Vous êtes ici : Accueil / Langue(s) / L'italien, langue étrangère / Les représentations de quelques suffixes italiens chez les Français : une étude exploratoire Deuxième partie

Les représentations de quelques suffixes italiens chez les Français : une étude exploratoire Deuxième partie

Par Omar Colombo : Lecturer in Italian language & culture - Paris-Sorbonne University Abu Dhabi (UAE)
Publié par Damien Prévost le 12/07/2012

document1_1354883849439-jpg
Omar Colombo, Lecturer in Italian language & culture Paris-Sorbonne University Abu Dhabi (UAE)

Sommaire
Aller à la première page

5. Une enquête exploratoire sur les représentations des suffixes italiens : trois études de cas

1. Les objectifs de l’enquête

L’étude présentée ici cible simplement une description des représentations préalables de jeunes Français vis-à-vis des suffixes de l’italien. Il s’agit d’une enquête exploratoire auprès de trois étudiants français, qui n’ont aucune notion en italien langue étrangère, à l’aide d’un questionnaire oral.

L’enquête avait un double objectif : celui de prendre en considération les représentations des suffixes de l’italien par les locuteurs français, et celui de vérifier si les suffixes italiens sont familiers chez les Français. De ce point de vue, les travaux scientifiques en la matière insistent sur le fait que la fréquence et la familiarité des morphèmes et des mots peuvent entrer favorablement en jeu dans l’apprentissage d’une langue étrangère. La fréquence peut être définie comme « le nombre de fois où un même mot revient dans un corpus (oral ou écrit) » (Babin, 1998 : 20). La fréquence a une influence directe sur le temps nécessaire à la reconnaissance lexicale, sur la prononciation, la compréhension, l’association, etc. : plus un mot est objectivement fréquent dans une langue donnée et plus la probabilité de le rencontrer est élevée pour un locuteur. Pour cette raison, la fréquence est souvent utilisée comme une variable expérimentale dans les recherches lexicales. Chaque rencontre lexicale provoque un traitement perceptif et sémantique, ce qui laisse une trace en mémoire ; cela aura des retombées sur la représentation de la forme du mot dans le lexique mental (c’est-à-dire, dans le dictionnaire lexical enregistré dans le cerveau humain), ce qui revient à lui donner un air de familiarité. Cette dernière variable psychologique correspond aux expériences subjectives, en réception et en production, qu’un individu a eues avec les mots. Ainsi, la familiarité subjective est liée à l’expérience individuelle.

2. Les critères observés dans la composition de notre échantillon de recherche

L’échantillon de locuteurs interrogés répondait à quelques contraintes. Comme Carpitelli & Iannacaro (1995 : 101) le précisent :

« La ricerca del testimone-fonte, nel senso di fonte documentaria […] determina […] un’attenzione prevalente dei ricercatori per la metodologia della scelta: vengono cioè precisati i parametri e le caratteristiche che definiscono o il cosiddetto ‘‘buon informatore’’ […] oppure il testimone più rappresentativo da un punto di vista statistico o, infine, il più adatto alla ricerca in corso »

Dans notre cas, des étudiants universitaires étaient les informateurs tout à fait indiqués pour l’enquête sur les représentations des suffixes italiens[1]. En effet, notre enquête était encadrée dans un travail de recherche plus vaste qui s’intéressait à l’apprentissage de la morphologie italienne chez des étudiants francophones : ainsi, nous avions choisi de soumettre notre questionnaire à des étudiants universitaires pour garantir la comparabilité des données avec la recherche principale[2]. Les informateurs de notre enquête exploratoire sur les représentations des suffixes italiens étaient Français et n’avaient jamais étudié l’italien. Cette dernière contrainte était nécessaire pour éviter un conditionnement évident sur la spontanéité des réactions et des réponses. Les informateurs avaient étudié ou étudiaient l’anglais (LV1, depuis 9-15 ans), deux d’entre eux avaient étudié l’espagnol en LV2 (5-7 ans), tandis que le troisième avait étudié l’allemand (8 ans). Ce dernier avait des connaissances également de latin (4 ans) et de grec ancien (2 ans) : il a fait valoir ces compétences en phase d’analyse morphosémantique des mots-inducteurs, comme nous le verrons par la suite.

Nous précisons que le choix des trois informateurs a été totalement casuel, l’important étant de respecter les paramètres de sélection précédemment mentionnés[3].

