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Aurélien Aramini et Elena Bovo (dir.), «La pensée de la race en Italie du romantisme au fascisme»

Par Anna Eleanor Signorini : Lectrice - Université de Franche-Comté, Besançon
Publié par Alison Carton-Vincent le 20/09/2018
Recension

Anna Eleanor Signorini nous propose une recension de l'ouvrage d'Aurélien Aramini et Elena Bovo (dir.), La pensée de la race en Italie du romantisme au fascisme, Besançon, Presses universitaires de Franche-Comté, 2018.

L’ouvrage collectif La pensée de la race en Italie du romantisme au fascisme, récemment publié par Aurélien Aramini et Elena Bovo, rassemble les actes du colloque international qui a eu lieu en mars 2016 à l’Université de Franche-Comté, à Besançon. Il a le mérite de révéler la richesse de la pensée italienne de la race en complétant ainsi les récents travaux publiés en France sur la question du « racialisme ». Comme les deux éditeurs l’expliquent dans l’introduction, « peu de travaux, en France tout du moins, ont souligné la place qu’occupe l’Italie dans l’“internationale raciologique” du XIXesiècle […] pendant longtemps, le racisme en Italie n’a pas été vraiment examiné, hormis chez les italianistes » (p. 15) et cette publication, entièrement en français, vient combler un vide.

Afin d’interpréter les différents textes italiens mobilisant l’idée de « race », Aurélien Aramini et Elena Bovo proposent une herméneutique du concept très malléable de « race » à travers la distinction préalable, établie par Pierre-André Taguieff1 entre « racialisme » et « racisme ».Cette distinction est nécessaire pour ne pas confondre les doctrines politico-scientifiques qui ont eu le concept de race comme objet ou comme présupposé, avec l’application de pratiques discriminatoires dans la réalité sociale italienne, notamment les lois raciales fascistes.

Dans la perspective chronologique ouverte par les travaux d’Alberto Burgio sur le racisme en Italie2, la deuxième considération théorique capitale pour les deux éditeurs concerne l’historicisation des discours « racialistes ». Ils identifient trois moments, culturellement très spécifiques : 1) les deux premiers tiers du XIXesiècle qui sont emblématiquement représentés par le discours staëlien sur les caractères nationaux et surtout par le mythe aryen introduit en Italie par le philologue turinois Gaspare Gorresio, mythe auquel fait appel entre autres Giosuè Carducci; 2) le dernier tiers du XIXesiècle qui correspond à l’anthropologie criminelle positiviste de Cesare Lombroso et à la racialisation du problème méridional ; et enfin 3) la fracture représentée par l’avènement du fascisme où est affirmée avec force – et contre l’anthropologie criminelle – l’unité biologique de la nation.

Les auteurs des différentes contributions de ce livre appliquent cette méthode d’analyse et mettent en lumière dans les différents domaines historiques et disciplinaires (de la philologie, de l’anthropologie, de la sociologie, de la littérature et de la jurisprudence italiennes) des aspects jusqu’alors peu étudiés. Ils contribuent à écrire une histoire des idées qui, pour l’« idiome culturel » de « race », ne pouvait se contenter d’utiliser un schéma causaliste traçant une ligne de continuité de la philologie aryaniste aux lois raciales. De ce point de vue, comme le souligne Frédéric Brahami dans la préface, cet ouvrage dépasse « tant le point de vue moral que l’illusion rétrospective si difficile à neutraliser » (p.10).

Ainsi, l’ouvrage commence par le cas du roman Corinne ou l’Italie (1807) de Madame de Staël : une femme de lettres franco-suisse déchirée entre cosmopolitisme et déterminisme nationaliste. L’histoire d’amour entre Oswald (le Nord) et l’héroïne éponyme Corinne, qui a un père anglais et une mère italienne, représente les difficultés d’un métissage entre différents « caractères nationaux ». Au début du XIXesiècle, alors que l’Europe des nations vient de naître, la pensée staëlienne prévoit une issue tragique à cette rencontre, avec la défaite et la mort de la protagoniste. La philologie aryaniste, dont Gaspare Gorresio sera l’introducteur en Italie, va donner une nouvelle dimension à la pensée de la race de l’âge romantique en se servant de l’hypothèse indo-européenne pour penser l’identité des Italiens. Se profile alors l’idée inquiétante d’une opposition entre l’esprit aryen et l’esprit sémitique. Dans les différentes contributions évoquant le « mythe aryen », l’accent est mis sur la variété de la mobilisation des thématiques « aryanistes » dans les discours philologiques, poétiques et linguistiques des deux premiers tiers du XIXesiècle. 

