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Marina Perezagua

 
Marina Perezagua est une Sévillane de 34 ans. Après avoir suivi des études d'Histoire de l'art à l'Université de Séville, elle a été professeure de littérature à l'Université Stony Brook de New-York pendant cinq ans, puis professeure d'espagnol à l'Instituto Cervantes de Lyon pendant un an. Bénéficiant d'une bourse d'écriture de deux ans, elle s'établit de nouveau à New-York à la rentrée 2011, participant également à un Master d'écriture créative en espagnol en collaboration avec l'écrivain Antonio Muñoz Molina.
 

Criaturas abisales

 
Publié en mai 2011 aux Éditions du Lince, Criaturas abisales rencontra un vif succès en Espagne. Constitué de quatorze nouvelles, ce recueil brave les limites de la "normalité" et du politiquement correct en nous présentant des créatures excentriques et machiavéliques, se cachant sous des traits angéliques. Une femme mangeuse d'hommes, une langue dévergondée, un homme qui donne le sein ou un couple que l'on rejette à la mer car non conforme aux exigences de la société. En utilisant les genres les plus diverses (fantastique, merveilleux, science-fiction), Marina Perezagua met le doigt sur nos douleurs les plus profondes et met en scène la folie humaine d'une manière kafkanienne. Chacun est amené à se questionner sur la notion de normalité, la force de l'amour, du désespoir, ou de la sexualité. Effrayantes, singulières, attendrissantes, les "créatures" qui peuplent ce recueil ne vous laisseront sûrement pas indifférents.

S'il vous plaît, déracinez-moi

 
Malheureusement, papa, il y a des cas irrémédiables. Et bien que, sans le savoir, tu m'aies donné l'idée d'ouvrir cette clinique, je n'ai pas voulu l'inaugurer avec toi, ni que tu passes sous le bistouri, parce que d'une certaine façon, j'espérais trouver une alternative moins douloureuse, même si le mal est la seule chose que tu aies su répandre à tort et à travers. Ce n'est pas que je t'aime (quel être humain le pourrait ?). Et pourtant j'ai attendu trois ans avant de prendre la décision de t'opérer, pendant lesquels j'ai cherché une autre solution, en vain, parce que comme je te le dis, ton cas est irrémédiable.
 
Lire la suite de la nouvelle de Marina Perezagua...
(traduction exclusive de Caroline Bojarski pour La Clé des Langues)
 
 

Entretien avec Marina Perezagua

 
Par Caroline Bojarski
 
Tes nouvelles ont une dimension contestataire qui défie les normes établies, as-tu pensé à cette dimension en les écrivant ?
Oui, j'étais consciente de leur dimension  subversive, mais ce n'était pas intentionnel. Je voyais cette dimension parce qu'elle était là, mais je ne la cherchais pas. Je crois que les caractéristiques du récit obéissent à leurs propres besoins, pas aux miens. Mais je me réjouis que dans certains cas, comme avec la subversion, nous soyons d'accord.
 
Ta première nouvelle, "Lengua foránea", peut être considérée comme appartenant au genre fantastique. On peut retrouver cette caractéristique dans les nouvelles d'Horacio Quiroga, et en particulier dans celle intitulée "El almohadón de pluma". À la fin de la nouvelle, le lecteur découvre que ce qui obligeait une femme à rester allongée dans son lit toute la journée se trouvait en fait dans son oreiller... Es-tu consciente que parfois, le lecteur  peut se sentir piégé, de la même manière que le sont les personnages ?
J'ai beaucoup lu Quiroga, et il est vrai que “Lengua foránea” est la seule nouvelle que l'on puisse qualifier de fantastique. Pour t'expliquer comment se construit le mystère auquel tu fais référence, permets-moi de me référer à une idée de Ricardo Pligia, qu'il développe dans son livre “Nuevas tesis sobre el cuento”. Pligia part d'une note qui figure dans le carnet de Tchekhov pour développer l'idée que dans une nouvelle, il a deux histoires. La note, qui portait sur une nouvelle que Tchekhov n'a finalement jamais écrit, dit la chose suivante : “À Montecarlo, un homme va au casino et gagne le gros lot. Il retourne chez lui et se suicide”. La thèse défendue par Piglia c'est que la nouvelle dite classique, celle représentée par Poe ou Quiroga, consiste à raconter une première histoire (celle du casino), tout en construisant secrètement une autre histoire (celle du suicide), qui est exposée dans le dénouement. En mettant en exergue l'histoire du suicide de manière paradoxale - le personnage se donne la mort non pas après avoir perdu au jeu, mais après avoir gagné - l'effet de surprise est garanti. Cependant, il existe une autre manière de combiner les deux histoires qui consiste à inverser le mécanisme, et avec laquelle je me sens plus à l'aise. Il s'agit de l'inversion kafkanienne. Kafka, lui, raconterait l'histoire du suicide comme s'il s'agissait d'une histoire ordinaire, banale, pas du tout étrange. Il plaçerait le désarroi, l'inquiétude et le danger dans les scènes du casino. Je crois que “Lengua foránea” relève de ce mécanisme. L'histoire incroyable d'une langue qui s'introduit dans un avion est racontée de manière naturelle et réaliste, alors que le caractère ordinaire d'une relation sexuelle est traité de manière grotesque.
 
