Vous êtes ici : Accueil / Langue(s) / L'italien, langue étrangère / L’interprétation intersémiotique autour de la morphologie évaluative ou altérative de l’italien LE à partir d’une image 3

L’interprétation intersémiotique autour de la morphologie évaluative ou altérative de l’italien LE à partir d’une image 3

Publié par Damien Prévost le 12/08/2009

Omar Colombo, Laboratoire Lidilem, Université Stendhal-Grenoble 3 Schéma général de l'article

 

3. L'interprétation intersémiotique : une affaire de négociation du sens

 

Eco (2006) nous rappelle que d'après Jakobson à côté de la traduction interlinguale (d'une langue naturelle à une autre) et intralinguale ou reformulation (l'interprétation de signes linguistiques au moyens d'autres signes linguistiques de la même langue naturelle), il y aurait la traduction intersémiotique ou transmutation, c'est-à-dire « une interprétation de signes linguistiques au moyen de signes non linguistiques » (Jakobson, 1959 ; cité par Eco, 2006 : 265). Si Jakobson considérait surtout le cas de transmutation d'un texte verbal dans d'autres systèmes sémiotiques (comme un film ou un ballet), il ne prenait pas en compte un autre genre de transmutation : l'ekphrasis, la description d'une peinture ou d'une iconographie avec la relative traduction en signes linguistiques. Jakobson définissait les trois types de traduction comme des interprétations : la traduction serait par conséquent une sorte d'interprétation. L'association interprétation/traduction était due à l'influence de la pensée de Pierce, d'après lequel un signe est interprétable et, de ce fait, traduisible, par d'autres systèmes de signes. D'ailleurs, selon Jakobson « interpréter un élément sémiotique signifie traduire en un autre élément [...] et [...] de cette traduction l'élément à interpréter se relève toujours créativement enrichi » (Eco, 1978 : 24). Cependant, Eco (2006) nous rappelle que le mot interprétation n'est pas simplement synonyme de traduction mais que face un texte, comme le faisait remarquer Gadamer (1960 ; cité par Eco, 2006 : 272) il faut plutôt préalablement effectuer un compromis, une opération d'interprétation avant de le traduire.

Il faut passer par ce que Eco appelle une négociation, la meilleure solution disponible dans la traduction d'un énoncé d'un auteur X, dans l'objectif de rendre son texte. Cette négociation, consiste d'après Charaudeau (1983 : 108-108) en une interprétation qui est le résultat de la mise en relation des composantes d'un acte linguistico-discursif dans l'objectif d'en faire ressurgir la signification (du texte, de l'acte communicationnel ou discursif) : la mise en scène discursive dépendrait de divers ordres d'organisations de la matière langagière, composés à leur tour de compétences linguistiques que le sujet exploite dans sa mise en scène discursive[1]. Plus exactement, selon Eco une négociation est « un processus [...] pour obtenir quelque chose, [en renonçant] à quelque chose d'autre [...] » (Eco, 2006 : 18) : un bon traducteur est nécessairement un bon interprète et, comme résultat de sa négociation personnelle de l'intention du texte, il dira presque la même chose de ce qui est exprimé dans le texte source ; ou il le dira dans une autre manière. Le lecteur/interprète d'un texte n'est pas autorisé à le surinterpréter : la signification que l'interprète pense avoir découvert, doit être retrouvée quelque part dans le texte (Eco, 1996 : 39). Ces idées nous amènent inévitablement à considérer la traduction comme une sorte de reformulation dans le sens de Jakobson et de Pierce : ainsi, le mot it. ragazzina pourrait être traduit par le fr. fillette ou encore petite fille, qui sous-entend l'explication typique de la reformulation cet énoncé signifie que. La négociation ne considère pas le principe de simple renvoie d'un signe linguistique d'une langue à un autre signe linguistique d'une langue différente, car le signifié du signe à traduire est intimement retracé dans le signe qui le traduit : « l'acte de traduction est le premier acte de signification [...] les choses signifient grâce à un acte de traduction interne entre elles » (Eco, 2006 : 275). D'après Eco, en définitive, la traduction est un continuum d'équivalences ou de réversibilité par négociation du sens, intra et/ou intersémiotique, d'un signe à l'autre, une opération parfois difficile ou effectuée de façon imprécise. L'opération d'interprétation anticipe celle de traduction, ainsi les deux opérations sont réellement distinctes, même si intimement reliées entre elles.

