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Le catalan : la configuration de ses dialectes et d'une langue standard

Par Lluis Coll
 
Le catalan est une langue romane qui compte environ dix millions de locuteurs. En Espagne il est la langue co-officielle, aux côtés de l’espagnol, dans trois Comunitats Autònomes, à savoir la Catalogne, la Communauté Valencienne et les îles Baléares (toutes situées à l’est de la Péninsule Ibérique), et une langue parlée dans une petite partie de la Comunitat Autònoma d’Aragon. Mais bien qu’elle soit principalement parlée en Espagne, le catalan compte aussi des locuteurs en Andorre, en France et en Sardaigne. En Andorre, il est la langue officielle du pays. En France, dans le département des Pyrénées Orientales, et en Sardaigne, dans la ville d’Alghero, il est, en revanche, une langue secondaire.
 

La formation du catalan et ses dialectes

 
Comme toutes les langues romanes, la langue catalane tire son origine de la lingua romana rustica, c’est-à-dire du latin vulgaire par opposition au latin savant utilisé à l’écrit. Le processus de romanisation de tous les domaines commence en Hispanie en 218 av. J.-C. et se poursuit jusqu’au Vème siècle ap. J.-C. Les langues romanes naissent, quant à elles, vers le VIIIème siècle. Or il faudra attendre le XIIème siècle pour voir apparaître les premiers textes écrits en catalan, notamment dans les domaines juridique et religieux.
 
On considère que le berceau du catalan se trouve dans la zone péninsulaire autour de Barcelone et de Gérone (où se parle, à présent, le dialecte appelé central). Les évènements historiques et politiques de la Couronne catalane et aragonaise ont configuré le domaine linguistique et ses caractéristiques dialectales. Plus concrètement, il s’avère que ce sont les repeuplements des territoires qui ont été conquis dans la Méditerranée qui ont défini les différentes caractéristiques dialectales. Ainsi, lorsque les Catalans ont vaincu les Arabes et ont conquis les îles qui forment les Baléares, pendant le XIIIème siècle, ils ont procédé au repeuplement de l’île avec des habitants provenant des zones de l’est de la Catalogne, notamment de Gérone et de Barcelone. En revanche, Valence, qui a été conquise en 1238, a été repeuplée avec des Aragonais et des habitants de Lleida, située à l’ouest de la Catalogne et zone de l’actuel dialecte nord-occidental. C’est pourquoi les caractéristiques dialectales de ce territoire sont différentes. Ceci posé, on peut alors regrouper les différentes variétés diatopiques en deux ensembles, les dialectes constitutifs, d’une part, et les dialectes consécutifs, d’autre part.
 
Les dialectes constitutifs sont ceux qui ont évolué à partir du latin parlé sur le même territoire – parmi eux on trouve le dialecte central, le dialecte roussillonnais (dans le Roussillon français) et le dialecte nord-occidental – alors que les dialectes consécutifs sont le résultat d’une conquête et d’un repeuplement postérieur, comme c’est le cas du valencien et du baléare. Ces cinq dialectes se composent à leur tour de plusieurs sous-dialectes. Dans le cas du baléare, par exemple, la variante parlée dans chacune des quatre îles (Majorque, Minorque, Ibiza et Formentera) est considéré comme un sous-dialecte. En effet, il existe des différences particulières entre chacun d’entre eux.
 
À partir de l’implantation artificielle d’un dialecte dans un territoire, la dialectologie explique la façon dont il évolue. Le facteur principal de l’évolution étant souvent la géographie. À ce propos, il apparaît, par exemple, que les zones isolées, notamment les îles, s’avèrent conservatrices d’un point de vue linguistique. La langue des îles se maintient ainsi relativement proche des étapes archaïques de la langue. Inutile de dire que plus les îles se trouvent éloignées de la côte, plus cette tendance conservatrice s’accentue. C’est le cas des Baléares, dont la langue a conservé des caractéristiques qui n’existent plus dans le catalan péninsulaire depuis le XIVème siècle.

La configuration d’un standard catalan

 
Même s’il existe des différences locales, le catalan est, selon les linguistes, une langue qui connaît très peu de variations dialectales et ce malgré l’opinion générale des locuteurs puisque, jusqu’au XVème siècle, des circonstances politiques, culturelles et linguistiques favorables l’ont maintenu unifié. L’argument majeur qui sous-tend cette affirmation n’étant autre que l’intercompréhension dialectale. En effet, il apparaît que les locuteurs des différents dialectes du catalan se comprennent entre eux tandis que, dans des langues comme l’allemand, l’italien ou le basque, les locuteurs doivent se servir du standard pour se comprendre entre eux.
 