Par rapport au fait que le lecteur peut se sentir piégé en lisant mes nouvelles, je ne m'en suis rendue compte qu'après la publication. S'il est vrai que mon rapport à l'écriture est très intuitif, en revanche il y a un objectif sur lequel je ne transige pas : je ne veux pas que le lecteur s'ennuie. Mais pour le savoir, on ne peut pas faire autrement que de regarder l'effet produit sur les lecteurs.
 
Il n'est pas facile de présenter tes nouvelles dans leur globalité, elles touchent des genres très différents. Dans mon travail d'analyse, je les ai rangées dans cinq catégories (réalisme, réalisme imaginatif, fantastique, merveilleux, science-fiction) pour pouvoir les identifier, comme s'il s'agissait d'objets littéraires non identifiés. Finalement, je me suis rendue compte que tes nouvelles sont plutôt “réalistes”. Comment expliques-tu ce va-et-vient constant entre fiction et réalité ?
J'aime beaucoup ton expression “objet littéraires non identifiés”. Bien que les classifications soient utiles au niveau académique, je crois qu'elles ne répondent pas toujours au niveau affectif, qui est bel et bien celui qui commande, et qui fait adhérer le lecteur à un texte. J'expliquerais ce va-et-vient entre fiction et réalité par la difficulté que j'éprouve à établir une frontière nette entre ces deux notions. Il y a des malades qui, alités pendant des années, ont su utiliser la richesse de leur cerveau pour développer un imaginaire capable de transcender la réalité de la maladie. Dans la nouvelle “Fredo y la máquina”, deux malades parviennent à communiquer depuis leur état comateux et arrivent, en dépit de leur situation, grâce à leur capacité à rêver, à aimer la vie. Quand le monde virtuel et imaginaire réussit à devenir plus grand et plus enrichissant que l'immobilisme d'une chambre d'hôpital, quel droit avons-nous de dire que ce qui se passe dans leurs têtes n'est pas la réalité ?
 
Crois-tu que la folie fasse partie de nos vies ?

Je crois que oui. C'est quelque chose qui nous menace tous. Même la personne la plus sensée du monde pourrait perdre le contrôle ou arriver aux limites de la folie, suite  à un choc émotionnel, la perte d'un être cher ou une dépression. Je crois que si nous réfléchissions à cette éventualité, cela nous amènerait à être plus tolérants avec les personnes atteintes de troubles mentaux, et aussi avec nous-même.
 
Quelle est ta vision de la nouvelle en tant que genre littéraire ?
Je suis une nouvelliste convaincue. Ce que je veux dire par là c'est que pour moi la nouvelle n'est pas une étape antérieure au roman. Cela ne veut pas dire que je n'écrirai jamais de roman, mais que pour l'instant la nouvelle est le meilleur moyen pour moi de m'exprimer.
 
D'une certaine manière, les personnages de mes nouvelles se débrouillent pour me réclamer une attention totale. Ils sont tellement insdispensables et luttent tellement pour leur survie, qu'ils ont besoin de se faire entendre. En ce sens, tous veulent être au premier plan, ce qui dans un roman est impossible.
 
D'autre part, la nouvelle me permet d'explorer de nombreux univers et surtout de travailler les conclusions, les dénouements. Aujourd'hui, nous accumulons une si grande variété d'images et d'informations tout au long de notre journée que parfois, nous pouvons avoir l'impression de rester sur notre faim. Tu lis un article sur internet et puis tu cliques sur un autre lien sans avoir terminer de lire ton article. Avec les images, c'est la même chose.Tu passes à la suivante alors que tu n'as même pas eu le temps de digérer celle d'avant. Avec la nouvelle, nous avons l'opportunité de terminer ces histoires inachevées, de les peaufiner et de les mettre en valeur. Pour moi, c'est tout simplement leur donner du sens et de la vie.
 