3. La méthodologie et le questionnaire (les inducteurs, les questions, les consignes)

Nous avons proposé aux étudiants un questionnaire oral. L’entretien semi-directif qui s’en est suivi a été enregistré sur minidisque (Olympus VN 5500PC Digital Voice Recorder) à l’aide d’un microphone externe (Philips SBC MD150 Dynamic Microphone). L’enregistreur a été placé entre l’informateur et l’enquêteur : les difficultés et les facilités rencontrées tout au long de leur analyse des mots cibles (inducteurs) ont été enregistrées :

« cette situation d’énonciation particulière et le jeu spécifique qui s’y déroule entre dialogisme externe (interaction entre l’enquêteur et l’enquêté […]) et dialogisme interne (par un jeu réflexif l’enquêté dialogue avec lui-même) en fait un type de discours particulièrement favorable à l’exploration des paradigmes et des associations sémantiques et permet donc d’observer […] le travail de manipulation lexicale » (Guernier, 2005 : 250).

Notamment, le questionnaire a pour objet de comprendre les évocations et les opinions des informateurs étudiants universitaires au sujet (a) des noms isolés et prononcés par l’intervieweur ou lus sur papier par l’informateur ; (b) des produits commerciaux, hors ou dans leur emballage commercial ou présentés par des publicités écrites sur Internet et imprimées.

Qu’ils soient lus, entendus ou associés à des produits commerciaux, les mots cibles rappellent des faits et des scènes de la vie quotidienne ; le questionnaire fait mention également d’autres suffixes (italiens ou non), mais les évaluatifs (comme spaghetti ou panini) restent en nombre supérieur et occupent ainsi la plupart de l’entretien.

La raison qui est à la base de notre décision de proposer des noms à l’oral aussi bien qu’à l’écrit, ou même des noms associés directement à leur produit commercial, tient compte de l’exigence de diversifier la façon de présenter les inducteurs dans un questionnaire de 26 noms cibles au total, lequel pourrait être ennuyeux pour les informateurs dont la concentration risquerait de s’en trouver perturbée.

Les suffixes cibles de l’enquête et les noms qu’ils dérivent sont les suivants –

  • suffixes non évaluatifs :-issimo / -issime (Colissimo, Moulissimo, Logissimo ; Predissime et Drôlissime) ; -eria et –(a)tivo (Chausseria ; Creativa) ; -orama (Castorama, Conforama) ;
  • suffixes évaluatifs : -ino (Piccolini, Ciocchini, Farfalline, Grissini, Cappuccino, Panini) ; -etto (Spaghetti, Gnocchetti, Quadreto) ; -otto (Risotto) ; -ello (Pappardelle) ; -one (Tortiglioni, Risoni) ; -accio (Vivaccio) ; cumul de suffixes (Tortellini, Tortelloni ; Cannelloni).

Nous avons sélectionné les représentants les plus productifs des catégories suffixales évaluatives (diminutifs, augmentatifs, péjoratifs). La plupart des noms choisis sont censés être connus en France et évoquer aussi bien une certaine italianité qu’une certaine stéréotypie de l’Italie et des Italiens. D’autres noms sont beaucoup moins connus comme c’est le cas de Pappardelle.

Pour comprendre les représentations et les évocations des informateurs, nous leur avons demandé de nous répondre spontanément. Cela a été rendu possible grâce à un questionnaire en association libre présentant des mots isolés, les inducteurs, aux participants à l’enquête auxquels on demande de répondre par le premier mot qui leur vient à l’esprit. Généralement, les données associatives recueillies par cette technique expérimentale sont extrêmement solides et productives (Le Ny, 2005 : 224). Ce type de technique fait appel à des activités parfaitement conscientes et explicites, à l’intuition et aux compétences cognitives, en réponse à des questions directes et faciles[4] :

« [ces questions] ne sont en aucune façon des tests, parce que le degré de capacité des sujets n’intéresse pas l’expérimentateur. Ce qui lui importe c’est : qu’est-ce que ces locuteurs ont dans leur mémoire cognitive ? Et comment cela fonctionne-t-il ? Avec la réserve que les conclusions ainsi obtenues doivent être représentatives de tous les locuteurs, et non particulières à ceux qu’il a devant lui » (Le Ny, 2005 : 52).

