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L’interprétation intersémiotique autour de la morphologie évaluative ou altérative de l’italien LE à partir d’une image 5

Publié par Damien Prévost le 12/08/2009

Omar Colombo, Laboratoire Lidilem, Université Stendhal-Grenoble 3 Schéma général de l'article

5. L'analyse des productions écrites et ses résultats

Les résultats montrent que plusieurs facteurs morphosémantiques et syntaxiques, ainsi que des variables épi-/métalinguistiques (Culioli, 1979), entrent en jeu dans l'activation lexicale.

La production des constructions altératives : catégories syntaxiques et suffixes

D'après nos observations, la catégorie syntaxique qui se prête davantage à l'évaluation en italien LE est la nominale, suivie bien loin derrière par l'adjectivale. Il faut remarquer que le recours à l'altération est parfois obligatoire pour désigner l'objet extralinguistique, ce qui explique en partie le recours au nom, souvent comme résultat d'un procédé de lexicalisation de la construction altérative. Dans les productions écrites de CONT, 7.5% des constructions nominales sont altératives, pour 16% de LEA. Ce résultat peut s'expliquer par une plus grande compétence des étudiants spécialistes de la LC ; lesquels présentent une meilleure performance. En effet, ils citent un nombre majeur de MA (mots altérés attendus par notre protocole de recherche), précisément 42 (contre 32 de CONT), ils évaluent des bases adjectivales (à la différence de CONT) et ils produisent un nombre important de constructions évaluées en synchronie tandis que les sujets de CONT préfèrent souvent la juxtaposition adjectivale au nom (par exemple, piccolo cane au lieu de cagnolino). Nous remarquons ainsi qu'à la différence de l'évaluation en diachronie, celle en synchronie s'est avérée moins importante puisqu'elle peut être substituée par des structures syntaxiques compensatoires. Dans l'accès au lexique évaluatif, les étudiants ont également fait preuve d'une stratégie interlinguistique LM®LC positive en présence d'une transparence nominale (totale) : bicycl-ette fr. >bicicl-etta it., ballon fr.>pallone it., etc. L'espagnol LE est entré parfois dans un transfert trilatéral dans le cas d'une coïncidence morphosémantique français/espagnol/italien (bicyclette fr., bicicleta esp.-> bicicletta it ; etc.).

Les sujets de LEA utilisent également un nombre majeur de suffixes (10 vs. 6) et d'occurrences relatives, ce qui confirmerait leur compétence lexicale plus grande même si parfois le choix du suffixe n'est pas approprié. En revanche, les apprenants montrent leur connaissance des diminutifs -ino et -etto, employés de façon appropriée en ce qui concerne le sémantisme quantitatif (la petitesse) ; tandis que l'augmentatif -one est utilisé souvent de façon non appropriée, en confondant son sémantisme typique, la grandeur, avec son antonyme, probablement par effet d'une interférence depuis le diminutif français -on : *pallone/*ballone pour palloncino, *calzoni pour calzette, etc. Le péjoratif -accio est employé uniquement par le groupe de LEA, en revanche rarement et souvent de façon non appropriée (*grand-accio). D'une manière plus générale, le sémantisme quantitatif prévaut sur tout autre sémantisme. En effet, le sémantisme qualitatif est exprimé rarement par le recours à l'altération (LEA : carino « mignon », tipaccio « type louche »). En syntonie avec Bogaards (1994 : 151-153), nous en concluons que les apprenants ne gèrent correctement que les constructions et les diminutifs les plus productifs, fréquents et, de ce fait, les plus familiers. Ce qui explique leur hypergénéralisation, notamment pour les constructions X-ino et le suffixe -ino. Aussi, le recours non fréquent au cumul suffixal, à l'infixe et à l'allomorphie de la base révèle les difficultés morphosémantiques des apprenants en italien LE.

 

 

Le contournement du lexique altératif au moyen de stratégies compensatoires

En présence de difficultés morphosémantiques des MA les étudiants (notamment de CONT) mettent en oeuvre des stratégies compensatoires (compensatory strategies : Kellerman, 1991) ou des processus interactifs compensatoires (Gaonac'h & Merlet, 1995), dont le résultat est de contourner et/ou d'éviter le MA en compensant (1) le vide laissé par le lexique altératif ou (2)le manque d'efficacité des opérations cognitives pour l'accès lexical. Il faut préciser que parfois les apprenants ne sont pas conscients de l'existence du MA, ayant réalisé ces stratégies dans le cadre d'opérations normales de codification : dans le discours oral ou écrit, nous nous trouvons fréquemment face à des choix lexicaux qui contredisent le principe de l'économie du langage, en recourrant, par exemple, à la juxtaposition adjectivale au nom (uomo piccolo), au lieu de sélectionner un seul mot (om-ino).

