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Histoire de la révolution mexicaine - Avant-propos

Jesús Silva Herzog, Histoire de la Révolution mexicaine, traduit de l'espagnol par Raquel Thiercelin-Mejías, postface de Felipe Ávila Espinosa, Lux Editeur, Montréal, 2009; coll "Mémoire des Amériques", 320 p.
 

Avant-propos


 
Lorsque la première édition de la Breve historia de la Revolución Mexicana paraît à Mexico en 1960, son auteur, Jesús Silva Herzog, est l'une des figures les plus prestigieuses de l'intelligentsia mexicaine. Tour à tour ou simultanément « économiste, professeur, éditeur, journaliste, historien, fonctionnaire et homme d'État ; révolutionnaire, socialiste et même chargé d'affaires en Union Soviétique. Protagoniste décisif, primordial, dans la nationalisation du pétrole mexicain », pour reprendre les termes mêmes d'un article récent (1), Jesús Silva Herzog est au zénith d'une carrière aussi brillante que féconde. Homme de lettres et homme public, sa vie, son oeuvre, son engagement sont indissolublement liés à l'histoire du Mexique révolutionnaire et postrévolutionnaire dont il embrassera toujours les justes causes. Pendant près de trois quarts de siècle, « don Jesús » va exercer une influence constante sur la vie de la nation mexicaine.
 
Jesús Silva Herzog est né à San Luis Potosí en 1892, dans une famille de classe moyenne constituée d'artisans et de commerçants. Après des études secondaires au petit séminaire de San Luis Potosí, sa famille l'envoie poursuivre ses études aux États-Unis où elle a des parents. Il séjourne à New York de 1912 à 1914, entreprend, entre autres, des études d'économie à l'université et lit, en anglais et en espagnol, tous les grands classiques de la littérature européenne.
 
De retour au pays natal, Jesús Silva Herzog prend fait et cause pour la révolution qui a éclaté en 1910 et suit les péripéties des mouvements armés comme correspondant des journaux El Demócrata et Redención. En octobre 1914, assistant à la Convention d'Aguascalientes en tant qu'envoyé spécial et porte-parole du chef révolutionnaire Eulalio Gutiérrez, il est arrêté par des partisans de son adversaire, Venustiano Carranza, et emprisonné à San Luis Potosí. Condamné à mort par Carranza, le « Primer Jefe », il échappe de peu à l'exécution capitale mais restera de longs mois en prison. Ce n'est qu'en 1920, à la mort de Carranza, devenu entretemps président de la république, qu'il pourra gagner la capitale et s'y installer définitivement. Il se marie, et tout en poursuivant ses études, donne des cours d'anglais à l'École normale d'instituteurs, puis d'économie politique à l'École nationale d'agriculture, pour subvenir aux besoins du ménage. Il termine ses études d'économie et suit des cours d'histoire, d'histoire économique et de sociologie à l'Université nationale autonome de Mexico (UNAM), où il sera bientôt lui-même professeur.
 
Au cours des années suivantes, Jesús Silva Herzog va développer une activité intense, enseigner dans diverses institutions, puis finalement à l'UNAM, publier plusieurs ouvrages et quantité d'articles. À partir de 1928 il fonde diverses institutions et organismes qui vont jouer un rôle de premier plan dans la vie intellectuelle et politique du pays : l'Instituto Mexicano de Investigaciones económicas qu'il va diriger pendant plusieurs années et la Revista Mexicana de Economía ; plus tard, en collaboration avec des Républicains espagnols exilés, il crée Cuadernos Americanos (1940), publication de renommée internationale dont il sera longtemps le principal et infatigable animateur ; il participera aussi à la création de la maison d'édition Fondo de Cultura Económica, au jour d'aujourd'hui toujours magistralement active.
 
En 1929 Jesús Silva Herzog est envoyé à Moscou comme ministre plénipotentiaire; il y rencontre les « artisans » de la Révolution d'octobre : Lounatcharski, Boukharine, Zinoviev, Kamenev...  rend visite à Maïakovski peu de temps avant son suicide. Il étudie de près les aspects fondamentaux de l'organisation socialiste, lit les classiques de la doctrine communiste, mais il est vite déconcerté par l'expérience soviétique et demande à être remplacé. Rentré au Mexique au bout d'un an, il se tiendra farouchement en marge des orthodoxies sans jamais renier, bien au contraire, ses engagements d'homme de gauche (2).
 