Les données recueillies servent à créer des normes cognitives, mais sans aucun jugement de valeur : les données permettent de mettre en relation des variables distinctes, dans notre cas, la familiarité des mots / des images, en corrélation ou non avec leur fréquence. Les recherches montrent que les réponses présentent en quelque sorte une similarité (phonétique, morphologique et, notamment, sémantique) avec le mot inducteur. Il est possible de se servir d’inducteurs autres que des mots (par exemple, des images d’objets) auxquels les informateurs doivent fournir en réponse un mot unique. Les images peuvent représenter des faits de la vie quotidienne (par exemple, des produits commerciaux). Avec l’association libre, l’enquêteur peut cependant encourager l’informateur à répondre avec, par exemple, des phrases, des récits, appelés en psycholinguistique des associations continues. Avec l’association libre, on suscite ainsi un comportement verbal en réponse à l’input inducteur :

« à partir de ceux-ci on pourra faire, avec risque, une exploration des contenus que l’on suppose présents dans l’esprit du sujet, cachés dans ce que nous avons caractérisé comme sa mémoire épisodique ou sémantique […]. Il y est conduit par le chemin des liaisons associatives : si le sujet parle de B lorsqu’il est confronté à A, a fortiori de façon répétée, il faut bien penser qu’il existe dans son esprit une association entre la représentation de B et la représentation de A » (Le Ny, 2005 : 220).

En psycholinguistique, les réponses d’association verbale recueillies concernent un groupe d’individus, ce qui permet d’obtenir des normes d’associations communes parmi les individus composant ce groupe. Parmi l’ensemble des réponses acquises à partir d’un inducteur spécifique, les chercheurs retiennent la réponse associative la plus fréquente appelée primaire ; en revanche, il est toujours possible de recueillir des réponses d’association qui divergent d’un sujet à l’autre.

Selon notre hypothèse initiale, des facteurs cognitifs et linguistiques entraient en scène dans la manipulation morphosémantique du nom, notamment des transferts interlinguistiques (positifs et négatifs), c’est-à-dire « [le] passage automatique de la LM [langue maternelle] à la LE [langue étrangère] et déterminé par la structure des langues en contact » (Giacobbe, 1990, cité par Masperi, 1998 : 177).

Les consignes de notre questionnaire ont invité les informateurs à répondre soit par des mots isolés, soit par des associations continues (c’est-à-dire par des phrases ou des récits), avec les premiers mots qui leur venaient à l’esprit. Nous avons précisé aux informateurs que nous n’attendions pas de réponses spécifiques de leur part, n’ayant pas de réponses justes ou fausses, positives ou négatives ; nous espérions simplement obtenir des réponses subjectives.

Voici quelques questions proposées tout au long de l’entretien :

  • À quoi ce nom / ce produit vous fait-il penser et pourquoi ? Qu’est-ce qu’il évoque pour vous ? Qu’éprouvez-vous en entendant ou lisant ce mot ?
  • Donnez-moi le premier mot qui vous vient à l’esprit en regardant les images suivantes et les noms de ces produits.

Les questions ont été posées de sorte que les informateurs se focalisent d’abord sur le nom, puis sur sa composition morphologique (lexème et suffixe) et enfin sur le suffixe inducteur : les dernières questions invitaient les informateurs à nous expliciter les évocations correspondant aux parties finales des mots.

4. Les résultats concernant les représentations des suffixes

Concernant les résultats de notre questionnaire, on peut remarquer d’emblée que nous avons obtenus des réponses primaires et, dans la plupart des cas, continues, qui expriment des idées et des associations sémantiques très récurrentes dans les mots des informateurs. Les chemins cognitifs, ou les raisonnements suivis, sont également assez semblables chez les informateurs : ils ont eu recours volontairement et consciemment à leurs compétences cognitives et à leur mémoire grammaticale, le plus souvent en évoquant l’objet extralinguistique (par exemple, colis) grâce au repérage de la base du nom (colissimo). Ainsi, les résultats obtenus montrent qu’il existe souvent une relation entre le mot inducteur et la réponse, dans le sens où les deux se positionnent à l’intérieur de la même classe sémantique et syntaxique. Cela dit, les informateurs ont eu recours à une analyse morphosémantique systématique et très productive, dans laquelle le rapprochement contrastif italien / français apparaît comme une stratégie essentielle en réponse à un inducteur donné. Surtout lorsque le mot était transparent (par exemple, la réponse riz pour l’inducteur risotto) ; lorsque l’inducteur était ressenti comme opaque, la réponse (l’interprétation) a été erronée, ne permettant donc pas une analyse contrastive précise et éclairante (étant donné le manque de repères autant morphologiques que sémantiques) : dans ce dernier cas, l’informateur n’a donc pas pu recourir à sa mémoire morphosémantique, échouant ainsi à la tâche proposée.

Nous allons maintenant présenter les résultats les plus significatifs de l’analyse des données recueillies, suffixe par suffixe. Dans notre exposé, nous citerons des extraits du corpus que nous avons recueilli.

