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Elsa Morante, « L’isola di Arturo » (1957)

Par Caterina Sansoni : Professeure d'italien dans le secondaire et docteure - CHER- Université de Strasbourg
Publié par Alison Carton-Vincent le 08/11/2018
Fiche de lecture du deuxième roman d'Elsa Morante, ((L'Isola di Arturo)), Premio Strega en 1957.

Le narrateur du roman, Arturo, se rappelle de son enfance et de son adolescence à Procida, et les vicissitudes qui l’ont poussé à quitter l’île. Elsa Morante commence à écrire L'Isola di d’Arturo en 1952 et gagne le prix Strega après sa publication en 1957. Ce roman obtient un très grand succès et est traduit en plusieurs langues, devenant probablement le roman le plus connu de l’écrivaine.

L’île où vit le protagoniste est une sorte de bulle, où le temps suit le cycle de la nature et le rythme de la terre. La mer la sépare du continent mais aussi du temps de la modernité, de la ville, en la transformant en un espace isolé, en marge de la société. Le deuxième sous-titre du premier chapitre, « L’isola », nous offre une description générale de Procida : les « straducce solitarie chiuse fra muri antichi », les plages, « le rocce torreggianti, che  sovrastano l’acqua », le port entouré de « vicoli senza sole » (Morante, 1988, p. 954). Les habitants ressemblent à leur île, sauvage et mystérieuse, gardant jalousement les secrets de la nature. La frénésie moderne n’existe pas : dans ce lieu mythique, les dynamiques relationnelles s’avèrent ancrées dans une tradition presque ancestrale de réserve. La solitude est le sentiment le plus répandu parmi les personnages du roman, et ce n’est pas du tout un hasard. Dans un scénario qui semble dépourvu de toute émotion, l’histoire d’Arturo, avec ses sentiments forts et son passage de l’enfance à l’adolescence, prend encore plus d’ampleur.

L’Isola di Arturo raconte l’histoire de l’enfance et de l’adolescence d’un Je narrant solitaire qui suit un chemin de formation qu’il retrace une fois adulte : le sous-titre du roman est en effet « Memorie di un fanciullo ». La situation initiale est représentée par un enfant presque toujours seul, qui adore son père, un italo-allemand blond qui rentre rarement à Procida et rejoint son fils dans « la Casa dei guaglioni», un palais bizarre, un ancien couvent, semblable à un refuge de pirates et à un château baroque. Sur son père, Wilhelm, Arturo construit de véritables légendes, en l’élevant au grade de héros et d'aventurier, voyageant en terres étrangères et dangereuses. Le couple père-fils n’a pas de relations avec les Procidains, avec qui il garde ses distances. Cet isolement devient une caractéristique fondamentale de la dyade : Arturo grandit dans la vénération de son père, n’ayant pas d’autres modèles à suivre, puisque sa mère est morte au moment de sa naissance, que le valet Silvestro qui s’occupait de lui est parti et qu’au village il n’a pas d’amis. Le manque de contacts dans l’île devient même l'une des lois d’Arturo, appelées aussi « Certezze assolute », qui présentent évidemment la consécration de l’autorité paternelle comme premier point. L’arrivée d’une jeune fille napolitaine, Nunziata, la femme de son père, bouleverse non seulement l’équilibre du couple père-fils, mais aussi la vie du protagoniste. Nunziata et Arturo, en effet, établissent une relation particulière et tout à fait nouvelle pour le protagoniste.

L’entrée en scène du jeune homme aimé par le père d'Arturo, Tonino Stella, contribue également au chemin de formation d’Arturo, qui ouvre les yeux sur les faiblesses de son père et développe un sentiment plus adulte envers lui : une sorte de compassion, de pitié. Wilhelm, insulté et, malgré cela, prêt à tout faire pour conquérir Stella, passe du statut de héros à celui d’être humain. C’est un passage douloureux pour Arturo, qui, après cette rupture décide de quitter l’île. Sa foi puérile en l’autorité de son père se transforme en affection et en compassion lorsqu’il voit ce dernier humilié par Stella, qui l’appelle « parodia ». La scène qui se déroule dans le salon, avec Stella qui s’amuse en regardant le fils et le père se disputer, est sans aucun doute capitale pour le Bildungsroman.

Arturo grandit grâce à cette reductio ad minus de la figure du père, une découverte encore plus importante que celle de son amour pour Nunziata. Avant de quitter l’île, Arturo pense au passé :

Il fuoco di quella infinita stagione puerile mi montò al sangue, con una passione terribile che quasi mi faceva mancare. E l’unico amore mio di quegli anni tornò a salutarmi. Gli dissi ad alta voce, come se davvero lui fosse lì accosto: - Addio, pà (Ibid, p. 1365).

Dans ce roman, tout renvoie à quelque chose d’autre et l’île représente le domaine de l’indéterminé et du possible. Le lecteur entre dans la vie du protagoniste au moment où il doit surmonter plusieurs épreuves qui vont le conduire à faire un choix existentiel. Morante s’efforce de créer un genre qui s’inspire du roman de formation classique, du roman d’aventures, du roman courtois et du conte de fées, pour créer une structure ouverte qui décrit un parcours précaire, où l’expérience acquise est plus importante que la destination finale. Les personnages, par conséquent, sont modelés sur les moules des rôles typiques des genres que l’on vient de citer, mais ils subissent des transformations remarquables et s’avèrent finalement uniques, tous plongés dans une atmosphère méditerranéenne, où « anche le cose più torbide prendono un colore fantastico, da paradiso terrestre, prima dell’inferno » (Ibid, note manuscrite, p. LXVI). 

 

Référence bibliographique :
Elsa Morante, Opere, C. Cecchi et C. Garboli (dir.), I Meridiani, Milano, Mondadori,1988, tomo I.

 

Pour citer cette ressource :

Caterina Sansoni, "Elsa Morante, « L’isola di Arturo » (1957)", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), novembre 2018. Consulté le 14/12/2018. URL: http://cle.ens-lyon.fr/italien/litterature/bibliotheque/l2019isola-di-arturo-elsa-morante-1957