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Le prisonnier Aldo Moro dans la perception du monde politique.

Par Sarah Illouz : Agrégée d'italien
Publié par Damien Prévost le 19/05/2007
Quelques jours après son enlèvement, Aldo Moro fut autorisé par les Brigades Rouges à écrire diverses lettres aux membres de sa famille ainsi qu'aux forces politiques. L'écriture épistolaire fut pendant les cinquante-cinq jours du séquestre son seul lien avec le monde extérieur et son unique outil de communication. Une lecture attentive des lettres permet donc de dresser un portrait objectif et rationnel mais aussi précis et sincère du leader Dc prisonnier...

Dès le départ, les positions furent claires : ou on était intransigeant, ou bien on était considérés comme des plagiats des Br. Toute critique à la ligne officielle fut interdite et on alla même jusqu'à faire passer Aldo Moro, le critique numéro 1, pour fou . – Robert Katz, I giorni dell'ira.

... j'ai noté qu'était en train d'affleurer la thèse (la plus commode) de ma non authenticité et de ma non crédibilité. En somme, Moro n'est pas Moro, thèse dans laquelle se sont laissé entraîner mes amis très chers, sans savoir qu'ils se prêtaient à une véritable spéculation. Pour quelqu'un la raison du doute réside dans ma calligraphie, incertaine, tremblante, avec une oscillation continue des lignes. L'argument est ridicule, sinon provocateur. Pense-t-on que je me trouve dans un cabinet ministériel ou de parti commode et bien meublé ?.

Lettre à Ricardo Misasi du 30 avril, non reçue.

Quelques jours après son enlèvement, Aldo Moro fut autorisé par les Brigades Rouges à écrire diverses lettres aux membres de sa famille ainsi qu'aux forces politiques. L'écriture épistolaire fut pendant les cinquante-cinq jours du séquestre son seul lien avec le monde extérieur et son unique outil de communication. Une lecture attentive des lettres permet donc de dresser un portrait objectif et rationnel mais aussi précis et sincère du leader Dc prisonnier. Cependant, l'authenticité de ces missives fut aussitôt mise en doute par le gouvernement, et une représentation du prisonnier fut immédiatement établie. On se demanda si Aldo Moro n'était pas manipulé, s'il était véritablement lui-même. On parla de lettres dictées par les brigadistes ou encore de lettres réécrites par ces derniers. On alla même jusqu'à dire que les lettres de Moro étaient celles d'un homme terrorisé, et non celle d'un homme politique conscient de ses responsabilités et soucieux de résoudre une situation dépassant la stricte sphère de sa propre survie. Enfin, on écrivit qu'une fracture s'était opérée entre le prestigieux homme d'Etat qu'était Moro à la veille du 16 mars 1978 et le prisonnier Moro impuissant, faible, et contraint par ses ravisseurs. La commission parlementaire d'enquête sur l'affaire Moro affirme pourtant qu'il était bien l'auteur de ces lettres. C'est la représentation « officielle » diffusée pendant les cinquante-cinq jours du séquestre - voire après la mort de Moro - qui est donc ici en question. Représentation construite de toute pièce par les forces politiques afin d'éviter toute médiation avec les terroristes. Représentation qui, par ailleurs, s'est construite par étape, au rythme des lettres que Moro faisait parvenir pour défendre la nécessité d'œuvrer pour sa libération. Aussi, nous nous attacherons à décrire ce processus de représentation, ainsi que les raisons qui l'ont motivé.