La première stratégie consiste à choisir l'hyperonyme du MA : l'apprenant met en évidence un seul signifié, celui de la base et non pas celui du suffixe porteur d'une valeur sémantique propre. Le sens de X-SFX (mot+suffixe) serait un X tout court (Colombo, 2009 : 65). L'hyperonymie se présente comme un continuum lexical : le choix de l'hyperonyme peut être interprété selon la distance qui le sépare du MA.

(1) Les sujets ont traduit certains mots (comme cappellino ou palloncino)avec l'hyperonyme le plus proche (cappello, pallone). (2) Très souvent les étudiants ont choisi le nom superordonné du champ lexico-sémantique dans lequel placer le MA (son hyperonyme direct) : frutta (« fruits ») pour melone etc., vestiti (« vêtements ») pour camicetta, etc. (3) L'étudiant cible souvent un niveau lexical qui se positionne plus loin dans la chaîne de l'hyperonymie (dans le continuum lexical), c'est-à-dire des génériques du MA comme machin, chose ou objet.

 

La deuxième stratégie consiste à avoir recours au transfert interlinguistique d'emprunts à d'autres LE (de l'anglais : Mickey Mouse pour Top-ol-ino, T-shirt pour magli-etta, short pour pantalon-c-ini), intégrés non seulement dans la LM, mais également dans la LC. Le mot est parfois emprunté à la LM, mais dans ce cas il s'agit d'un mot non intégré en LC (par exemple, chorizo) avec une non inclusion de la LE dans l'aire sémantique de la LM (Masperi, 1996). Si le sujet ne connaît pas le MA, il peut décider de laisser un vide lexical (rattrapa, chaussettes).

CONT-12 - « un gatto [...] (rattrapa) delle (chaussettes) » ; CONT-14 - «un grande chorizo ».

 

La troisième stratégie consiste à juxtaposer des adjectifs qualificatifs aux noms pour rendre compte de la valeur sémantique typique de l'évaluation en synchronie : il s'agit d'un transfert interlinguistique du modèle syntaxique de la LM, comme fr. une grosse femme --> it. una grossa donna. Les adjectifs petit/mince (pour la petitesse) et grand/gros (pour la grandeur) sont employés pour mettre en évidence le sémantisme quantitatif ; gentil/beau (pour l'aspect positif) et méchant/mauvais(négatif) pour le sémantisme qualitatif.

 

CONT-10 - « l'uomo a destra è grande [...] » ; LEA-10 - « [lui] era piccolo e magro [...] » ; CONT-19 - « [lui] sembrava gentile [...] »; CON-26 - « [un cane] bello [...] » ; LEA-2 - « [un uomo] cattivo, bruto ».

 

La quatrième stratégie concerne des mots correctement altérés, mais utilisés d'une manière erronée pour désigner des référents non correspondants aux signes linguistiques utilisés : le choix n'est pas approprié au contexte.Le suffixe choisi exprime un sémantisme en opposition, parfois antonymique, aus uffixe attendu : calz-oni pour calz-ette/-ine, pall-one pour pallonc-ino.Cette erreur implique (1) que l'association entre forme et substance du morphème altératif (le suffixe) n'es tpas toujours cognitivement stable et (2)que cette incohérence et cette instabilité morphosémantique est généralisée à l'intérieur du réseau cognitif des suffixes.

La cinquième stratégie consiste à réaliser des structures syntaxiques qui évitent le MA et son sémantisme.

CONT-9 - « [lui] era vestito da turista » (« il était habillé comme un touriste ») ; CONT-20 - « [lui era] vestito come per andare *alla montagna l'estate » (« il était habillé comme pour aller à la montagne en été»).

Est-ce que les stratégies compensatoires permettent la réversibilité du sens (profond) du texte source ?

Nous avons mentionné l'usage des constructions altératives dans le discours italophone dans le respect du pragmatisme et de l'esthétisme typiques de l'évaluation (cf. § 3). À la lumière de ce que nous venons de constater à l'égard des stratégies compensatoires, il s'agit maintenant de comprendre si le contournement du lexique altératif est à considérer,

(1) comme une stratégie qui entraîne l'étudiant d'italien LE à perdre de vue la réversibilité du lexique altératif et de son sémantisme ; (2) comme une perte uniquement stylistique et pragmatique ; ce qui impliquerait que l'évaluation est un domaine de la dérivation non indispensable et, de ce fait, non prioritaire dans un cours d'italien LE.