Le principal titre de gloire de Jesús Silva Herzog est sans conteste d'avoir dirigé en 1937-1938, à la faveur d'un conflit salarial très dur opposant les ouvriers du pétrole aux grandes compagnies, et à la demande du président Lázaro Cárdenas, un important rapport approfondi et explosif concernant l'industrie pétrolière mexicaine. L'expropriation des compagnies étrangères par décret de la Cour Suprême de Justice en 1938, suivie de la nationalisation de l'industrie du pétrole mexicain en 1940, sont en grande partie le fruit du travail acharné de « don Jesús » et de son équipe d'experts et de techniciens.
 
Nommé professeur titulaire du Colegio Nacional (l'équivalent mexicain du Collège de France) en 1948 et membre de la Academia Mexicana de la Lengua dès 1956, Jesús Silva Herzog a reçu nombre de prix et de distinctions honorifiques. Considéré par ses compatriotes comme une des figures majeures du xxe siècle mexicain, sa mémoire continue d'être saluée et honorée comme le prouve l'hommage qui lui a été rendu en mars 2008 lors de la commémoration officielle des soixante-dix ans de la nationalisation du pétrole mexicain (3).
 
Jesús Silva Herzog est mort à Mexico, en 1985, à l'âge de 93 ans (4), au terme d'une existence tout entière vouée à la construction de l'État mexicain moderne.
 
Parmi ses publications les plus importantes il convient de signaler les ouvrages suivants : Petróleos mexicanos. Historia de un problema (1941) ; El pensamiento económico en México (1947), El Agrarismo mexicano y la Reforma agraria (1959) et l'incontournable Breve historia de la Revolución Mexicana (1960).
 
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 «Montagnes de livres, infini des documents, bibliothèques d'histoire, la matière imprimée continue de s'accumuler », commentait l'historien Jean Meyer dans son ouvrage sur la Révolution mexicaine paru en 1973 (5). Dans le même ordre d'idées, la bibliographie de la révolution mexicaine que j'ai sous la main, Bibliografía de la Revolución Mexicana 1959-1960 (6), occupe trois volumes, qui comptent près de 800 pages, et contient au bas mot plus de 10 000 références. Depuis lors, études et monographies, tant en espagnol qu'en anglais, n'ont cessé de voir le jour.
 
Cependant, au Mexique, la Breve historia, qui n'a cessé d'être rééditée, reste l'ouvrage de référence obligé pour tous ceux, professionnels ou simples curieux, qui s'intéressent à l'histoire de ce grand mouvement populaire, la première révolution prolétarienne et paysanne du xxe siècle. Il y a à cela, à mon sens, plusieurs raisons.
 
La première est que l'histoire évènementielle que rapporte Jesús Silva Herzog est extrêmement précise et détaillée, et toujours étayée par une documentation rigoureuse; le récit circonstancié des combats, des mouvements de troupes, des affrontements idéologiques entre les différentes tendances, permet au lecteur de suivre pour ainsi dire pas à pas, au jour le jour, tous les avatars de ce formidable bouleversement social et politique. D'autre part, même s'il n'a jamais combattu les armes à la main (7), nous savons que l'auteur s'est trouvé au cœur de la mêlée comme partisan du chef Eulalio Gutiérrez, et les références répétées qu'il donne de sa présence sur le terrain (j'en ai comptabilisé une quinzaine dans le livre) donnent à cette dramatique saga une indéniable véracité.
 
Aussi peut-on aisément affirmer que Jesús Silva Herzog a su allier la rigueur et l'objectivité de l'historien à la réflexion du sociologue et au témoignage direct de l'observateur de terrain pour faire de sa Breve Historia un document incontournable.
 
En revanche, il peut nous sembler arbitraire que l'auteur ait choisi de mettre un point final à son travail en 1917, année de la proclamation de la Constitution de Querétaro, et, dans la foulée, de l'élection de Venustiano Carranza, Primer Jefe, comme président de la république. Pour Jesús Silva Herzog, la révolution est terminée et il ne reste plus qu'à mettre en oeuvre ses principes. Or rien n'était moins assuré, comme allaient le prouver les longues années de troubles et de conflits, toujours violents, souvent sanglants qui allaient se prolonger pendant de nombreuses années. En dépit de sérieuses avancées, la Révolution institutionnalisée allait connaître bien des déboires.
 