La nouvelle m'aide aussi à apaiser une de mes peurs qui est l'ennui. Comme je ne veux pas que le lecteur s'ennuie, je travaille de toutes mes forces sur l'effet de tension. C'est pour cela que je ne veux pas encore écrire de romans. Comme le disait Poe, on ne peut pas maintenir l'âme en exaltation très longtemps, et les moments d'excitation sont par nécessité fugaces.
 
 De plus, ce qui m'intéresse dans ce genre, c'est ce que j'appelle le “désir de futur”. Le fait de voyager sans relâche nous oblige, inévitablement, à vivre dans le futur, à penser au lendemain, et par la force des choses au surlendemain. En allant continuellement vers la postériorité, petit à petit, nous en venons à nous définir en comparaison avec le futur, et non plus avec le passé. De plus, ce sentiment se trouve dans un contexte qui a effacé le présent et qui nous alimente d'images virtuelles. Par exemple, on nous promet un voyage sur Mars en 2035 d'une durée égale à ceux des films de science-fiction, et bien différent de l'excursion que nous avions réalisé sur la Lune... Mais plus simplement, l'actualité nous force à anticiper notre présent et à consacrer notre temps à penser aux ordinateurs qui n'existent pas encore, qui remplaceront ceux que nous avons, qui eux-même n'ont jamais été pensés comme autre chose qu'une projection dans le futur. Le futur est devenu inhabitable pour que nous l'achetions. Or, jusqu'à présent, il a été bien incapable de résoudre un problème de taille : contrairement à lui, nous avons une date de préremption, et la vie, au jour d'aujourd'hui, est trop courte pour que nous puissions vivre ce futur. S'il y a une décennie nous comparions notre espérance de vie avec celle des hommes du Moyen-Age, fiers de la supériorité de notre époque, aujourd'hui nous commençons à la comparer avec celle de nos arrière petits-enfants, pensant que dans peut-être seulement trois générations, nous pourrions vivre jusqu'à cent cinquante ans. Nous ne vivrons pas assez longtemps pour voir ce que virtuellement nous sommes en train de voir. Et nous le savons. Dans cette situation, je crois que la nouvelle permet une approche plus sereine de cette vérité qui dit que nous avons une date de péremption, et qu'elle a au moins le mérite d'offrir un laboratoire où nous pouvons mettre à l'épreuve toutes ces vies que l'on nous promet.  
 
Le langage que tu utilises dans tes nouvelles est clair et limpide. Parfois, j'ai eu l'impression qu'il s'agissait de contes pour enfants. Cependant, au fur et à mesure que l'on avance dans la nouvelle, on se rend compte que le conte de fée se transforme en cauchemar... As-tu la sensation d'avoir ton propre style ?
Oui, je crois que j'en ai un, mais que je n'arrive à obtenir qu'en abordant l'écriture de manière naturelle et spontanée. Je n'aime pas mettre de masque, qu'il s'agisse de celui de femme ou de celui d'une personne moderne, je suis simplement les deux à la fois. Même si je le voulais, je ne pourrais échapper ni à mon époque ni à ma condition de femme. Être naturelle est pour moi la meilleure façon de me confier.
 
Existe-il une frontière entre la littérature de jeunesse et la littérature pour adultes?
Oui, je crois que chaque âge a ses lectures, ses films. Il y a un âge pour la découverte de l'alcool, du permis de conduire ou du sexe. Quand j'aurai des enfants, mes livres seront cachés jusqu'à ce qu'ils grandissent. Dans mes écrits, le monde de l'enfance est fondamental parce que je crois que c'est dans l'enfance que se forge la majorité de nos désirs, de nos peurs et de nos obsessions. Mais pour le moment, je ne me vois pas écrire pour les enfants. Ce n'est pas que ça ne m'intéresse pas, mais le temps ne permet pas de tout faire et j'ai d'autres priorités.
 
Tu as fait des études d'histoire de l'art, cela t'aide-t-il quand tu dois écrire ?
Oui, énormément. L'art nous apprend à regarder, ce qui est une des qualités indispensables à tout bon l'écrivain. Mais d'autres disciplines artistiques m'ont aidé. Je joue du piano et je considère que la musique est fondamentale pour trouver le rythme et le souffle dont l'écriture a besoin.
 
