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Sirene, Laura Pugno

Par Amélie Aubert-Noël
Publié par Alison Carton-Vincent le 22/09/2016
Sirene est un roman très court mais très sombre, dont l’histoire se déroule dans un monde futur dystopique (presque post-apocalyptique). On peut d’ailleurs estimer que, comme c’est souvent le cas en science-fiction, l’objet principal du livre est moins le déroulement de l’intrigue et le destin des personnages principaux que l’univers imaginé par l’auteure, décrit progressivement, à travers de nombreuses incises et analepses.

 

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Amélie Aubert-Noël, étudiante en Master à l'ENS LYON

 


Laura Pugno est une auteure romaine contemporaine, qui a déjà été, pour son œuvre aussi bien poétique que narrative, finaliste voire lauréate d’un certain nombre de prix littéraires. Son écriture, dont les formes narratives et poétiques sont deux versants complémentaires présentant de nombreuses résonances thématiques et stylistiques, se caractérise par une grande force visuelle, portée par une langue épurée qui dessine souvent des images et des thèmes obsédants au sein d’un univers onirique. Elle a publié à ce jour le recueil de nouvelles Sleepwalking (2002) ; les recueils poétiques Tennis (2002), Il colore oro (2007),La mente paesaggio (2010), Nácar (2016) et Bianco (2016) ; et les romans Sirene (2007),Quando verrai  (2008), Antartide (2011), La caccia (2012) et La ragazza selvaggia (2016).

 

 

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Sirene est un roman très court mais très sombre, dont l’histoire se déroule dans un monde futur dystopique (presque post-apocalyptique). On peut d’ailleurs estimer que, comme c’est souvent le cas en science-fiction, l’objet principal du livre est moins le déroulement de l’intrigue et le destin des personnages principaux que l’univers imaginé par l’auteure, décrit progressivement, à travers de nombreuses incises et analepses.

Le postulat de départ est simple : la pollution atmosphérique a fini par avoir un tel impact que les rayons du soleil sont devenus mortels pour l’humanité, provoquant une épidémie mondiale de cancers mortels (le « cancro nero »). Les plus démunis, ne pouvant se protéger, ne peuvent qu’attendre la maladie et la mort, tandis que les plus riches, notamment les membres de la yakuza, mafia japonaise qui a su profiter du désastre pour asseoir son emprise, se réfugient dans une ville sous-marine appelée Underwater. La yakuza est également maîtresse de l’élevage et du trafic illégal des sirènes, créatures marines dont on a découvert l’existence de manière très tardive. Les sirènes sont vues comme des animaux à part entière, aux mœurs féroces, incapables de comprendre ou de parler le langage humain, mais dont la description est marquée par la plus grande ambiguïté :
 

 

Ti guardavano con occhi vuoti, spenti, verde mare o oltremare, con le membrane nittitanti delle palpebre come pezzi di plastica sporca, i visi poco piú che musi – di vacca, pensò Samuel – ma a complicare il loro corpo c’erano quei capelli lunghi, se poi si potevano dire capelli, un’unica massa elastica verdeazzurra o azzurro vivo che scendeva sulla schiena, che ondeggiava nell’acqua come le trecce della piú splendida delle adolescenti, e le braccia verde chiaro con le mani palmate, il seno sempre grande e pesante con i capezzoli verdecupo, durissimi, da cui nell’estro usciva un latte dolciastro (p.6).

Leurs traits vaguement anthropomorphes rendent ainsi difficile leur identification comme une espèce totalement différente, et inspirent à de nombreux hommes une fascination pour le moins ambiguë. Elles sont l’objet d’une exploitation sans merci, la plupart étant destinées à l’abattage, en vue de produire la « viande de mer », aliment considéré comme très raffiné, auquel on prête également des vertus aphrodisiaques ; les plus « chanceuses » (c’est-à-dire celles qui sont stériles) survivent à l’abattage, mais seulement pour être envoyées dans des « bordels » où elles font les délices des yakuzas les plus puissants et les plus pervers. Le moment où toute leur bestialité s’exprime librement est celui de la fécondation : les sirènes femelles, aussitôt après l’accouplement, massacrent et dévorent en partie les mâles, dont l’apparence est d’ailleurs très différente et ressemble à celle du dugong.
Le personnage principal, Samuel, travaille justement dans un élevage de sirènes : il s’occupe aussi bien de leur surveillance que de la gestion de la reproduction ou encore de la sélection des fœtus. Il a perdu tout goût pour la vie depuis que la jeune fille qu’il aimait, Sadako, a été tuée par le cancer noir ; son état proche de la dépression se ressent notamment à la façon dont il n’hésite plus à braver les rayons néfastes du soleil :

Samuel aveva dei dreadlocks biondi fino alla vita. Il giorno in cui aveva iniettato l’eutanasia a Sadako, si era rasato a zero. Sadako non avrebbe voluto questa forma di omaggio. Un cranio rasato significa cancro nero quasi certo, cominciando dalla testa, soprattutto in un fototipo I.
Ma Sadako era morta (p.4).

Poussé, peut-être, par ce désespoir, mais aussi par une fascination pour les sirènes qu’il ressent depuis longtemps, il parvient à se substituer à l’un des mâles au moment de la fécondation et à copuler avec une sirène « semi-albinos », c’est-à-dire d’apparence encore plus humaine que les autres. Contre toute prévision, car la reproduction inter-espèces est censée être impossible, cette union donne quelques semaines plus tard naissance à une sirène hybride, Mia, que Samuel tentera, suivant des motivations aussi troubles pour lui-même que pour le lecteur, de soustraire à la loi impitoyable de la yakuza.
Deux éléments ressortent à la lecture du roman : le style remarquablement concis mais doté d’une grande force d’impact visuelle – Pugno cite d’ailleurs explicitement les mangas comme principale source d’inspiration –, et la violence multiforme qui imprègne chaque page, revêtant des formes sans cesse plus dérangeantes, en contraste avec l’indifférence affichée la plupart du temps par les personnages. Cette banalisation du mal poussée à l’extrême constitue sans doute l’instrument principal par lequel Pugno propose une critique aussi véhémente qu’implicite de certains aspects de l’époque contemporaine. Les critiques et théoriciens de la science-fiction, en effet, n’ignorent pas que lorsqu’on imagine un univers futur, on parle presque toujours du présent d’une manière ou d’une autre…
L’originalité, et le caractère dérangeant, de Sirene, résident dans la réutilisation de la figure éponyme et de la force de suggestion du mythe pour opérer une sorte de fusion ambiguë entre deux altérités : altérité féminine et altérité animale, montrées toutes deux comme les victimes d’une infinité d’injustices et de violences inacceptables. Cette analogie, présente au sein même de la description des sirènes, est portée à son comble par les parallèles constants, dans l’esprit du personnage principal, entre ces dernières et sa bien-aimée Sadako (qui était humaine mais vouait justement aux créatures hybrides une admiration confinant à l’adoration). Loin, cependant, d’asséner des vérités dogmatiques, tout l’art de Laura Pugno consiste à esquisser, par une écriture aussi précise qu’elliptique (et évitant à tout prix de tomber dans la psychologie), une inquiétante nébuleuse d’images et de thèmes capable de provoquer chez le lecteur des questionnements fondamentaux, mais qui échappent à toute résolution simpliste ou univoque.

 
Pour citer cette ressource :

Amélie Aubert-Noël, "Sirene, Laura Pugno", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), septembre 2016. Consulté le 23/02/2018. URL: http://cle.ens-lyon.fr/italien/litterature/periode-contemporaine/sirene-laura-pugno