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Une approche de la poésie espagnole des XVème et XVIème siècles (3)

Par Marta Martinez Valls : Etudiant-chercheur
Publié par Christine Bini le 02/08/2008
1. La création de l'espace bucolique / 2. Images de la nature : un espace liminaire et artificiel / 3. Flore créatrice, création de la flore et libération de l'être

3 - Sentir la nature : pour une poétique du paysage

3-1 - La création de l'espace bucolique

 Les poètes du Siècle d'Or s'appliquent à offrir au lecteur une image raffinée de la nature et l'invitent à fixer son regard sur la représentation de l'homme et du paysage qui l'entoure. Celui-ci est évoqué de façon à solliciter la participation du récepteur qui se trouve inséré dans le cadre du poème tout autant que les personnages qui le peuplent. –  A cet effet, le plaisir que lui procurent les allusions à la flore est d'une importance majeure. La récurrence du verbe « ver » dans la description de rencontres amoureuses ou la profusion des fleurs, leur éclosion au milieu d'une nature printanière, lui font partager les mêmes émotions que celles du poète. Ces œuvres sont riches en effets de réel : l'insistance sur les noms de lieux, l'emploi des épithètes et le détail sur la description du paysage, les allusions au bétail et les dialogues entre les différents bergers des églogues provoquent une impression de vraisemblance qui imprègne l'ensemble du texte. Cependant, la nature se présente sous la forme d'un cadre stylisé et le poète met l'accent sur la sensualité qui émane d'un tel environnement : le « Villancico » et la septième serranilla du Marqués de Santillana témoignent de la mise en place de cet espace bucolique, véritable locus amoenus qui permet l'épanchement des sens. Dans chacun de ces deux poèmes les mêmes motifs sont employés pour décrire l'endroit où se trouvent les « belles »:

MARQUÉS DE SANTILLANA VILLANCICO, v. 1-3 Por una gentil floresta De lindas flores y rosas –   Vide tres damas hermosas SERRANILLAS, VII, v. 13-14 En un verde prado De rosas y flores –  De tels vers préparent ceux des poètes du XVIe siècle ; Garcilaso de la Vega s'en fera l'écho dans chacune de ses églogues. Il s'agit de donner une image idéalisée du monde pastoral, c'est pourquoi les auteurs multiplient les noms de fleurs et des allusions précises aux éléments du paysage dans lequel sont ancrés les personnages. Le poète tisse tout un réseau de correspondances entre ses « pièces » : l'emploi des mêmes motifs et l'utilisation d'expressions quasi identiques au fil des vers suggèrent la richesse d'un tel décor et la finesse de l'écriture. Dans la première églogue de Garcilaso, de nombreux parallèles peuvent être établis entre les strophes 6, 8, 16 et 18. La nature est évoquée dans toute sa splendeur : à la flore et à la végétation, s'ajoutent les allusions au chant des oiseaux ou au ruissellement de l'eau. L'emploi des épithètes renforce l'aspect visuel d'une telle description. –  De même le début de la troisième églogue nous laisse entrevoir la représentation d'un paysage idyllique, dans lequel l'homme peut se ressourcer à son aise. Celui-ci y côtoie des personnages mythiques, ces nymphes qui charment les yeux et l'esprit par leur grâce et leur beauté, et plonge de ce fait dans un univers complètement détaché de la réalité, il entre de plain-pied dans le monde de l'imaginaire.