D'après Fabbri (1998 ; cité par Eco, 2006 : 380), parfois la transmutation matérielle fait perdre des informations importantes, ne permettant pas ainsi la fidélité au sens du texte source. La description verbale (écrite) d'une image(par ex., un tableau) ne peut pas traduire tous ses sens, ses couleurs, ses formes et les émotions relatives à celle-ci. En effet, il manquerait la réversibilité ou l'équivalence totale. Ce qui mettrait en question le principe plurifonctionnel, ou l'omnipuissance sémantique[1] (Berruto,1997 : 15-17), spécifique au système linguistique.

Il nous semble que la juxtaposition adjectivale garantie la réversibilité de la substance, du signifié ou du sémantisme typique, d'une construction évaluée en synchronie. Même si, de ce fait, il y a une perte partielle dans l'accès au lexique évaluatif. En effet, cette stratégie permettrait de traduire en matière linguistique les oppositions quantitatives, petit vs. grand, sans passer par la forme linguistique attendue (l'altérative). De ce point de vue, le remaniement partiel du texte source permet au sujet analysant de rester fidèle au sens profond du texte. Le sens initial à exprimer correspondrait au sens final. D'ailleurs, l'emploi d'adjectifs est très fonctionnel au discours lorsqu'il n'y a pas de correspondances directes LM/LC. Le pragmatisme et l'esthétisme altératifs que nous avons postulés perdent ainsi l'incidence, l'important pour un étudiant en italien LE étant de savoir exprimer le sens profond du texte source et de communiquer ses intentions discursives (comme nous l'indique, d'ailleurs, le CECR). Et ceci, même lorsque le texte d'arrivée n'offre pas la forme linguistique prototypique, en proposant à sa place une structure syntaxique qui ne respecte pas non plus le principe de l'économie du langage, celui de la brièveté typique d'une construction altérée. Comme nous l'avons déjà précisé, l'économie du langage n'est pas toujours primordiale dans les choix discursifs d'un locuteur. L'équivalence fonctionnelle étant respectée, et ainsi l'effet (le sens) voulu par le texte source aussi, la juxtaposition adjectivale résulte d'une stratégie toute à fait acceptable dans les objectifs de signification du rédacteur. L'hypotypose et la symbolisation référentielle (cf. § 3) sont respectées.

 

 

En revanche, le choix non approprié et l'évitement d'une construction altérative s'inscrivent dans le cadre d'une perte absolue d'informations, étant donné que les étudiants ne traduisent pas en matière linguistique ce que la matière iconographique indique. Le remaniement du texte source nous semble total et inefficace, le sens profond du texte initial n'étant pas respecté dans le texte d'arrivée. Une ekphrasis est une affaire de négociation subjective ; de ce fait, le traducteur a le droit d'isoler des niveaux fondamentaux du texte source, quitte à en éliminer d'autres, si ces opérations lui semblent pertinentes pour valoriser le sens plus profond du texte. Toutefois, cette objection est acceptable pour l'altération en synchronie, beaucoup moins pour l'évaluation en diachronie. Considérons d'abord le rôle de l'évaluation lexicalisée pour désigner certains référents : des calzoni ne sont pas des calzine ; des vêtements pour l'été ne sont pas nécessairement des shorts. Nous en concluons que lorsque le traducteur a négocié les niveaux fondamentaux du texte et le sens profond à traduire, il devrait respecter la réversibilité des signes iconographiques en signes linguistiques.

Nous avons remarqué que le recours aux emprunts (short, Mickey Mouse) a souvent abouti au contournement de la construction évaluée (pantalon-c-ini, Top-ol-ino) sans nuire, cependant, au sens profond du texte : comme pour la juxtaposition adjectivale, si d'un côté il y a une perte partielle (lexicale), de l'autre le sémantisme source est sauvegardé. Ainsi, le recours à l'anglais LE constitue un transfert positif même si par ce moyen l'apprenant contourne le MA. D'ailleurs, ces mots sont intégrés dans le dictionnaire de la LC : il s'agit d'une sorte de domestication ou de familiarisation lexicale, une technique épi- ou métalinguistique dont l'objectif serait de s'exprimer avec des termes plus familiers. Bien évidemment, à côté de ces occurrences nous avons enregistré des cas de perte absolue, lorsque le transfert a débouché sur une interférence interlinguistique de mots de la LM morphosémantiquement non intégrés en LC, avec une perte d'informations importantes.

Le contributeur

Pour en savoir plus sur l'auteur, Omar Colombo

Schéma de l'article

Pour citer cette ressource :

"L’interprétation intersémiotique autour de la morphologie évaluative ou altérative de l’italien LE à partir d’une image 5", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), août 2009. Consulté le 15/12/2018. URL: http://cle.ens-lyon.fr/italien/langue/la-traduction-1/l-interpretation-intersemiotique-autour-de-la-morphologie-evaluative-ou-alterative-de-l-italien-le-a-partir-d-une-image-5