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Le passé en espagnol : passé simple ou passé composé ?

Par Carlos Heusch : Professeur des Universités - ENS de Lyon
Publié par Elodie Pietriga le 14/09/2018
Brève fiche sur la façon dont il convient d’employer le passé simple et le passé composé en espagnol.

 

Le français et l’espagnol ont a priori un emploi très proche des temps du passé, notamment pour ce qui est de l’imparfait. En dépit de cette proximité, la traduction du passé ne saurait être automatique en raison de certains sens spécifiques du passé simple espagnol et, surtout, parce que, dans le français actuel, le passé composé a fini par monopoliser l’expression du passé achevé et sans durée, se substituant totalement au passé simple. Ce temps, en effet, n’est pour ainsi dire plus utilisé dans la langue parlée (et de moins en moins dans la langue écrite). La conséquence de cette évolution pour le locuteur francophone qui doit s’exprimer en espagnol est double : d’une part il n’arrive plus à percevoir les différences de signification existant entre ces deux temps dans la langue espagnole – et qui sont les mêmes dans le français « classique » – et, d’autre part, il va avoir tendance à utiliser systématiquement le passé composé en espagnol (comme il le fait en français), de manière sinon incorrecte tout du moins surprenante pour des hispanophones. Le choix entre passé simple et passé composé en espagnol est donc un réel problème pour les apprenants francophones de la langue espagnole qui justifie cette brève fiche sur la façon dont il convient d’employer le passé simple et le passé composé en espagnol.

            Avant de continuer, une remarque s’impose : les lignes qui vont suivre vont faire état de la signification du passé simple et du passé composé dans la langue espagnole, pas forcément dans le discours. De nombreux usages, notamment oraux, dans telle ou telle zone géographique de l’aire hispanophone, au sens large, peuvent contredire, en partie, ce qui va être dit. Il y a, en particulier, un usage très répandu dans ce que certains lexicographes appellent « espagnol méridional » (moitié sud de l’Espagne et toute l’Amérique latine) du passé simple pour exprimer une action qui vient subitement d’avoir lieu. Paradoxalement, le passé simple a alors tendance à indiquer la rapidité d’une action dans un passé quasiment immédiat. Des expressions comme « se cayó » ; « se quebró » ; « se murió »… sont la constatation d’une action juste après sa réalisation.

            Venons-en à ce qui serait la règle en langue. Contrairement au français, il n’y a aucune différence de registre entre le passé simple et le passé composé en espagnol (les deux s’emploient dans la langue parlée ou écrite ; le passé simple n’est nullement « plus recherché » que le passé composé). La différence fondamentale concerne leur signification. D’où des emplois différents entre les deux.

 

Emploi du passé simple espagnol

Il faut utiliser le passé simple pour exprimer une action achevée qui s’est déroulée dans une unité temporelle jugée révolue au moment de l’énonciation. Le contexte, mais surtout les marqueurs temporels (adverbes et locutions de temps), suffisent généralement à savoir si l’unité temporelle est finie ou pas. Des termes ou des expressions comme « ayer » ou « anoche », « la semana pasada », « el año pasado », « hace n días / semanas / meses / años », « en aquel tiempo », « a la sazón », « en tal año », etc. impliquent le passé simple puisque l’on est forcément sorti, au moment de l’énonciation, de l’unité temporelle explicitée. Pour le locuteur francophone la tentation est pourtant très grande de dire, par exemple : *« ayer me he acostado muy tarde » car il a intégré l’usage français actuel du passé composé qui ne tient aucunement compte de l’unité temporelle (« hier je me suis couché très tard »). « Ayer » et tout autre adverbe ou locution de temps indiquant une unité de temps révolue impliquent donc en espagnol un passé simple. Il faudra donc dire : « ayer (anoche) me acosté muy tarde ». C’est pourquoi, par exemple, la plupart des traducteurs espagnols de Proust ont opté pour le passé simple dans la célèbre première phrase de La Recherche : « Durante mucho tiempo me acosté temprano ».

 

Emploi du passé composé

Inversement, le passé composé doit être utilisé lorsque l’énonciation se fait à l’intérieur de l’unité temporelle exprimée, c’est-à-dire lorsque celle-ci n’est pas encore achevée. Cela concerne tout d’abord des actions du passé immédiat (« se ha caído », « ha dicho » ; « ha hecho », « he visto », « ¿qué ha pasado ? », etc.), mais aussi des actions ayant eu lieu dans une unité temporelle pouvant être longue mais non encore révolue. Ce n’est donc pas forcément le caractère immédiat du passé évoqué qui va déterminer le temps verbal, mais l’inachèvement de l’unité temporelle. Là encore ce sont le contexte et surtout les marqueurs temporels (adverbes et locutions de temps) qui vont pouvoir guider le locuteur. Les marqueurs impliquant le passé composé sont des expressions telles que « hoy », « esta semana / este mes / año » ou même « este siglo », cette dernière expression désignant donc une période très longue. Ainsi, en 1999 on devait encore dire (si on le pensait) : « Picasso ha sido el mejor pintor del siglo xx », alors que de nos jours nous devons dire « Picasso fue el mejor pintor del siglo xx », attendu que nous ne sommes plus au xxe siècle. D’une façon générale, les démonstratifs tels que « este » ou « estos » suivis de la désignation d’un temps présupposent la permanence dans l’unité temporelle et vont donc provoquer le recours au passé composé : « estos últimos años he estado sintiendo molestias » et non pas *« estos últimos años estuve sintiendo molestias » qui créerait une contradiction sémantique interne. Il en va de même pour d’autres expressions qui évoquent ou suggèrent la permanence de l’unité temporelle, même si celle-ci reste abstraite. L’expression « de un tiempo a esta parte », par exemple, entraîne aussi le passé composé.