3-2 - Images de la nature : un espace liminaire et artificiel

–  Chez Théocrite et Virgile, le paysage apparaît comme un outil permettant au poète de délimiter l'espace du réel et le domaine de l'artificiel, il doit assurer l'avènement du poétique. L'entrée en poésie coïncide avec l'entrée en nature, comme si le poète ne pouvait chanter qu'en franchissant le seuil naturel qui marque le passage vers le monde de la poésie bucolique. –  Ce procédé est transparent dans les œuvres des XVe et XVIe siècles ; les parallèles que nous avons pu établir avec celles de la littérature antique en sont déjà fort éloquents. De même, dans ses Serranillas, le Marqués de Santillana plaçait ses rencontres avec les bergères près d'une frontière ; si le terme est explicite dans le septième de ces poèmes (v.2), il est simplement suggéré dans le troisième (v.4) : le poète se trouve sur le chemin qui le porte vers un endroit différent. L'auteur insiste sur cet espace de l'entre-deux et l'image de la « vegüela » nous fait apprécier une nature en plein épanouissement, source de ravissement. –  L'un des exemples les plus frappants des effets du paysage sur l'esprit du poète est sans doute la deuxième églogue de Garcilaso de la Vega : le début du poème nous présente une image riche et foisonnante de l'environnement dans lequel Albanio se trouve inséré. Les premiers vers de sa réplique suggèrent la confusion de la nature, qui se mêle à celle de ses sentiments : elle est à la fois la source et le reflet de ses malheurs. Le contraste entre les couleurs, le chaud et le froid, la solitude et le transport amoureux du poète, ainsi que le jeu sur des images paradoxales, fondent son chant et laissent entrevoir l'égarement du personnage qui s'est laissé envahir par la contemplation du paysage et de celle qui s'y trouvait. La flore, unie à d'autres éléments tels que l'eau, permet de construire un espace tellement stylisé qu'il échappe au rationnel et absorbe celui qui s'en approche : les apparitions de jeunes femmes lui rendent, de ce fait, un caractère magique ou féérique, tout à fait semblable à celui que l'on trouvait chez Chrétien de Troyes.

Le poète, le lecteur et les personnages mis en scène partagent cette même confusion, qui exacerbe leur sensibilité. C'est l'image d'une nature recomposée qui dépasse sa simple fonction descriptive ; aussi, celle-ci deviendra le personnage principal du poème, en se faisant elle-même créatrice ; son action effacera celle de son auteur, les mots et les sonorités ne sont plus le fruit d'un choix mais celui d'une imposition : le paysage est devenu le maître du poème, il se donne à voir comme un artifice, une merveille ; les effets de style que nous aurions pu attribuer au poète (métrique, rythme, harmonies imitatives) sont en réalité la trace d'une voix, celle de la flore et de la nature tout entière.

3-3 - Flore créatrice, création de la flore et libération de l'être

 Toutefois, nous ne devons pas concevoir un tel basculement dans l'ordre de la composition dans l'idée d'un rapport de forces. La flore, créée par le poète, devient sa complice tout au long du texte : d'où l'impression de bien-être qui se dégage de sa description, mais aussi son rôle de refuge. Elle se joint à lui au cours de la création poétique et engendre la libération de l'esprit qui se traduit par l'épanchement des sens. Dans les poèmes de Fray Luis de León et San Juan de la Cruz tous ces éléments revêtent des consonances mystiques : chez le premier de ces auteurs, le paysage est senti comme un lieu de recueillement, un paradis terrestre, source d'extase et de bonheur. Ses œuvres « A la salida de la cárcel » et « Vida retirada » s'inscrivent dans la droite ligne du Beatus ille d'Horace (Epodes, II, v.1-3) ; le poète rêve d'une vie de retraite qui le mènera à l'extase spirituelle :