A) Les suffixes -issimo / -issime, -eria, -(a)tivo, -orama

La réponse primaire obtenue face aux inducteurs –issimo / -issime tourne autour de la notion de rapidité, d’efficacité et du signifié typique du superlatif, le plus. Ces associations sémantiques sont obtenues suite à une analyse morphosémantique et associationniste entre le morphème grammatical (-issimo / -issime, le premier ayant été reconnu comme étant bien un suffixe italien) et le radical : l’informateur a reconnu phonétiquement ou graphiquement la base du nom (Colis-, Moul-, Logis- ; Drôl-), en l’associant à son référent extralinguistique (le colis et la poste ; la moule ; le logement ; être drôle) et en identifiant le signifié du suffixe (« le plus » en terme d’efficacité, de rapidité, de spécialisation). Ainsi, par exemple, Logissimo est analysé comme étant une agence immobilière spécialisée dans le logement. Par ailleurs, les informateurs n’ont pas hésité à nous expliquer qu’ils ont eu recours à l’analyse morphologique et ensuite sémantique des morphèmes composant le mot visé, parfois en se rappelant des acquis personnels dans le domaine de l’étymologie et du latin :

« [Mon interprétation se base sur] quelques vagues souvenirs du latin, après [sur] l’association [mot / suffixe et référent]. L’association de Colissimo vient au départ [d’une association d’idées entre issimo et rapidité / efficacité] qui est passée dans la mémoire collective, maintenant tout ce qui est issime […] en latin c’était le style du suffixe qu’on avait pour des choses de rapidité d’habitude […] c’est « plus que » […] simplissime c’est quelque chose qui est « plus que » simple » (Informateur PE).

Les suffixes -issimo / -issime sont beaucoup plus répandus, productifs et donc fréquents et familiers dans l’environnement linguistique des Français qu’-eria et -(a)tivo. Ceci explique, d’une part, l’absence de sentiments et d’association sémantique vis-à-vis de ces deux derniers suffixes et, d’autre part, la nécessité des informateurs, face à l’inducteur, de rechercher des repères uniquement dans le morphème lexical.

Le signifié de -eria (suffixe qui précise l’existence d’une relation entre l’objet spécifié par la base et l’activité commerciale) a été cependant retracé, toujours en raison de la décomposition morphématique et de l’association sémantique entre la base du nom et l’objet extralinguistique (le résultat de l’opération étant : « magasin de chaussure ») :

« une chaîne de magasins de chaussures Chausseria […] sur Lyon […] » (Informateur GU).

« Chausseria ? Bon, il y a le mot chaussure ! Chausseria… oui, un… un magasin de chaussures… avec une touche […] hispanique […] » (Informateur GE).

« [Un] magasin de chaussures […] » (Informateur PE). 

Toutefois, le magasin lyonnais de chaussures était probablement connu par les informateurs, ce qui implique qu’ils ont peut-être analysé, interprété et activé le nom comme étant une unité prise globalement et non pas comme étant composée de plusieurs morphèmes. Dans un seul cas, il y a eu une analyse explicitement concentrée sur le suffixe, faite par l’informateur PE (« [Chausseria] un magasin de chaussures […]. [Le suffixe –eria] peut-être un regroupement […] quelque chose qui regroupe pas mal de marques […] »).

L’inducteur -(a)tiva a été encore plus difficile à analyser : le seul repère a été de nouveau le radical Crea- interprété comme une activité commerciale ou culturelle portant sur tout ce qui est créativité, originalité, loisir : le choix d’un magasin est peut-être dû à l’influence de l’inducteur précédent, Chausseria. Le nom dans son ensemble a rappelé une certaine association sémantique entre Creativa et un magasin de peinture et de livres connu, Cultura, probablement en raison de la voyelle -a finale et de l’assonance italienne :

« Creativa ? […] ça peut être comme un magasin qui vend des objets de création justement, crea- […] ça fait un peu comme Cultura […]. Cultura vend tout ce qui est peinture, livre, etc. […]. Parce que creativa / cultura, ça porte aussi sur la culture et la création ! » (Informateur GU).

« Creativa, ben…la créativité, donc […] des agences par exemple de designer ou […] de conception publicitaire. […] Ça pourrait être aussi un magasin de fournitures […] ludiques tout court, de peinture […], pour faire jouer des enfants comme [le magasin] Cultura […] » (Informateur PE).