Les lettere dal carcere Aldo Moro écrivit environ 81 lettres pendant les cinquante-cinq jours de son emprisonnement. Seulement 28 missives ont cependant été effectivement diffusées par les brigadistes, dont plus de la moitié était adressée au monde politique. En effet, Moro sollicita avec insistance différentes personnalités du gouvernement[1] argumentant une possible libération en échange de prisonniers. Selon lui, cette solution était envisageable, voire plus que nécessaire pour le ramener à sa famille naturelle ainsi qu'à sa famille politique. Il fallait trouver au plus vite « un espace d'action, à la frontière entre la loi de l'Etat et les prétentions illégales de ses ravisseurs »[2]. Mais, dès l'envoi de sa première lettre, au ministre de l'Intérieur, les positions sont tranchées : aucune tractation n'est pensable si l'on veut sauvegarder la démocratie et éviter le démantèlement de l'Etat. La ligne « officielle » se devait pourtant d'être justifiée. Et c'est alors que s'amorce ce que l'on pourrait appeler un mécanisme de défense, qui conduisit les acteurs du monde politique à nier l'authenticité des textes écrits par Moro, en s'appuyant sur un comité d'experts psychiatres et graphologues quelque peu douteux. En somme, on affirma que les conditions dans lesquelles se trouvait Moro, ainsi que la pression psychologique qu'il subissait sans aucun doute, lui enlevaient tout crédit.

 Moro non è Moro

Que les lettres « puissent ou veuillent signifier quelque chose... il est opportun de répéter aux lecteurs que les Br sont capables de comprendre et de vouloir, mais qu'elles n'ont aucune dignité humaine et politique, et que Moro est un grand homme et un grand politicien, mais qu'il n'est plus en condition de comprendre ni de vouloir »[3]. Tel a été le credo des partisans de la ligne de la fermeté pendant les cinquante-cinq jours de la séquestration. Le prisonnier-Moro n'avait plus de légitimité à s'exprimer depuis la « prison du peuple », aussi il ne pouvait être considéré comme un interlocuteur crédible des forces politiques. Giulio Andreotti, en tant que Président du Conseil, prit l'initiative des décisions majeures à cet égard et fut sans aucun doute la source de ce concept de non-authenticité qui qualifia la première missive de Moro, ainsi que toutes celles qui suivirent. En effet, il fut l'un des premiers à affirmer « la non ascrivibilità morale »[4] des lettres. Voici ce qu'il écrit dans son journal le 29 mars 1976 : « avec le troisième communiqué des Brigades Rouges nous parvient une lettre de Moro à Cossiga...[5] la condition de Moro est telle qu'elle ôte par principe toute validité morale aux écrits ». Une étude approfondie de la lettre en question met pourtant en valeur l'argumentation complexe, articulée et intelligente énoncée par Aldo Moro, lequel justifie la nécessité d'une tractation en concluant : « il faut aussi considérer avec lucidité le pire qui peut arriver... une attitude hostile (à la tractation) serait une abstraction et une erreur ».[6] Mais le débat à peine ouvert par le prisonnier est aussitôt interrompu par les différents acteurs du corps politique. Dans cette logique, une délégation de démocrates-chrétiens se réunit le 30 mars 1978 pour réfléchir à une ligne intransigeante à tenir. La conclusion est là encore la suivante : « ... on ne peut donner de l'importance aux expressions de Moro, même aux plus graves, car il n'est pas libre ». L'orientation générale est donc très claire : il ne faut donner aucun poids aux argumentations formulées par le leader Dc puisque la vie de la Démocratie italienne en dépend. En somme, le monde politique s'unit dans sa quasi-totalité pour édifier une représentation univoque du prisonnier. Le « bloc » des partis est ainsi formé, prêt à s'engager dans l'opération « Moro n'est pas Moro » qui déterminera toute interprétation future des lettres du leader Dc. Le processus de méconnaissance, de discrédit et de négation de la figure humaine et politique du prisonnier est en marche, sans possibilité aucune de l'arrêter.