 
 
 
 

 

 
 

 

Il s'agit ici également d'un continuum de modalités d'interprétation et de traduction (Eco, 2006 : 278-410)

A) L'interprétation intrasémiotique : à l'intérieur du même système sémiotique. Dans le cadre de l'interprétation intralinguale, à l'intérieur de la même langue naturelle, nous pouvons y inclure la synonymie, le discours métalinguistique (gattino significa piccolo gatto), etc. Selon Eco la reformulation est une interprétation et non pas une traduction : ce n'est qu'une fois que les termes sont désambiguïsés qu'on pourra passer à la deuxième opération, la traduction. Les opérations cognitives mises en place pendant cette interprétation, en phase de compréhension, s'appuient sur le contexte exprimé par le texte source pour déterminer le monde possible qu'il dégage (qui fait quoi, quand, pourquoi, etc.). Afin qu'une traduction soit réversible en ce qui concerne le sens profond du texte, plusieurs interprétations et hypothèses autour du même texte source doivent s'intégrer entre elles pour mener le lecteur à voir de façon semblable le texte source et celui d'arrivée : « le résultat ne change pas, le traducteur a choisi seulement l'une des lectures [ou des mondes] possibles » (Eco, 2006 : 293).

 

B) L'interprétation intersémiotique ou transmutation : d'un système de signes à un autre système de signes, d'une matière à une autre matière. D'après Eco, dans les formules de politesse, le côté esthétique doit respecter la brièveté typique de ces expressions d'une langue à l'autre. Ce qui nous amène à traduire la forme de salutation italienne buongiorno par le fr. bonjour, l'esp. buenos dias, l'ang. good morning, etc. Nous nous sommes posés la question de savoir si cet aspect esthétique de l'interprétation et de la traduction concerne également la réversibilité d'une forme altérative dans une interprétation intra et intersémiotique. D'après nous, cet aspect concernerait uniquement le discours d'un italophone, qui en général privilégie l'altération à la structure syntaxique adjectif+nom, pour des raisons de brièveté discursive, d'économie du langage[2] et également de pragmatisme discursif. En revanche, pour un étudiant francophone d'italien LE, la reformulation, par exemple, de l'it. ragazzina par le fr. petite fille au lieu de fillette est tout à fait concevable étant donné que même au niveau intralinguale le mot ragazzina peut être reformulé comme ragazza piccola. D'ailleurs, le changement de substance linguistique (par exemple, une expression française plus longue que l'italienne) est permis si ce changement apporte au texte d'arrivée la même information du texte source (Eco, 2006 : 307-308). Un apprenant d'italien qui doit traduire l'it. ragazzone, n'ayant pas dans sa LM une forme correspondante, réalisera une structure syntaxique pour pallier au vide lexical, comme un grand garçon. Dans les deux exemples proposés, l'information, ou le sens profond, du texte source est respecté(e). Le remaniement partiel est effectué par le traducteur dans l'objectif de rester fidèle au sens profond du texte source, lorsque la langue d'arrivée ne permet pas une réversibilité totale et directe par défaut, dans notre exemple, d'un vide lexicale. Ce qui implique parfois de violer le référent, ou la symbolisation référentielle (Charaudeau, 1983 : 21-22). Si selon Hjelmslev une langue se compose d'un contenu qui manifeste les concepts exprimables par une expression propre à chaque langue, alors nous devons accepter l'idée selon laquelle la traduction ou l'accessibilité d'un contenu d'une langue à l'autre est impossible. Dans ces conditions, l'important sera de renoncer à certaines propriétés du texte, certains niveaux de sens, pour se concentrer, par négociation, sur les propriétés qui comptent le plus pour valoriser le contexte et les objectifs primordiaux du texte source. D'après Pierce, l'interprétant final (une représentation de sens, un signe) doit valoriser le sens initial du texte source, dans le respect également des habitudes comportementales (ou culturelles) de la langue d'arrivée[3]. De même, d'après Le Ny (2005 : 100), en compréhension le sens initial à exprimer (une intention sémantique de dire quelque chose, peu consciente ou inconsciente), donne vie au sens terminal en production qui est, quant à lui, intentionnel et qui correspond à l'expression du sens initial.
 