La connaissance et la familiarité des noms des activités commerciales qui contiennent le suffixe -orama amènent les informateurs à se concentrer directement sur le référent : le suffixe n’est pas interprété morphosémantiquement, n’évoquant aucun sentiment ou association sémantique précis ; en revanche, une tentative d’interprétation sémantique a été faite également en se basant soit sur des repères phonétiques (« ça s’entend mieux à l’oreille de dire Conforama que Confort, [pour] changer un peu le mot » - Informateur GE), soit sur une analyse morphosémantique contrastive ou sur l’analogie avec la langue française (« quant au suffixe -rama, […] bonne question ! C’est un truc qu’on trouve beaucoup, panorama, futurama mais alors […] je ne me rappelle plus qu’est-ce que c’est ! […] » - Informateur PE). Aucun informateur n’a fait mention d’une idée d’italianité que le suffixe grec aurait pu évoquer :

« Plus connu ce serait plutôt -ama, […] [qui ne] fait pas forcément penser à quelque chose d’italien, c’est quelque chose qu’on peut rencontrer plus souvent […] plus que [le reste, comme –accio qui] me parle direct italien, c’est plus des sons vraiment typiques […]. Le -issimo…direct aussi c’est pareil que vivaccio ça me fait penser direct à quelque chose relié à un son italien, donc moins familier […] » (Informateur GU).

B) Les constructions et la suffixation évaluatives

La première remarque que nous devons faire au sujet des constructions évaluatives concerne l’importance des facteurs fréquence et familiarité dans l’interprétation morphosémantique et associative des informateurs face aux inducteurs proposés. Les noms altérés et lexicalisés tels que cappuccino, panini ou spaghetti se montrent, en effet, bien ancrés dans l’imaginaire collectif français étant donné leur présence imposante dans les habitudes alimentaires quotidiennes en France. Ainsi, les informateurs ont géré assez facilement le traitement morphologique de ces formes. Nous en avons une confirmation par les difficultés interprétatives rencontrées, au contraire, face à des noms beaucoup moins fréquents et familiers tels que pappardelle ou ciocchini ou, parfois, grissini : l’opacité de ces noms n’a pas favorisé l’informateur lors de l’interprétation sémantique du morphème lexical. Pourtant, les informateurs ont effectué, même dans ces cas, une véritable analyse contrastive et morphologique des inducteurs :

« [Pappardelle] ça me fait penser aux tagliatelles […]. […] -d-elle euh…ça me fait penser à des regroupements en effet, […] c’est aussi parce que peut-être je vois les pâtes derrière […]. [À ne voir que le mot je pense] à un oiseau, des oiseaux […] » (Informateur GU). « Comme hirondelles […] ? » (Intervieweur) ; « Oui […] » (GU).

« [Au nom Farfalline je répondrais] pâtes et baguette [pour Grissini] […]. Farfalle…[…] farine par rapport à far-, farine ; et Grissini…. […] ça m’évoque pas des masses de choses…je dirais gris parce qu’il y a le mot gris dans Grissini » (Informateur GE).

En outre, les informateurs ont pu établir qu’il s’agissait bien de noms et de suffixes italiens grâce à la consonance italienne des formes linguistiques :

« Risotto […] c’est un plat […] après savoir si c’est italien euh…avec la consonance du mot je dirais oui mais… […] -sotto à la fin quoi […] tout ce qui finit par i, o, a ou -otto, e-t, -etti je ne sais pas, tout ça me paraît […] plutôt italien […] » (Informateur GU).

« Oui, risotto… un plat en lui-même […], toujours une consonance méditerranéenne…oui, toujours les i, les o […] » (Informateur GE).

Les informateurs ont précisé aussi que l’idée d’italianité poursuivie par l’enquête dans les noms de ces produits commerciaux est en même temps présente et intégrée dans la culture française, ce qui renforce le principe de la familiarité des constructions évaluatives. Désormais, ces noms font partie de la langue et du quotidien social des Français, ce qui en revanche élimine toute sorte d’affectivité particulière au sujet des formes et des suffixes évaluatifs. L’association entre le nom et l’objet est corrélée à une appréciation de ce dernier de la part des sujets, ce qui réaffirme la constatation sur la positivité des représentations préalables des suffixes italiens. Voici, par exemple, les réponses des informateurs GU et GE à ce sujet :

« Panini ça me fait direct penser à l’objet mais ce n’est pas quelque chose de forcement relié à l’Italie quoi, parce que comme on en a en France…je sais que ça vient d’Italie, mais ça me fait en premier penser à…justement à l’aliment […]. […] Cappuccino […] en France on boit beaucoup de café…[le] Cappuccino [est] pratiquement dans tous les restos […] direct ça me parle […]. Grissini ça [ne] me parle pas du tout […]. Piccolini je connais parce que j’en ai mangé […].» (Informateur GU).