Le « chœur unanime », une représentation univoque du prisonnier

Le 4 avril 1978, Moro fait parvenir une autre lettre au siège de la Dc, dont le contenu est fondamental dans l'économie du « sequestro Moro ». Le prisonnier s'adresse à Benigno Zaccagnini[7], son fidèle collaborateur et ami, pour le sommer de trouver une solution politique à son emprisonnement. Car Moro - bien qu'emprisonné - comprend parfaitement ce qui est en train de se passer à l'extérieur. Il est conscient du poids qu'exerce le Parti communiste sur la Démocratie chrétienne, et des conséquences que peut avoir une telle influence sur son sort. Aussi, avec vigueur, il fait appel à la responsabilité de tous, et exige une action positive de la part de son parti : « la Dc doit réagir, quoique disent les autres dans l'immédiat. Je parle surtout du Parti communiste, lequel ... ne peut oublier que mon dramatique prélèvement' a eu lieu tandis qu'on se rendait à la chambre pour la consécration du gouvernement que je m'étais tant battu à construire ». En dépit de la grande lucidité politique de Moro, Andreotti commente ainsi : « Il Popolo écrira demain que cette lettre n'est moralement pas attribuable à Moro... Celui qui écrit n'est pas Moro, mais la personne de Moro tel que les brigadistes l'ont réduit ». Cossiga quant à lui confesse : « notre impression est que cette lettre lui a été complètement extorquée »[8]. Les communistes quant à eux sont sans doute les plus féroces, lorsqu'ils soulignent la « faiblesse humaine de Moro » : « quoiqu'il dise ou fasse, cela ne peut être considéré comme vrai ». Enfin, Il Manifesto titre : « une lettre dramatique, personnelle, d'un homme éprouvé et certainement affaibli par quinze jours d'emprisonnement »[9]. Ce que nous venons de citer n'est cependant qu'un échantillon de ce qui a pu se dire et s'écrire à propos d'Aldo Moro. Malheureusement, les critiques à son égard se font exponentielles, et sont justifiées par un étrange principe : le prisonnier Moro entre en contradiction avec sa fonction d'homme politique. Autrement dit, le leader Dc n'est pas reconnaissable à travers ses lettres. Tous sont unanimes : « nous ne le reconnaissons pas, ce n'est pas l'homme d'état qui, il y a un mois encore, dirigeait avec une sage éloquence et une grande habilité les équilibres fragiles de cette République.. »[10]. Pour se protéger cependant de toute accusation, les politiques affirment qu'en niant les propos actuels de Moro, ils défendent sa figure authentique, ou encore « celle montrée par lui en liberté et non pas celle défigurée par la violence physique ou psychique »[11]. Par ailleurs, ils entendent le préserver, au cas où il serait libéré et devrait revenir en politique. Sous ces faux prétextes, on peut véritablement parler d'une représentation « négationniste » de l'identité du prisonnier Aldo Moro : « la réalité n'est pas commode ? Eh bien, elle est ignorée, ou encore, puisqu'on ne peut pas feindre qu'elle n'existe pas, on nie son importance, on la transforme artificiellement en quelque chose de différent... Moro auteur de ces lettres n'est pas Moro »[12].

La caution scientifique

Le groupe de conseillers experts institué au lendemain du séquestre par Cossiga a quant à lui pour fonction de légitimer la ligne officielle et la représentation convenues par le gouvernement. Ce comité technico-scientifique est composé d'un Américain : Stephen Piezcnick du département d'Etat, d'une psychiatre criminologue, de graphologues et de psycho-graphologues experts de relations internationales. Le grand jeu est sorti, et chacun y va de sa propre interprétation, dressant le portrait hypothétique du prisonnier et de ses conditions d'incarcération. Une réflexion de Corrado Guerzoni, le chef du bureau de presse de Moro, confirme cette représentation délirante mais surtout fonctionnelle: « l'onorevole Moro était déjà donné pour drogué, atteint du syndrome de Stockholm... on soutenait déjà que si on le retrouvait, on devrait l'hospitaliser dans une clinique pour un certain temps ».[13] De la même façon, dans un des rares rapports d'expertise dont on a eu connaissance, l'expert américain Piezcnick conclut en point 4 qu'il faut « maintenir l'unité de la Dc et démontrer que Moro n'est pas indispensable » ; mais surtout « diminuer l'importance de Moro et démontrer à travers la presse qu'il n'est pas directement responsable de ce qu'il a écrit ». Cela participait donc d'une véritable stratégie politique et de gouvernement. Il faut insister, à ce titre, sur l'aspect clinique qu'on donna à l'affaire, ou encore sur le processus de « psychiatrisation » à l'œuvre dans la mise en place de la représentation du prisonnier par le monde politique. Toutes les réflexions faites par Moro dans ses lettres furent en effet très clairement démenties et invalidées d'un point de vue clinique plutôt que politique, le reléguant ainsi à sa condition délirante de prisonnier.