 
 

 

En définitive, une traduction nécessite des opérations interprétatives préalables (ou une négociation) et des objectifs à rejoindre : « le choix de s'orienter vers la source ou vers la destination reste en ce cas un critère à négocier phrase par phrase » (Eco, 2006 : 227).

Une autre sorte d'interprétation intersémiotique consiste à muter la matière : un signe source A est traduit par un signe d'arrivée B, ce dernier appartenant à un autre système sémiotique dont les signes sont d'une matière différente. Comme pour la production écrite des étudiants de notre échantillon de recherche, dont l'objectif est de décrire et de traduire de façon explicite ce qu'ils voient dans les vignettes : c'est ce que l'on appelle une ekphrasis évidente. Le lecteur de la production finale devra (mieux) connaître ou reconnaître les images évoquées. Le rédacteur réalisera une hypotypose, une figure rhétorique par laquelle les mots doivent rendre transparent(e)s, ou actualiser, des phénomènes ou des expériences visuel(le)s, méconnu(e)s ou inconnu(e)s par le lecteur. D'où la nécessité d'introduire notre iconographie par des consignes qui invitent les sujets à détailler leur description : même quelqu'un qui n'aurait pas vu les images doit comprendre le sens (profond) de l'histoire évoquée. En revanche, nous supposons qu'un sujet qui perçoit les images a encore une marge de liberté dans sa propre interprétation, en pouvant (1) en dire plus ou (2) en dire moins ; (3) faire voir une autre chose ou même (4) décider d'isoler un niveau fondamental du texte source, celui qui sert au traducteur pour rendre le sens profond de l'histoire au détriment des faits moins relevants. Ce qui revient à reconnaître que le traducteur impose sa propre interprétation (ou négociation) du texte source

Notes

[1]Pour plus d'explications sur les ordres d'organisation discursive, voir :Charaudeau 1983 : 58-81.

[2]L'économie du langage pourrait ne pas résulter être l'élément prioritaire duchoix verbal d'un locuteur italophone, mais elle peut concrètement entrer enjeu dans le discours.

[3]D'après Eco (2006 : 102-106), il existerait la dichotomie Type Cognitif vs. Contenu Nucléaire qui, d'après nous, correspondrait à la dichotomiesaussurienne Signifié (collectif,culturel, abstrait : Type Cognitif)vs. Signification (individuelle,subjective, concrète : ContenuNucléaire). Il y aurait également un ContenuMolaire : l'ensemble des connaissances du référent et des sensrelatifs qui appartiennent non pas à tous les locuteurs d'une langue donnée,mais à un nombre réduit de sujets car il s'agit de connaissances sectorielles.

Le contributeur

Pour en savoir plus sur l'auteur, Omar Colombo

Schéma de l'article

Pour citer cette ressource :

"L’interprétation intersémiotique autour de la morphologie évaluative ou altérative de l’italien LE à partir d’une image 3", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), août 2009. Consulté le 18/06/2018. URL: http://cle.ens-lyon.fr/italien/langue/la-traduction-1/l-interpretation-intersemiotique-autour-de-la-morphologie-evaluative-ou-alterative-de-l-italien-le-a-partir-d-une-image-3