« Piccolini…ça m’évoque l’Italie ! […] Par rapport [au] son, du mot, les i, les o …mais, ça m’évoque peut-être un lieu ou une place […]. [Après avoir vu le produit Piccolini :] Ce sont des pâtes ! […] Oui, ça fait quand même toujours penser à l’Italie […] le pays des pâtes […] ce que l’on connaît finalement de l’Italie, […] c’est…sont des pâtes italiennes […]. [Pour Ciocchini] Encore une fois peut-être…un endroit, un produit peut-être alors du coup…italien euh…pour les mêmes raisons que précédemment ! [Après avoir vu le produit Ciocchini :] Voilà donc un produit encore italien, non ? […] Cappuccino […] c’est un produit qu’on a en France, quelque chose que j’ai entendu plein de fois » (Informateur GE).

Le témoignage de GE indique que l’italianité dont nous avons parlé est associée parfois à une idée stéréotypée de l’Italie et de la langue italienne : il s’agit d’une idée qui est projetée par la suffixation évaluative, au moins en ce qui concerne les constructions évaluatives définitivement lexicalisées dans des noms de produits culinaires. GE nous montre également que parfois il n’arrive pas à déterminer le signifié de petitesse, de grandeur ou d’amélioration affective apporté par le suffixe à la forme finale : ce problème est souvent dû à la méconnaissance du produit et du nom. En revanche, comme pour -issimo / -issime, etc., lorsque les informateurs ont établi correctement le signifié du suffixe, ils se sont basés sur une activité analytique contrastive de nature intralinguistique (par exemple, panini, cappuccino et piccolini ; spaghetti et gnocchetti) et interlinguistique italien / français (par transfert : par exemple, l’it. -etto et le fr. -ette ; l’it -ello et le fr. -elle). Ce qui confirme également notre hypothèse autour de l’importance des transferts interlinguistiques dans ce genre de tâches analytiques. Comme nous l’avons dit, la familiarité avec le nom et le produit a permis le succès dans l’interprétation de la cible et, de ce fait, son activation cognitive. Ainsi, le suffixe -ino a été interprété de manière correcte par les trois informateurs, comme étant un diminutif qui apporte une valeur sémantique de petitesse : par exemple, l’informateur GU, en se basant sur une analyse intralinguistique, a pu établir le sémantisme de « petit » pour -ino et aussi de « plus grand » pour -otto et de « grand » pour -one. Dans l’esprit associationniste de GU, le symbolisme phonétique (Jakobson, 1963) a joué lui aussi un rôle primordial en aidant, dans cette circonstance, l’informateur à bien interpréter morphosémantiquement les suffixes évaluatifs. Par symbolisme phonétique, Jakobson entendait parler d’une mise en rapport de deux ou plusieurs mots déjà présents dans le système langue et « l’association des sons d’un mot inconnu avec ceux d’un mot connu » qui « déclenche une association de sens, association interne à la langue » (Yaguello, 1981 : 105). À cet égard, l’enquêteur a demandé à GU d’exprimer ses opinions relativement au sémantisme des suffixes -ini, -otto et -one :

« -ini, quelque chose de petit […] de plus petit que -ino […] je ne sais pas pourquoi, [c’est] la consonance, le -ino ça paraît plus gros que le -ini en effet […]. […] c’est plus le i, o […] le o ça me paraît quelque chose de plus gros […] alors que i ça fait penser direct à quelque chose de petit […] au niveau de la consonance de la dernière lettre. […] -otto ça me fait penser à […] un gros truc, un ensemble, compact […] c’est la consonance […] les deux o… un ensemble compact […] quelque chose de plutôt carré […]. […] -oni […] quelque chose de grand […], de familier, de rond […] ».

L’évaluatif -etto est également associé à la petitesse, probablement par effet du transfert interlinguistique italien / français. L’analyse contrastive et le transfert interlinguistique mis en place par les informateurs sont bien confirmés par PE :

« -ini / -ino…[…] dans l’idée de réduction de taille. […] Quant à Gnocchetti, bizarrement j’aurais dit que -etti avait aussi une valeur de… de petitesse… mais… s’il y a -ini et -etti c’est qu’il y a une différence entre les deux, quand même… ou alors c’est que, il y a comme en français plusieurs suffixes pour dire la même chose […]. [-etti] un diminutif [lié] à la dimension, à la petitesse ».