On arrive ainsi à comprendre ce qui fait la spécificité du passé composé espagnol : le fait qu’il s’agisse d’un temps qui relie passé de l’action et présent de l’énonciation. Le passé composé exprime, en effet, une action du passé  – immédiat ou pas, là n’est pas la question –, mais qui est associée au présent de l’énonciation soit parce que l’unité temporelle n’est pas achevée (comme on l’a vu au paragraphe précédent), soit parce que les effets de cette action arrivent jusqu’au présent du locuteur, parfois de manière subjective. Pour expliquer ce phénomène, le linguiste hispaniste Jean-Claude Chevalier, donnait dans ses cours deux exemples identiques qu’il disait avoir trouvés dans ses lectures : « Mi padre murió hace cinco años » et « Mi padre ha muerto hace cinco años ». Cette deuxième forme (avec le passé composé), est à la limite de l’anomalie puisqu’elle contredit la règle de l’unité temporelle révolue. Mais, dès lors que, pour des raisons spécifiques, par exemple ici sentimentales, les effets de cette action, survenue dans un temps bel et bien révolu, se font encore sentir dans le présent de l’énonciation, le locuteur hispanophone peut éventuellement ressentir le besoin de recourir au passé composé, même si ce choix fait, d’une certaine manière, violence à la langue. Il va, cependant, de soi que si l’on doit traduire en espagnol « Mon père est mort il y a cinq ans » il convient de choisir le passé simple, surtout s’il s’agit d’une traduction académique type « concours ».

 

Remarques complémentaires

Une remarque s’impose au sujet de l’unité temporelle. Dans la langue espagnole actuelle, il y a une certaine tendance à considérer que l’unité temporelle de la journée forme un tout qui ne saurait être divisé. Ainsi, même si le langage définit divers moments de la journée (matin, midi, soir, etc.), du point de vue de l’unité temporelle, la journée est considérée comme indivisible. Cela signifie qu’en principe on ne saurait utiliser le passé simple pour évoquer une action qui a eu lieu dans la journée de l’énonciation, même si la période exprimée à l’intérieur de la journée est achevée. Ainsi « ce matin je me suis lavé les dents » donnera normalement « esta mañana me he lavado los dientes », même si on dit cela le soir, par conséquent dans une « autre » unité temporelle que le matin. Le choix du passé simple dans un tel exemple (« esta mañana me lavé los dientes ») ou d’autres semblables (« le vi esta mañana ») peut, certes, exister, mais il relève d’une volonté subjective assez marquée du locuteur de mise à distance de l’événement, le coupant totalement de la sphère du présent de l’énonciation, alors que le passé composé sera dans de tels exemples neutre.

Autre remarque, d’ordre stylistique. La traduction d’un récit littéraire au passé impliquera en principe toujours le choix du passé simple en espagnol plutôt que le passé composé puisque, dans un récit au passé, il y a, sauf exceptions relevant de l’exercice littéraire, une rupture d’unité temporelle entre les actions relatées et le moment de l’énonciation (le temps du narrateur), qu’il s’agisse d’un récit à la première ou à la troisième personne. Il faudra s’en souvenir en traduisant certains textes littéraires français récents qui n’utilisent pas du tout le passé simple. Dans de telles traductions la tentation du passé composé espagnol peut s’avérer un piège redoutable.

Si le passé simple espagnol est le temps par excellence du récit littéraire au passé, ce temps passe mal, en revanche, dans le langage critique car il instaure un écart temporel excessif avec l’énonciation. Il faut disposer d’un contexte temporel très précis pour se hasarder à utiliser le passé simple dans un texte relevant des genres universitaires (dissertation, article, etc.) : le passé simple transforme la vérité atemporelle à laquelle aspire – même illusoirement – le langage critique, en récit, ce qui entraîne, par conséquent, une certaine dose de subjectivité. On n’affirme plus ; on raconte. Dans ce genre de discours, il convient donc de recourir aux temps du présent pour ce qui est du style assévératif. L’emploi du passé simple, dans ce cas, ne fait pas plus « espagnol » comme certains pourraient le croire, bien au contraire.

 

Pour citer cette ressource :

Carlos Heusch, "Le passé en espagnol : passé simple ou passé composé ?", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), septembre 2018. Consulté le 14/11/2018. URL: http://cle.ens-lyon.fr/espagnol/langue/linguistique/le-passe-en-espagnol-passe-simple-ou-passe-compose

Mots-Clés
  • conjugaison
  • le passé
  • passé simple
  • passé composé
  • conjugación
  • el pasado
  • pretérito indefinido
  • pretérito perfecto