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Le Cercle des Douze de Pablo de Santis

Par Christine Bini : Professeur d'Espagnol - Ecrivain
Publié par Christine Bini le 24/03/2014
Présentation du roman « Le Cercle des Douze » de Pablo de Santis.

 

Pablo de Santis, Le Cercle des Douze (El enigma de París), 2007, traduit de l’espagnol (Argentine) par René Solis, éd. Metailié 2009 et 2014 pour la collection « Suite hispano-américaine ».

 

couv-cercle12_1395692154252-jpgLe « Cercle des Douze » est un club international de célèbres détectives. Certains ont pour les seconder des assistants, d’autres non. Le narrateur, Sigmundo Salvatrio, est un Argentin de Buenos Aires. La résolution d’énigmes le passionne, il suit les exploits des détectives dans des publications telles que La Clé du crime ou Traces. Lorsque le détective argentin Renato Craig propose d’accueillir et de former des jeunes gens, dans le but de choisir un assistant pour ses enquêtes, Salvatrio se porte candidat.

Le roman débute à Buenos Aires en 1888 mais très vite le lecteur est transporté à Paris, en mai 1889, à la veille de l’inauguration de l’Exposition universelle. La tour Eiffel est en danger, menacée d’attentats, et les détectives sont sur l’enquête. Trois crimes sont perpétrés – on tue l’un des deux détectives parisiens et une actrice, on fait brûler le corps d’un décapité. Salvatrio, envoyé à Paris pour simplement apporter la canne emblématique de Craig afin qu’elle soit exposée sous vitrine parmi les autres objets des célèbres limiers, devient l’assistant du deuxième détective parisien et l’aide dans l’enquête.

Le roman a des allures de pastiche, ou d’hommage, au roman policier traditionnel. On y parle d’énigmes à résoudre comme de puzzles à reconstituer. Les détectives apparaissent comme des demi-dieux omniscients déléguant des tâches infimes à leurs assistants, comptant surtout sur eux pour relater leurs exploits. Les méthodes d’investigation sont celles des experts du temps : déduction, microscope… Les couples détective/assistant sont un écho des Holmes et Watson, des Poirot et Hastings. À cette différence près que Sigmundo Salvatrio, le narrateur, pâtit d’un complexe d’infériorité nettement plus marqué que ses parèdres. Fils de cordonnier, il nous signale au début du roman que son père est un immigrant italien, et il revient parfois dans sa narration sur ce modeste métier paternel, comme pour s’en excuser. Puis pour s’en réjouir, car c’est grâce au cirage inventé par le père Salvatrio que l’assistant confondra l’assassin, réfutant ainsi les conclusions du maître détective.

Pablo de Santis déclare que son idéal est d’harmoniser la littérature populaire avec d’autres inquiétudes. Le titre original du roman, qui se traduit par « L’Énigme de Paris », renvoie d’ailleurs directement aux Mystères de Paris d’Eugène Sue. Dans la littérature populaire de la fin du XIXe siècle les classes bourgeoises et dirigeantes, et les classes ouvrières et populaires, se narguent et parfois se rejoignent, pour former un univers romanesque à rebondissements. Et à réflexion sociale – c’est particulièrement le cas dans l’œuvre d’Eugène Sue. Pablo de Santis n’écrit donc pas, avec Le Cercle des Douze, un roman original. Il s’appuie sur une tradition bien assise et bien circonscrite dans l’histoire littéraire. Il règle son pas, aussi, sur celui du père Borgès, et du père Brown (Chesterton), mais contourne l’itinéraire établi pour revenir au cœur de l’âme argentine. Salvatrio, fils d’immigré italien en Argentine, se retrouve à Paris en tant qu’étranger et qu’usurpateur : pourquoi devient-il l’assistant du détective parisien, lui qui n’était rien qu’un coursier venu déposer un objet pour l’Exposition ? Les incises sur la singularité argentine supposée parsèment le récit : « Comment leur dire que j’étais argentin et géographiquement condamné à parler trop ? » ; « Votre accent et votre petit air de supériorité me semblent familiers. […] Vous êtes argentin ? ». Le pavillon argentin de l’Exposition universelle de 1889 fait l’objet de critiques retournées, les non-argentins lui reprochant son allure de Taj Mahal.

Mais dans Le Cercle des Douze, il n’est pas uniquement question de se moquer des moqueurs, de railler les railleurs. Quelles sont donc ces « autres inquiétudes » qui habitent Pablo de Santis, et qu’il veut instiller dans un détournement de littérature populaire ? Dans son roman La Soif primordiale, il place les vampires au cœur d’une Buenos Aires au temps de péronisme. Ce qui lui permet de traiter le thème des violences policières, de la torture et de la suspicion généralisée selon l’angle d’une autre tradition littéraire. Dans Le Cercle des Douze, roman publié antérieurement, le propos est moins politique que littéraire et humain. Lors de la première réunion à Paris, chaque détective expose – plus ou moins – sa méthode d’investigation. Qui est aussi une méthode philosophique. Le détective japonais, en proposant une feuille blanche comme feuille de route, anticipe sur la résolution finale, qui va à l’encontre de la charpente théorique du roman policier : l’enquêteur ne peut être le coupable.

De fait, toute l’entreprise romanesque de Pablo de Santis est avant tout retournement de motifs décrétés infrangibles et élaboration de strates  d’intertextualité. On peut lire Le Cercle des Douze comme un divertissement agréable, légèrement moins réussi qu’un Agatha Christie, toutefois. On peut lire aussi – et surtout – Le Cercle des Douze comme un divertissement complice visant au-delà du roman policier canonique. Les références à l’énigme du Sphinx, les réfutations du motif traditionnel du puzzle, les allusions à la métamorphose du souvenir et du faux-semblant, incitent à une lecture double, singulièrement différente de la simple résolution d’une énigme policière. Que l’on ne prenne pour preuve que cette sortie du détective parisien : « Libérez-nous de notre obsession pour les indices invisibles, les mégots de cigarettes et les horaires de train. Et n’ayez pas honte : durant le jour nous adorons les syllogismes, mais quand vient la nuit sonne l’heure de la métaphore ». Le propos est, à n’en pas douter, littéraire, fondamentalement et formellement. Le Desdichado de Nerval tient d’ailleurs dans le roman une place centrale. Et l’on se prend à rêver de "la Grotte où nage la sirène". Où elle meurt, chez de Santis, assassinée.

 

Pour citer cette ressource :

Christine Bini, "Le Cercle des Douze de Pablo de Santis", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), mars 2014. Consulté le 20/06/2018. URL: http://cle.ens-lyon.fr/espagnol/litterature/litterature-latino-americaine/auteurs-contemporains/le-cercle-des-douze-de-pablo-de-santis