Il convient enfin de souligner qu'il avait été décidé par le comité de crise du gouvernement -avant même que le groupe d'experts ne se mette au travail- qu'en cas d'authenticité avérée des lettres de Moro, ces dernières ne pourraient être considérées comme « moralement attribuables à leur auteur », pour reprendre cette phrase laconique d'Andreotti. En somme, les experts ne constituaient qu'une façade dont le rôle était de conforter la version largement diffusée par les hommes politiques. En d'autres termes: légitimer scientifiquement ce qui n'était en rien justifiable. On remarque enfin qu'aucun acte, ni procès verbaux de ces comités d'experts n'ont été retrouvés.

La négation d'un sujet politique

On assiste donc au développement d'un processus de « refoulement » de l'identité du prisonnier. La négation de la valeur du contenu des lettres conduit sans détour à l'anéantissement de l'homme et de l'homme d'Etat. Aussi, Moro en tant que prisonnier n'est plus un sujet politique. Sans pourtant savoir ce qui se passait réellement à l'intérieur de la « prison du peuple », les hommes du « Palazzo » dressent le portrait d'un homme vil et instrumentalisé, que la peur de la mort et l'emprisonnement ont rendu fou. On insiste au gouvernement sur le fait que le raisonnement politique de Moro ne tient pas la route, et qu'il ne peut être que le fruit d'une forte pression psychologique exercée par les terroristes. En outre, à en croire la plupart des membres du gouvernement, aucun homme d'Etat, aucun chrétien, aucun homme libre ne peut exiger le sacrifice de la démocratie. Aussi, il est méprisable que Moro subordonne toutes les valeurs de l'Etat à sa vie, en se plaçant lui-même « face à l'Etat, à son parti, en un point si absolu ». Les procédures qu'il propose sont inacceptables et son insistance quant à la valeur politique de son propre enlèvement par les Br est intolérable. Une libération en échange de prisonniers signerait « son suicide politique et d'homme d'état », ainsi que la mort de la République italienne. Enfin, on accuse Moro de défendre des positions qu'il n'avait jamais eu par le passé, ce qui est une déformation fonctionnelle de la réalité. Car si on lit attentivement les écrits et les discours de l'homme politique, ainsi que les multiples argumentations des lettres en la matière, on est aussitôt assuré du contraire. Ainsi, si les propositions de Moro étaient aberrantes aux yeux du gouvernement, elles étaient néanmoins justifiées dans la plupart des missives. Avec précision, Moro argumenta en faveur d'un échange de prisonnier un contre un, affirmant que « le sacrifice des innocents au nom d'un principe abstrait de légalité... est inadmissible ». Il ajouta que la situation d'anormalité dans laquelle il se trouvait rendait légitime « le dépassement des principes juridiques abstraits »[14]. Cependant, le processus de représentation se poursuit et à cet égard, le 26 avril constitue le point culminant de cette stratégie de destruction du prisonnier. Ce jour-là, une pétition fut diffusée piazza del Gesù : siège de la Dc, par les soi-disant amis et collègues de Moro : « l'Aldo Moro que nous connaissons, avec sa vision spirituelle, politique et juridique... n'est pas présent dans les lettres adressées à Zaccagnini... »[15]. Avec ce texte, les signataires sanctionnent la destruction politique de Moro, et par là même anéantissent toutes ses tentatives d'argumentation politique. Pour reprendre Alessandro Silj : « Alors que Moro s'efforçait de manifester sa pleine conscience de politique et d'homme, et de revendiquer sa propre lucidité et liberté d'esprit, le monde extérieur le poussait vers le silence. Alors qu'il n'avait pas changé, l'image que les autres avaient de lui était en train de changer de manière irréversible ». Ainsi, « Moro était un autre », et le Moro-docteur Jeckill d'avant le 16 mars s'était transformé en un Moro-mister Hyde : l'homme tombé sous la domination de ses ravisseurs. De la négation de la responsabilité morale de Moro et de la thèse de l'inauthenticité de ses écrits, on passe à une déconsidération du politique. Là encore, la déclaration du directeur de l'Osservatorio romano : Don Virgilio Levi parle d'elle même : « les deux lettres écrites par Aldo Moro révèle l'état très pénible d'une intelligence enchaînée et privée de sa liberté par une force coercitive. L'homme est contraint à dire des chose qu'il n'aurait jamais accueilli dans son esprit sans la violente pression d'une prison et d'un procès arbitraire... l'angoisse et la solitude, le martèlement psychologique, les menaces... ont produit... deux documents qui témoignent d'un état d'esprit bien éloigné de celui habituel de l'homme d'Etat »[16].