Il faut tout d’abord préciser que standard n’est pas synonyme de langue. Il s’agit d’une variété comme les autres, mais d’une variété unifiée, soutenue, privilégiée pour des raisons extralinguistiques, utilisée à l’écrit et dans des contextes formels et permettant la totale compréhension entre les différents dialectes. À ce propos, la configuration d’un modèle de langue standard catalan a suivi un processus long et compliqué.
 
L’écrivain et philosophe Ramon Llull (XIIIème siècle) a été le premier à écrire en langue romane sur des sujets réservés à l’époque au latin. Puisque le catalan n’avait pas de modèle de langue écrite et manquait de normes orthographiques, sa langue est alors devenue le point de départ du catalan standard. Par la suite, au cours des XIVème et XVème siècles, c’est la Cancelleria Reial (qui était l’institution administrative des rois de la Couronne d’Aragon) qui a agi comme référent linguistique.
 
Cependant, les évènements historiques, et notamment l’union de la Couronne d’Aragon et de la Couronne de Castille au XVIème siècle, ont amené le catalan à jouer le rôle de langue B dans une situation dite diglossique pendant plus de trois siècles (du XVIème au XVIIIème). En effet, le castillan représentait alors la langue des rois et, par conséquent, la langue rattachée au pouvoir et à la culture, c’est-à-dire au prestige. Au contraire, le catalan était uniquement considéré comme la langue du peuple et son usage était limité au domaine de l’oralité et à la littérature populaire, mais jamais à la haute littérature, ce qui explique que le catalan manquait alors d’un standard stable et prestigieux.
 
Cette situation de diglossie s’est ainsi poursuivie jusqu’au XIXème siècle, jusqu’à ce que les profondes mutations sociales qui avaient lieu dans toute l’Europe et que les nouveaux mouvements culturels comme le romantisme favorisent l’émergence d’une période connue comme la Renaixença. Ce nom renvoie, en fait, à la volonté des écrivains de recommencer à nouveau et de récupérer le prestige de la langue catalane, écartée pendant trois siècles de la vie publique et littéraire.
 
Avec la Renaixença comme point de départ et afin d’atteindre les objectifs de ces écrivains, Enric Prat de la Riba, président de la Catalogne, crée, en 1907, l’Institut d’Estudis Catalans (IEC) et, dans cet établissement, la Secció Filològica (1911), qui remplit dès lors et jusqu’à aujourd’hui la fonction d’Académie de la langue catalane.
L’objectif linguistique principal de l’IEC pouvait se résumer en une seule phrase : la normativisation de la langue catalane. Il va sans dire que, sans le travail colossal de Pompeu Fabra, cet objectif n’aurait jamais été atteint. Pompeu Fabra est le véritable créateur de la grammaire et de l’orthographe catalanes. C’est lui qui a favorisé la mise en place des Normes ortogràfiques (1913), du Diccionari Ortogràfic (1917), de la Gramàtica catalana (1918) et du Diccionari General de la llengua catalana (1932). En réalité, Fabra a essayé de trouver un équilibre entre le catalan de la Cancelleria Reial et le catalan contemporain, entre le catalan central et les autres dialectes, afin que tous les locuteurs, qu’ils viennent d’où ils viennent, se sentent représentés et se comprennent entre eux. En fait, l’exploit de l’IEC a été de  réussir à créer un standard polymorphique et flexible, c’est-à-dire un standard qui puisse s’adapter à chaque territoire et à chaque situation de communication et qui facilite, par conséquent, la réception du message.
 
Cependant, le poids démographique, politique, économique et culturel de Barcelone a fait que le dialecte le plus présent dans le standard catalan soit justement celui de la capitale et de ses alentours, c’est-à-dire le dialecte central. Actuellement l’œuvre de Pompeu Fabra continue de constituer la base du catalan standard. L’IEC et certains organismes consultatifs, comme les départements de philologie des universités des territoires catalanophones, se chargent de l’actualisation et modernisation du standard catalan.
 
 
 
 

Pour citer ces ressources :

Lluis Coll. 04/2012. "Le catalan : la configuration de ses dialectes et d'une langue standard".
La Clé des Langues (Lyon: ENS LYON/DGESCO). ISSN 2107-7029. Mis à jour le 13 mai 2012.
Consulté le 21 septembre 2014.
Url : http://cle.ens-lyon.fr/espagnol/le-catalan-la-configuration-de-ses-dialectes-et-d-une-langue-standard-150057.

Dossier proposé par Lluis Coll
 
Le catalan : la configuration de ses dialectes et d'une langue standard
 
Les préjugés linguistiques à Minorque: catalan ou minorquin ?
Le rédacteur
Lluis Coll est lecteur à l'ENS de Lyon
 
 
mise à jour le 13 mai 2012
Créé le 24 avril 2012
ISSN 2107-7029
DGESCO Clé des Langues