Lorsque les informateurs présentent une plus faible familiarité avec le mot, le résultat est beaucoup moins positif. Les trois informateurs ne connaissant pas l’assurance Quadreto, ont analysé la base Quadr- au sens de « quatre » mais le suffixe n’a pas été retenu. Le suffixe -accio, présent dans l’inducteur Vivaccio, n’a pas inspiré d’associations dans le sens de la péjoration : d’après GU, l’idée d’insistance est plus évidente, probablement à cause de la géminée -cc- et de sa « dureté phonétique » ; d’après PE, il s’agirait plutôt d’une idée de mouvement ou d’action, due sans doute à l’interférence de l’anglais /ˈækʃn/. Un autre transfert négatif est à la base de la mauvaise interprétation de Tortiglioni, qui a été analysé comme une façon d’être tordu ou allongé et torsadé. Cette réponse, d’une part, présente une sorte de similarité phonétique avec l’inducteur (it Torti- > fr tordu / torsadé), d’autre part, elle néglige le suffixe, même en respectant au moins le sémantisme et la classe syntaxique de la base (adjectif). En effet, le suffixe déterminé par les informateurs est la suite finale *-g-lioni et non pas -oni (Tortigli-a-re®Tortigli-oni). En revanche, un informateur a interprété correctement le -oni final comme apportant bien un sens d’augmentation par effet d’une analyse contrastive avec les mots suivants et en particulier en mettant dans une relation contrastive Tortellini et Tortelloni. On peut observer aussi, en général, que les informateurs n’ont pas analysé -ell-ini / -ell-oni comme étant des cumuls suffixaux. En ce qui concerne le mot Pappardelle, nous avons remarqué qu’il n’a pas inspiré les informateurs bien que l’informateur PE, en se fondant sur le transfert italien / français, ait pu établir que, dans le suffixe, -elle était bien un diminutif :

« bizarrement [pour « Pappardelle »] le suffixe -elle peut avoir en français le même sens [qu’un] suffixe diminutif…parce qu’un « rond » peut faire des rondelles […] » (Informateur PE).

5. Remarques conclusives


Sommaire

Notre enquête sur les représentations des suffixes italiens chez les Français nous permet de confirmer qu’il existe bien un sentiment de familiarité et d’italianité culturelles (parfois nuancées de stéréotypie) vis-à-vis de la suffixation évaluative. La fréquence dans le lexique, surtout des constructions évaluatives lexicalisées, au moins dans le domaine culinaire, en est certainement responsable. La raison qui a pu induire les informateurs à indiquer de façon explicite que les suffixes les plus familiers sont -orama et –issime, et non pas les évaluatifs, est la tendance à les caractériser comme des suffixes français plutôt qu’étrangers à la différence de -issimo, -ativa, -eria et des évaluatifs eux-mêmes. Cette dernière considération nous amène à distinguer, d’une part, la familiarité des morphèmes et, d’autre part, la familiarité sémantique et culturelle : le facteur familiarité s’affirmerait ainsi dans l’esprit des informateurs face aux suffixes évaluatifs. La fréquence et la familiarité des morphèmes et des mots (surtout lorsque ces derniers ont été analysés comme des unités autonomes ou globales) influenceraient vraisemblablement l’activation lexicale. Comme d’ailleurs le symbolisme phonétique qui semblerait entrer, parfois, dans les opérations mentales d’accès au lexique évaluatif.

Dans l’avenir, il nous semble important de donner de la continuité à cette recherche qui a été préalablement et volontairement définie comme une simple enquête exploratoire (déjà par rapport à son échantillon d’informateurs qui est quantitativement non représentatif). Il serait notamment souhaitable, à notre sens, d’approfondir les connaissances concernant les représentations socio-affectives dont il est question ici, en devant toutefois amplifier quantitativement et qualitativement le protocole de recherche, afin de permettre aux chercheurs de pouvoir généraliser les résultats obtenus.

Page1/Page2

Notes

[1] Au moment de l’enquête, deux des trois étudiants avaient un niveau d’étude Bac+3 : pendant l’année universitaire 2007 / 2008, l’un préparait un Master en Physique-Chimie, l’autre un Master en Droit Social dans les Universités de Lyon. Le troisième était inscrit en 3ème année de Thèse en Traitement du Signal / Mathématiques à l’Institut National Polytechnique de Grenoble. L’âge des informateurs variait de 22 à 25 ans.

[2] Pour la recherche en objet, voir : Colombo, O. (2010), L’apprentissage du lexique et des suffixes évaluatifs en italien LE : la production écrite et la compréhension orale à partir d’images chez des étudiants francophones, Thèse de Doctorat Université Stendhal-Grenoble 3, Sarrebruck, Éditions Universitaires Européennes.

[3] Nos trois informateurs (GU, GE et PE) faisaient partie de notre entourage à Lyon et Grenoble : tous se sont montrés sensibles à nos nécessités de recherche. Bien qu’au courant du domaine de notre thèse (l’apprentissage de l’italien langue étrangère), ils n’en connaissaient pas l’objet précis (la morphologie évaluative).

[4] Nous proposons ici quelques exemples : « Donnez le premier mot qui vous vient à l’esprit en réponse au mot / à l’image suivant(e) :… » ; « Citez deux (trois…) adjectifs qui vous paraissent convenables pour décrire le mot / l’image suivant(e) :… » ; « Citez deux (trois…) mots relevant de la catégorie de :… » ; etc.