Le parti socialiste ou la dissociation de la ligne officielle

Après avoir partagé avec les autres partis la ligne officielle, le ?Psi s'en éloigne en vertu d'une prise en considération du prisonnier. Il décide de répondre à l'appel lancé par Moro. A cet effet, je reprends volontiers une métaphore employée par Agostino Giovagnoli dans son ouvrage. Le Psi, par son attitude, tend à se rapprocher de celle de l'Antigone de Sophocle en cela qu'il se rebelle contre « les lois de la Cité », pour obéir au droit naturel. La Dc et le Pci seraient alors à l'image de Créon, dans leur volonté de défendre à tout prix la stabilité des institutions. En effet, le Psi ouvre la voie de la tractation, en se rangeant du côté de la famille de Moro. La possibilité de relâcher des terroristes malades purgeant leurs peines depuis quelques années contre la libération de Moro est sérieusement envisagée. Manca[17] déclare à cet effet : « Il me semble que les questions qu'il pose, les choix qu'il demande sont réels, et seront considérés avec une grande pondération politique ». Bettino Craxi[18] critique quant à lui l'incrédulité ambiante et formule une demande explicite, à savoir que « le mur de la prison » dans laquelle se trouve Moro ne s'étende pas à l'infini, en refusant de croire à l'authenticité de ses lettres. En effet, il faut cesser de le « pousser encore plus au fond, dans l'obscurité de la cellule où il est enfermé »[19]. Les socialistes exigent alors un plus grand respect humain et politique envers le prisonnier, contre la représentation dépréciative et discréditante, publiquement défendue et diffusée par les hommes du gouvernement.