Dichoso el humilde estado Del sabio que se retira De aqueste mundo malvado, Y con pobre mesa y casa En el campo deleitoso Con sólo Dios se compasa (FRAY LUIS DE LEÓN, A la salida de la cárcel, v. 3-8) L'esprit s'ouvre vers la liberté morale et la sérénité que lui permet le contact avec le divin ; dans « Vida retirada » le poète évoque l'image du verger, endroit calme et amène qui suggère une impression d'harmonie et de paix :
Del monte en la ladera, Por mi mano plantado, tengo un huerto, Que con la primavera, De bella flor cubierto, Ya muestra en esperanza el fruto cierto; Y, como codiciosa Por ver y acrecentar su hermosura, Desde la cumbre airosa Una fontana pura Hasta llegar corriendo se apresura; Y luego, sosegada, El paso entre los árboles torciendo, El suelo de pasada, De verdura vistiendo Y con diversas flores va esparciendo. El aire el huerto orea Y ofrece mil olores al sentido; Los árboles menea Con un manso ruido, Que del oro y del cetro pone olvido. (FRAY LUIS DE LEÓN, Vida retirada, v. 41-60)
La fontaine symbolise la foi, et la sensualité qui émane de ces vers exprime son épanouissement dans la fusion du poète avec le paysage qui l'entoure. Des vers semblables se retrouvent dans le Cántico espiritual de San Juan de la Cruz ; l'idéal d'une telle vie est mis en évidence par sa place à la fin du poème, dans les vœux que prononce l'Epouse - vivre éternellement dans l'extase et la contemplation du Seigneur - et encore une fois à travers la description d'une flore en pleine éclosion. Ces deux poètes adaptent à la philosophie chrétienne l'idée de Platon qui voyait dans la beauté de la nature le reflet de la Beauté Suprême. Les quatrième et cinquième strophes du Cántico espiritual suggèrent l'éclat d'un monde, que le Seigneur a créé, à sa propre image :
PREGUNTA A LAS CRIATURAS ¡Oh, bosques y espesuras, Plantadas por la mano del Amado! ¡Oh, prado de verduras, De flores esmaltado, Decid si por vosotros ha pasado! RESPUESTA DE LAS CRIATURAS Mil gracias derramando, Pasó con estos sotos con presura, Y yéndolos mirando, Con sola su figura Vestidos los dejó de hermosura. (SAN JUAN DE LA CRUZ, Cántico espiritual, IV-V, v. 16-25)
L'Epouse - l'âme - accède à la connaissance de son Epoux - le Seigneur - à travers un cheminement qui la portera à apprécier d'abord le fruit de sa création. De même, les strophes 26 et 27 permettent la transition entre les paroles de l'Epouse et celles de l'Epoux : celle-ci se fera à travers la description d'un verger, de manière fluide telle la source dont il est question dans les strophes 10bis et 11, qui précèdent la rencontre entre les deux êtres. Du reste, les strophes 13 et suivantes sont d'une extrême sensualité : l'évocation d'une flore en plein épanouissement suggère l'élévation de l'âme, la joie du transport amoureux et l'intimité qui se crée entre l'Epouse et son Epoux. Comme dans le Cantiques des cantiques, les éléments propres à la lyrique amoureuse sont adaptés à l'expression du mystique. L'âme, délivrée de sa prison charnelle, se couvrira de fleurs, symboles de son extase face à la contemplation du Seigneur, ainsi que le montrent les dernières strophes de la « Noche oscura del alma » : le lyrisme, le style subtil et délicat avec lequel est évoquée la scène amoureuse, l'impression de paix et de sérénité suscitée par le dernier vers, l'image des fleurs, suggèrent la manière dont la nature devient elle-même démiurge, source de bonheur et de joie.   Ainsi, la présentation de la flore dans la poésie de la Renaissance dépasse le simple motif ornemental ; le paysage est bien plus qu'un outil pour un jeu de lettrés, un exercice de style. La nature est étroitement liée à l'homme, elle le définit et fonde son être au monde. Son évocation sert à la révélation discrète mais assurée des idées du poète. Celui-ci affirme à travers son image toute une réflexion sur la poésie, le monde et la manière de vivre. La présence de la flore contribue au dévoilement de ces idées, elle dépasse le domaine purement formel propre au langage et à la parole pour atteindre le monde de l'esprit et de l'intelligence. Le poète traite ainsi les questions de la création poétique, du bonheur et de l'ordre cosmique. En bref, la nature témoigne des rapports complexes que les poètes des XVe et XVIe siècles entretenaient avec leur environnement, leur œuvre est étroitement liée à la philosophie humaniste et l'exploitation du thème floral sert son idée par excellence :
l'homme, inscrit au centre de l'univers.
Février 2008
Pour citer cette ressource :

Marta Martinez Valls, "Une approche de la poésie espagnole des XVème et XVIème siècles (3)", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), août 2008. Consulté le 20/05/2018. URL: http://cle.ens-lyon.fr/espagnol/litterature/litterature-espagnole/poesie/une-approche-de-la-poesie-espagnole-des-xveme-et-xvieme-siecles-3-

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