Bibliographie

  • Antonelli, G., Serianni, L. (2006). L’italiano: istruzioni per l’uso. Storia e attualità della lingua italiana. Milano : Paravia Bruno Mondadori.
  • Babin, J. P. (1998). Lexique mental et morphologie lexicale. Sciences pour la Communication, n. 54. Bern-Berlin-Frankfurt-New York-Paris-Wien : Peter Lang – SA-Éditions Scientifiques Européennes.
  • Carpitelli, E., Iannàccaro, G. (1995). Dall’impressione al metodo: per una ridifinizione del momento escussivo. In : Romanello, M. T., Tempesta, I. (Éd.), Dialetti e lingue nazionali, SLI (Società di Linguistica Italiana), Atti del XXVII Congresso della Società Linguistica (Lecce, 28-30 octobre 1993). Roma : Bulzoni, p. 99-120.
  • Colombo, O. (2009). Compétence plurilingue et métalinguistique dans l’apprentissage de l’altération de l’italien LE. In : Raus, R. (Éd.), Rencontre des langues et politique linguistique, Synergies Italie, n. 5. Sylvain les Moulins : Gerflint, p. 61-68.
  • D’Achille, P. (2001). Breve grammatica storica dell’italiano. Roma : Carocci Editore.
  • Grassi, C. (1987). La componente italiana nel linguaggio tedesco della pubblicità. In : Dressler, W, & al. (Éd.), Parallela 3. Linguistica contrastiva, linguaggi settoriali, sintassi generativa: atti del 4° Incontro Italo-Austriaco dei Linguisti a Vienna, 15-18 settembre 1986. Tübingen : Max Niemeyer Verlag, p. 159-174.
  • Guernier, M. C. (2005). Le lexique : apprentissage et enseignement. In : Grossmann, F., Paveau, M. A., Petit, G. (Éd.), Didactique du lexique: langue, cognition, discours. Grenoble : ELLUG-Université Stendhal-Grenoble 3, p. 247-265.
  • Jakobson, R. (1963). Essais de linguistique générale. Paris : Minuit, p. 209-248.
  • Le Ny, J. F. (2005). Comment l'esprit produit du sens. Paris : Odile Jacob.
  • Le Trésor de la Langue Française Informatisé (TLF) (sans date), http://atilf.atilf.fr/tlf.htm.
  • Marazzini, C. (2002). La lingua italiana. Profilo storico, troisième édition. Bologna : Il Mulino, p. 137-152.
  • Masperi, M. (1998). Regards sur la proximité typolinguistique dans la perspective d’une approche contrastive rénovée. In : Masperi, M., Étude exploratoire des conditions d’autonomisation de lecteurs francophones débutants en italien, Thèse de Doctorat Université Grenoble III. Villeneuve d’Ascq : Presses Universitaires du Septentrion, chapitre 2, p. 176-196.
  • Mutz, K. (1999). Les dérivés évaluatifs de l’italien : comment la diachronie explique la synchronie. In : Corbin, D., Dal, G., Fradin, B., Habert, B., Kerleroux, F., Plenat, M., Roche, M. (Éd.), La morphologie des dérivés évaluatifs. Forum de morphologie (2e rencontre). Actes du colloque de Toulouse (29-30 avril 1999), Silexicales n. 2. Lille : Université de Lille III, p. 161-167.
  • Porcher, L. (1995). Le français langue étrangère. Emergence et enseignement d’une discipline. Paris : Hachette.
  • Thornton, A. M. (2004). Econimia. In : Grossmann, M., Rainer, F. (Éd.), La formazione delle parole in italiano. Tübingen : Max Niemeyer Verlag, p. 609-610.
  • Tulving, E. (1972). Episodic and semantic memory. In : E. Tulving and W. Donaldson (Eds.), Organization of Memory). New York, Academic Press, p. 381-402.
  • Rey, A., Tomi, M. & al. (1998). Dictionnaire historique de la langue française. Paris : Le Robert.
  • Yaguello, M. (1981). Alice au pays du langage. Pour comprendre la linguistique. Paris : Éd. du Seuil.
Pour citer cette ressource :

Omar Colombo, "Les représentations de quelques suffixes italiens chez les Français : une étude exploratoire Deuxième partie", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), juillet 2012. Consulté le 14/11/2018. URL: http://cle.ens-lyon.fr/italien/langue/la-traduction-1/les-representations-de-quelques-suffixes-italiens-chez-les-francais-une-etude-exploratoire-br-deuxieme-partie