La représentation instrumentalisée

Le « bloc » des partis avait indubitablement des raisons intrinsèques qui nécessitaient l'élaboration de cette représentation mensongère d'un Moro fou, absent à lui-même et politiquement irresponsable. Grosso modo : « les lettres étaient fausses parce qu'elles devaient l'être », et il y avait sans aucun doute une fonctionnalité à cette représentation. Il est important de se rappeler que dès le départ, le Parti communiste s'était opposé à la moindre médiation. En outre, compte tenu de la coalition politique qui unissait depuis peu la Dc et le Pci, une solidarité politique entre les différentes forces était indispensable afin d'éviter à ces dernières de se discréditer. Aussi, le choix immédiat de l'intransigeance de la part du Pci conditionna immanquablement la réaction officielle de la Démocratie chrétienne : « la Dc devait suivre cette voie », si elle ne voulait pas perdre l'appui des autres partis ainsi que la solidarité de la presse. D'autre part, il était dans son intérêt d'éviter toute désagrégation de la nouvelle coalition politique au gouvernement. Tactiquement, il fallait donc qu'elle alimente cette représentation « négationniste » du sujet politique qu'était Moro. Si le choix de repousser les tractations ne fut « ni immédiat, ni facile, surtout pour ceux qui étaient proches de Moro et davantage favorable à la politique de confrontation avec les communistes »[20], il relevait néanmoins d'une nécessité politique. Notamment celle de ne pas reconnaître une légitimité politique aux Br. En cela, « il faut nier toute valeur aux choses qu'a dites ou que pourra dire Moro », car « cela profitera [aux] positions de fermeté »[21]. La commission parlementaire d'enquête a d'ailleurs souligné à plusieurs reprises la relation de dépendance de la Dc face à son nouvel allié, notant que, de cette « indissolubilité » entre les deux partis dépendit le sort d'Aldo Moro, et la représentation qu'on en fit. Enfin, on avait peur au « palazzo » que Moro parle, ou encore qu'il fasse d'éventuelles révélations. Les experts du comité technico-scientifique avaient exagéré les risques de révélation de secrets d'Etat. Aussi, en niant l'authenticité des lettres, on anticipait toute confession gênante de la part du prisonnier. Encore un motif, donc, pour justifier la représentation officielle. Pourtant, là réside une contradiction étonnante que l'on ne manquera pas de souligner: pourquoi fallait-il avoir peur de ce que pouvait ou aurait pu dire le prisonnier, si ce dernier avait été jugé absent à lui-même, fou, probablement torturé, assurément irresponsable moralement et politiquement ? Tout simplement parce que Moro était suffisamment lucide -et tous le savait- pour représenter un danger pour son propre parti. Il était donc dans l'intérêt de l'Etat de pointer sur « la dévastation psychique et morale que les Br avaient opéré sur Moro, réduisant l'homme qui avait le sens de l'Etat, le grand homme d'Etat', à demander que l'Etat abdique à sa propre nature et fonction »[22]. L'outrage le plus grand fait à Moro pendant ces cinquante-cinq jours fut d'aller jusqu'à lui nier la parole et l'expression de sa pensée. Alors que Moro tentait désespérément d'établir un dialogue avec la classe politique, celle-ci a aussitôt interrompu le moindre échange. Toute dialectique était donc impossible entre la sphère du gouvernement et celle de la prison « du peuple ». Et peu ont été ceux qui ont réellement cherché à comprendre les raisons qui motivaient le leader Dc. En somme, le 16 mars 1978, Moro était déjà considéré comme mort par une grande partie de ceux qu'il croyait être ses collègues et amis. A cet égard, la révélation tardive de Cossiga est éloquente. Ugo Pecchielli, le dirigent Pci lui aurait dit : « que cela soit bien clair, Moro vivant, ou Moro mort, pour nous avec cette lettre, Moro est mort. C'est comme s'il était déjà mort ». Aussi, la fermeté de la Dc a été moins vécu en termes de « choix moraux et politiques » qu'en termes de « choix de cohabitation et de pouvoir ». Quant à la dévaluation totale du sujet politique Aldo Moro, elle est à comprendre comme un refus définitif d'interlocution. Aussi, le prisonnier Moro, encore vivant dans une prison brigadiste introuvable s'était déjà transformé en « un cadavre politique », ou encore en symbole et martyre de l'Etat, si bien que son exécution physique ne sembla, tout bien considéré, « que l'épilogue logique, bien que pas strictement nécessaire »[23]. Face au mur de l'intransigeance, Moro n'a néanmoins pas cédé et s'est battu jusqu'au bout, concluant à quelques jours de son assassinat : « je voudrais que la pleine responsabilité de la Dc, avec son comportement absurde et incroyable, soit bien claire »[24]. A la négation de son identité, il répond par la condamnation de son parti : « Que la Dc ne croie pas avoir résolu son problème, en liquidant Moro. Je serai encore là comme un point irréductible de contestation et d'alternative, afin d'empêcher qu'on fasse de la Dc ce qu'on en fait aujourd'hui... je n'accepte pas la sentence inique et injuste de la Dc. Je répète que je n'absoudrai et ne justifierai personne... Pour cette raison, pour une évidente incompatibilité, je demande qu'aucune autorité d'Etat ni hommes de parti ne participe à mes funérailles. Je demande à n'être suivi que par les quelques personnes qui m'ont véritablement aimé et qui donc sont dignes de m'accompagner avec leur prière et leur amour »[25]. De manière inattendue, cette violente prise de position politique menant au discrédit politique et morale du Président de la Dc se prolongea après sa mort, au milieu des élans lyriques et des phrases élogieuses de circonstance qui louaient « le plus grand homme d'Etat ». En effet, malgré un rapport d'autopsie confirmant l'excellent état du corps de Moro, l'absence totale de signes de mauvais traitements et de drogues, on continua à alimenter la représentation « officielle » et à nier toute reconnaissance au prisonnier. Aujourd'hui encore, cette représentation demeure vivante et partagée malgré les nombreuses études effectuées. Par exemple, on a pu lire en 1990 dans un article de l'Europeo : « rien de plus pénible et d'humiliant que les lettres de Moro n'est jamais sorti d'un lieu d'emprisonnement et nous aurions voulu les oublier pour ne pas nous sentir à notre tour humiliés »[26]. Ce qui pose le problème fondamental du silence invoqué depuis vingt-neuf ans sur le « caso Moro » et qui exige que l'on s'interroge sur cette volonté de refermer au plus vite cette page de l'Histoire.

