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Pietro Ficarra, «La modernizzazione in Italia e Lombroso. La svolta autoritaria del progresso (1876-1882)», 2016

Par Elena Bovo : MCF - Université de Bourgogne Franche-Comté
Publié par Alison Carton-Vincent le 11/06/2018
Recension

Elena Bovo nous propose une recension de l'ouvrage de Pietro Ficarra, La modernizzazione in Italia e Lombroso. La svolta autoritaria del progresso (1876-1882), Rome, Edizioni di Storia e Letteratura, 2016, 54 €.

 

L’essai de Pietro Ficarra se concentre sur une courte période, qui va de 1876 à 1882, afin de comprendre le phénomène de la crise du libéralisme et du progressisme en Italie et en Europe à la fin du XIXe siècle.  Au cours de cette période, dans la société italienne l’idée d’un progrès libéral et démocratique fondé sur les principes des Lumières est entrée en crise. L’auteur décrit ce chemin difficile, douloureux et contradictoire de l’Italie vers la modernisation, au cours duquel la classe bourgeoise s’est heurtée à la naissance de la classe ouvrière, la tension sociale s’est politisée et le progrès a commencé à assumer des caractères autoritaires et régressifs. Le couple antinomique « progrès-régression » sera opératoire tout au long de l’essai de Pietro Ficarra et sa thèse est la suivante : au cours des années 1870 et 1880, le processus du progrès capitaliste, démocratique et libéral prend une tournure anti-Lumières, antidémocratique et anti-populaire, d’où l’hypothèse interprétative selon laquelle « cette "régression" fut peut-être le produit d’une torsion interne de ce même progrès » (p. X, ma trad.).

Dans la première partie de l’essai, qui commence par l’arrivée, en 1876, de la gauche réformiste d’Agostino Depretis au pouvoir, l’auteur retrace le début de ce processus contradictoire du progrès capitaliste, démocratique et libéral, qu’il illustre par de nombreux exemples. Ainsi, en 1877 est votée une loi, la « loi Coppino », garantissant le droit à l’école obligatoire pour les trois premières années. Or cette loi, qui est voulue, d’un côté, pour élargir le droit électoral des masses, a, d’un autre, pour objectif de construire un ouvrier plus productif – donc plus fonctionnel dans le rôle qui lui est destiné – parce que capable de s’adapter aux transformations technologiques. Autre exemple de ce processus contradictoire : à travers une analyse des débats qui eurent lieu à l’époque, Pietro Ficarra montre que si un certain nombre de personnalités politiques avaient reconnu que le développement industriel portait inévitablement en soi l’origine du conflit entre capital et travail, entre patrons et ouvriers, entre bourgeoisie et couches populaires, les élites n’ont pas su ou voulu donner un caractère politique et social à ce conflit, qui était pourtant indissociable du processus de modernisation en cours dans le pays. Les grèves des ouvriers ont dès lors été interprétées, à partir des théories évolutionnistes plus ou moins bien interprétées, comme l’envers du progrès, comme la menace d’un retour à l’état de nature. Cesare Lombroso, éminente figure du positivisme italien et européen, avec sa théorie du « criminel », a donné toute sa légitimité scientifique à ce type d’interprétation qui évacuait la dimension sociale et politique du conflit entre classes sociales. Le « criminel » étudié par Lombroso, spécimen  d’une « variété humaine inférieure » (p. 74), porte en soi, dans sa structure physiologique et psychique, les stigmates des hommes préhistoriques ou mêmes des ancêtres pré-humains de l’homme, pour lesquels ce que nous considérons aujourd’hui comme des actions criminelles, n’étaient que des actions normales. Dans la lecture riche et originale que propose Pietro Ficarra, le « criminel » forgé par Lombroso devient « le spectre » de ce que la civilisation bourgeoise du progrès n’arrivait ni à dominer ni à résorber, à savoir les masses populaires et leurs revendications : « considéré comme dépourvu de l’idée du devoir parce qu’il en voulait aux riches, dépourvu d’intelligence parce que oisif, dépourvu du sens de l’épargne, le criminel était le spectre d’une civilisation qui n’arrivait absolument pas à dominer les forces sociales » (p. 74, ma trad.) En somme le « reo » de Lombroso devenait le symbole de ces masses que la civilisation du progrès, à défaut de pouvoir intégrer, se devait de corriger, et surtout dont elle devait à tout prix se défendre : en les humanisant et en les éduquant quand cela était possible, ou en les neutralisant quand elles représentaient un trop grand danger.

La deuxième partie de l’essai se concentre sur l'expérience éphémère du nouveau gouvernement libéral et progressiste de Benedetto Cairoli et de Giuseppe Zanardelli (1878) dont la chute détermina la crise définitive d’une conception du progrès fondée sur la libre expression des forces de la société civile : la bourgeoisie et le peuple. La crise économique européenne et le tournant protectionniste ne faisaient qu’accentuer le conflit existant entre les exigences de la bourgeoisie et celles du peuple, entre le progrès capitaliste et les droits des travailleurs. Dans ce contexte de crise et de tensions, la « question sociale » s’imposait plus que jamais, elle était au cœur des débats, et, dans l’essai de Ficarra, Lombroso s’impose encore une fois comme la figure emblématique promotrice de mesures réactionnaires et autoritaires, exercées au nom du progrès, mais qui répondaient essentiellement au besoin d’ordre d’une classe bourgeoise qui, dans son désir de modernisation, supportait de plus en plus mal l’instabilité produite par ces classes populaires dont elle avait au demeurant besoin.

Considéré comme le symptôme de la crise du progressisme bourgeois et de la fin des idéaux des Lumières, Lombroso constitue – pour Pietro Ficarra –  la figure principale autour de laquelle vont se coaguler les instances autoritaristes et réactionnaires du nouvel Etat italien. Dans cette lecture quelque peu monolithique, le père de l’anthropologie criminelle se trouve dépourvu de toutes les contradictions et discontinuités pourtant si présentes dans son œuvre, œuvre que l’on se devrait de lire, aussi, comme une tentative de comprendre, avec de nouvelles catégories, si discutables soient-elles,  les déviants et les exclus d’une société en voie de transformation.