bibliographie. Voir également V. Broqua et G. Marche (dir.), L’épuisement du biographique ? Newcastle-upon-Tyne, Cambridge Scholars Publishing, 2010.

[8] Sur l’opposition entre histoire-récit et histoire-problème et pour une analyse de la « place de la narrativité dans l’architecture du savoir historique », voir P. Ricœur, La mémoire, l’histoire, l’oubli, op. cit., p. 307-309.

[9] Ibid., p. 309. « C’est en effet dans l’histoire politique, militaire, diplomatique, ecclésiastique, que les individus – chefs d’État, chefs de guerre, ministres, prélats – sont censés faire l’histoire » (id.).

[10] J. Revel (dir.), Jeux d’échelles. La micro-analyse à l’expérience, Paris, Gallimard/Seuil, 1996.

[11] S. Loriga, « La biographie comme problème », dans Jeux d’échelles, op. cit., p. 228.

[12] J. Revel, « La biographie comme problème historiographique », op. cit., p. 474.

[13] C. Capra, I progressi della ragione. Vita di Pietro Verri, Bologna, Il Mulino, 2002 ; G. Panizza et B. Costa, L’Archivio Verri, Milano, Fondazione Raffaele Mattioli per la Storia del pensiero economico, 2 vol., 1997 et 2000.

[14] J. Revel, « Micro-analyse et construction du social », dans Jeux d’échelles, op. cit., p. 10.

[15] Voir la préface de J. Revel, « L’histoire au ras du sol », dans G. Levi, Le pouvoir au village. Histoire d’un exorciste dans le Piémont du XVIIe siècle, trad. de l’italien par Monique Aymard, Paris, Gallimard, 1989, p. I-XXXIII.

[16] C. Ginzburg, Il formaggio e i vermi. Il cosmo di un mugnaio del ’500, Torino, Einaudi, 1976, p. XIX.

[17] J. Revel, « La biographie comme problème historiographique », op. cit., p. 36.

[18] A. Corbin, Le monde retrouvé de Louis-François Pinagot. Sur les traces d’un inconnu, 1798-1876, Paris, Flammarion, 1998, p. 9 et p. 8.

[19] Ibid., p. 289.

[20] Signalons cependant la richesse des sources notariales exploitées par Jacques Rémy pour apporter un nouvel éclairage sur Pinagot, dans « Partage égalitaire et ventes aux enchères au siècle de Louis-François Pinagot », Ruralia, revue de l’Association des ruralistes français, 3, 1998, http://ruralia.revues.org/62.

[21] A. Corbin, Le monde retrouvé de Louis-François Pinagot, op. cit., p. 9.

[22] Ibid., p. 7 et 15.

[23] Ibid., p. 289.

[24] Ibid., p. 10.

[25] Compte rendu de l’ouvrage d’A. Corbin, dans Annales. Histoire, Sciences sociales, 2002, 57, p. 241, n. 1, et p. 254.

[26] Pierre Bourdieu, « L’illusion biographique », op. cit., p. 69 et p. 71.


 



Pour citer ces ressources :

Pierre Musitelli. 05/2015. "Usages de la biographie historique. Le cas italien entre Lumières et Restauration (1e partie)".
La Clé des Langues (Lyon: ENS LYON/DGESCO). ISSN 2107-7029. Mis à jour le 5 juin 2015.
Consulté le 20 septembre 2017.
Url : http://cle.ens-lyon.fr/seminaire-d-etudes-italiennes/usages-de-la-biographie-historique-le-cas-italien-entre-lumieres-et-restauration-1e-partie--264158.kjsp

 

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Mise à jour le 5 juin 2015
Créé le 4 mai 2015
ISSN 2107-7029
DGESCO Clé des Langues