Pourquoi écris-tu ?
Parce que j'ai toujours essayé d'expliquer le monde à partir des histoires, que ce soit avec la mythologie classique ou celle inventée. C'est ma manière à moi de comprendre et de donner du sens aux mystères qui m'intéresssent le plus. C'est aussi parce que j'aime donner la vie.
  
Comment es-tu arrivée à te faire publier ? Voulais-tu que tes textes soient publiés, les as-tu pensés dans cette optique ?
En réalité j'ai eu beaucoup de chance. Parfois, même les grands auteurs n'arrivent pas à être publiés. Aujourd'hui être publié ne veut pas forcément dire avoir du talent. Ce sont les lois du marché qui décident. Moi, en tant que nouvelle parmi les auteurs et arrivant au moment d'une crise éditoriale majeure, je me suis armée de patience et j'ai envisagé la possibilité qu'aucune maison d'édition n'accepte mon livre. Pour tenter ma chance, j'ai envoyé mon manuscrit à deux maisons d'éditions. L'une d'entre elles, Los libros del lince, dirigée par Enrique Murillo, m'a répondue en peu de temps. Le fait de travailler avec eux a été l'une des plus belles expériences de ma vie. Plus tard, j'ai eu l'opportunité de publier avec une autre maison d'édition, très connue en Espagne, mais je ne privilégirai jamais la renommée au plaisir que j'ai de travailler avec quelqu'un qui croit sincèrement en mon oeuvre.

Qu'est-ce qui te motive à écrire ?
Ce qui me motive c'est de pouvoir vivre. Ecrire est la seule manière pour moi de comprendre le monde. Depuis l'enfance, les livres sont pour moi une seconde vie. Petite je m'attachais à ces personnages, touchants ou cruels, qui nous poursuivent des journées entières, voire toute une vie. Mes modèles ne sont pas seulement des personnes vivantes, comme ma mère, mais aussi des personnages. Je leur dois presque tous mes traits de caractère, mes gestes et  mon espoir d'être une meilleur personne. Ils ont été de grands modèles de vie.
  
Comment te sens-tu, maintenant que tu fais partie de la grande famille des écrivains ?
En réalité ma vie n'a pas beaucoup changé, même si aujourd'hui j'ai la chance de rencontrer des écrivains que j'ai toujours admiré et que c'est très enrichissant. C'est aussi très excitant de parler à des gens venant de tous horizons, à qui je n'aurais jamais parlé auparavant. J'ai rencontré des astronautes, des criminels.... Tout le monde peut nous apporter quelque chose. Le seul problème avec les auteurs - et moi la première - c'est que parfois nous nous enfermons dans un monde théorique qui peut devenir stérile. La création c'est la vie, et la vie est au dessus de l'Académie.
  
Existe-il une traduction anglaise de tes nouvelles ?
Oui. Nous attendons la réponse de plusieurs maisons d'édition, mais pour l'instant, je préfère y aller petit à petit. L'accueil de mon livre - en particulier en Espagne - a été une si grande surprise que je veux en profiter et ne pas me précipiter en ayant des ambitions qui ne correspondraient pas à celles d'une premier livre.
     
Peux-tu nous parler un peu de ton prochain livre ?
Bien sûr ! Je ne peux pas encore révéler le titre mais il sortira en septembre. Il sera en deux parties. Une première partie de fiction et une deuxième qui n'en sera pas. Il s'agit de ces expériences que nous appelons “réelles”, et qui dans mon cas sont autobiographiques. Encore une fois, je reviens à l'idée que pour moi, il n'existe pas de frontière exacte entre la fiction et la réalité. Néanmoins, et pour la première fois, je vais écrire sur un vécu qui est en étroite relation avec cette vie que nous nous accordons tous à appeler “réelle”.
     
As-tu l'occasion de parler avec tes lecteurs ?
Oui. Mon livre a reçu de très bonnes critiques, dont je suis très honorée, mais ce qui me touche profondément c'est d'entendre des lecteurs que je connais pas parler de mon livre.

 

Pour citer ces ressources :

Caroline Bojarski. 06/2012. "Marina Perezagua".
La Clé des Langues (Lyon: ENS LYON/DGESCO). ISSN 2107-7029. Mis à jour le 18 juin 2012.
Consulté le 1 octobre 2014.
Url : http://cle.ens-lyon.fr/espagnol/marina-perezagua-155302.

El libro
 
 
mise à jour le 18 juin 2012
Créé le 6 juin 2012
ISSN 2107-7029
DGESCO Clé des Langues