En pleine période d’unification, une fracture importante a lieu dans la pensée de la race avec l’avènement de l’anthropologie criminelle théorisée par Cesare Lombroso. Ce dernier rompt en effet avec l’univers conceptuel de son maître – le médecin et linguiste Paolo Marzolo encore lié au naturalisme universaliste du XVIIIesiècle – et conçoit les différences entre les langues comme une expression des différences anatomiques ou biologiques des êtres humaines qui les parlent (p.81). Sont examinées dans les contributions consacrées à Lombroso les notions hautement controversées de « criminel-né » et « d’atavisme ». La couverture du livre, choisie par Elena Bovo et Aurélien Aramini est à ce titre emblématique pour faire apparaître les contradictions de la théorie du « criminel-né » formulée par Lombroso. Elle nous montre un dessin (dont ce dernier se servait dans ses cours) du visage du brigand calabrais Giuseppe Musolino que son peuple considérait être un héros et que Lombroso considérait être doué d’une « intelligence supérieure » (p. 230). Un article écrit en 1902 par le célèbre criminologue (dont la traduction française figurant en annexe est inédite), nous dévoile son embarras, clairement manifesté, de ne pas trouver dans la physionomie de ce criminel une confirmation de sa théorie. Son diagnostic le situe « entre le criminaloïde et le criminel né» (ibid.) et ses réflexions critiques à l’égard de la politique centraliste sont la preuve qu’on ne peut pas se contenter d’une lecture simplificatrice faisant de Lombroso le précurseur des politiques racistes de la première partie du XXesiècle.

La troisième « étape » de cette histoire de la pensée de la race est constituée par le moment « fasciste ». Rompant avec le discours de l’anthropologie criminelle, les publicistes fascistes récusent l’opposition entre deux humanités italiennes étrangères l’une à l’autre, du Nord et du Sud, pour affirmer l’unité biologique des Italiens. Peu innovant sur le fond car mobilisant des stéréotypes antisémites « classiques », la pensée raciste fasciste n’en élabore pas moins une conception raciale originale : celle de « l’Aryen méditerranéen » qui est totalement absente de l’anthropologie criminelle lombrosienne, mais qui figure chez plusieurs auteurs fascistes afin d’affirmer l’unité biologique des Italiens.   

En Italie, l’urgence d’une histoire de la pensée de la race affranchie de toute projection sur le passé des catégories idéologiques du présent est confirmée par l’actualité. Un comité méridionaliste demande la fermeture du musée turinois « Cesare Lombroso » et le retrait de ses théories des manuels de criminologie. Ce comité propose aussi un projet de loi pour « l’interdiction de la mémoire des personnalités coupables de façon directe ou indirecte de crimes de guerre ou de racisme »3. Ce désir d’une damnatio memoriae se fonde sur le postulat que les thèses de Lombroso « furent à la base des théories nazies de la supériorité aryenne »4. On attend la sentence de la Cour de cassation…

 

1« Les doctrines "racialistes" peuvent être définies comme des "élaborations idéologiques centrées sur une visée explicative" dans le cadre desquelles le concept de race est utilisé […] sans que cela comporte pour autant une volonté de mépris, de discrimination ou de violence. […] Les doctrines "racistes" impliquent la formulation des prescriptions, de valeurs ou de normes se traduisant par "des discriminations ou des ségrégations, des expulsions ou des persécutions, voire des exterminations" (Pierre-André Taguieff, La couleur et le sang. Doctrines racistes à la française, Paris, Mille et une nuits, 2002 [1998], pp.13-14).

2 Alberto Burgio (ed), Nel nome della razza. Il razzismo nella storia d’Italia 1870-1945, Bologne, Il Mulino, 1999.