[1] Il écrira aussi à sa famille, au pape, ainsi qu'au représentant des Nations Unis

[2] Lettre au ministre de l'Intérieur Cossiga, datée du 29 mars 1978.

[3] Alessandro Silj, Brigate Rosse-Stato. Lo scontro spettacolo nella regia della stampa quotidiana, Vallecchi, Firenze 1978.

[4] « la non attribution morale »

[5] Ministre de l'Intérieur.

[6] Lettre adressée à Cossiga, 29 mars 1978.

[7] Secrétaire national de la Démocratie chrétienne.

[8] Voir in Robert Katz, I giorni dell'ira. Il caso Moro senza censure, Adn Ed. Kronos, Roma 1982: 60.

[9] Inerte e fermezza, in Il Manifesto, 5 aprile 1978.

[10] Michelangelo Notarianni, Il ricatto e la manovra in Il Manifesto, 31mars 1978.

[11] Agostino Giovagnoli, Il caso Moro. Una tragedia repubblicana, Il Mulino, Bologna 2005: 121.

[12] Alessadro Silj, Brigate Rosse-Stato. Lo scontro spettacolo nella regia della stampa quotidiana, Vallecchi, Firenze 1978

[13] Sergio Flamigni, La tela del ragno. Il delitto Moro, Kaos, Milano 2003.

[14] Lettre à Zaccagnini.

[15] Extrait de l'article « vogliono distruggere la figura di Moro » in Il Popolo, 26 avril 1976.

[16] In L'Osservatorio Romano, 7 avril 1978.

[17] Homme politique du Psi.

[18] Secrétaire du parti socialiste.

[19] Claudio Martelli, « Perché non credere alle sue lettere » in Il Corriere della sera, 1 mai 1978.

[20] Agostino Giovagnoli, Il caso Moro. Una tragedia repubblicana, Il Mulino, Bologna 2005: 119.

[21] Emanuele Macaluso, homme politique du Pci, in Archivio del Partito Comunista, 7805/0028.

[22] Leonardo Sciascia, L'affaire Moro, Adelphi, Milano 1995.

[23] Franco Ferraroti, historien.

[24] Lettre à sa femme Eleonora Moro, le 5 mai 1978.

[25] Lettre a Zaccagnini, 24 avril 1978.

[26] « On aurait préféré ne plus entendre parler d'Aldo Moro » in l'Europeo.

Pour citer cette ressource :

Sarah Illouz, "Le prisonnier Aldo Moro dans la perception du monde politique.", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), mai 2007. Consulté le 19/09/2018. URL: http://cle.ens-lyon.fr/italien/civilisation/xxe-xxie/les-annees-de-la-contestation/le-prisonnier-aldo-moro-dans-la-perception-du-monde-politique-