C'est une lutte sans merci : révoltes, pronunciamientos et assassinats vont se succéder jusqu'à la fin des années 1920. Engagés dans des combats fratricides pour le pouvoir et dans le but de voir triompher leurs idées, les principaux chefs révolutionnaires sont tour à tour portés au pinacle puis violemment éliminés. Les chefs de guerre paysans Zapata et Villa sont assassinés ; Carranza, le premier président constitutionnaliste, est assassiné en 1920, avant la fin de son mandat ; le général Obregón, qui lui succède, subira le même sort quelques années plus tard, après avoir été élu pour un deuxième mandat. Entre-temps un homme fort s'est imposé, le général Plutarco Elías Calles ; élu président du Mexique en 1924, il fonde le Parti national révolutionnaire (PNR) dont il sera le « Chef Suprême » autoproclamé. Plus qu'un parti politique proprement dit, le PNR est une structure destinée à mettre en œuvre et à garantir les acquis de la révolution, un système pyramidal qui fonctionne comme un parti unique et ouvre la voie à un populisme dont le plus pur représentant sera Lázaro Cárdenas. C'est sous la présidence de ce dernier (1934-1940), que le Mexique verra concrétisés les grands principes de la révolution : réforme agraire, nationalisation des ressources énergétiques, réorganisation des syndicats, grandes avancées en matière éducative et sociale. La plupart des historiens s'accordent à dire que c'est la période cardéniste qui clôt définitivement la Révolution mexicaine ; d'autres la prolongent jusqu'à la fin du siècle... Ce qui est sûr c'est que le Parti révolutionnaire institutionnel (PRI), héritier du PNR, va être une formation résolument hégémonique. Avec une majorité écrasante à la Chambre, il donnera jusqu'à la fin du siècle tous les présidents et pratiquement tous les gouverneurs des États ainsi que la grande majorité des cadres de la nation. Ceci jusqu'à la défaite du candidat priiste (8) Francisco Labastida, au profit du candidat de droite, Vicente Fox Quesada, le 2 juillet 2000.
 
Pleinement conscient du chemin qui restait à parcourir, Silva Herzog se voulait optimiste et terminait son livre sur une déclaration d'intention :
 
Le pays avait de nouveau un gouvernement constitutionnel, après quatre ans de luttes sanglantes au cours desquelles, à cause des combats, de la faim et d'une épidémie de typhus, avaient péri près d'un million de Mexicains. Pour rendre hommage à nos morts, pour commémorer dignement le cinquantenaire de la révolution, nous, révolutionnaires sincères et convaincus, et tous ceux d'entre nous qui occupons des fonctions gouvernementales, devrons lutter sans relâche pour que ses postulats fondamentaux soient effectivement appliqués. Et non seulement cela, mais aussi aller de l'avant, en accord avec la réalité du moment historique, en nous appuyant sur le progrès technique et sur les nouveaux courants de la pensée contemporaine. Le but immédiat et urgent, qu'il faut atteindre sans délai et sans ménager nos efforts, comme nous l'avons dit et redit à satiété dans d'autres ouvrages, et depuis des années, est d'en finir une fois pour toutes avec la misère, l'ignorance et la maladie qui affectent les masses populaires de notre pays. Aujourd'hui encore, après un demi-siècle, et malgré les progrès qui ont été faits sur le plan économique et social, aujourd'hui encore, des millions de Mexicains ont faim de pain et soif de terres, de justice et de liberté.
 
 Ce ne sont pas là de vaines paroles, ni le désir de faire de belles phrases. La faim est une réalité, car 60% des habitants de notre pays ont une alimentation insuffisante et inadaptée ; le manque de terres est une réalité, puisque des milliers de paysans n'en ont pas et n'ont pas le droit d'en avoir ; la soif de justice existe dans un pays où la plus grande partie du revenu national est répartie entre une minorité de privilégiés ou de semi-privilégiés ; la soif de liberté tenaille tous ceux qui n'ont pas un bien-être économique suffisant pour occuper dans la société un rang honorable.
 
Cependant, nous ne sommes pas pessimistes. Pendant longtemps, le problème fondamental du Mexique a été de parvenir à connaître ses vrais problèmes. Aujourd'hui du moins les connaissons-nous, et par conséquent nous connaissons aussi les moyens de les résoudre. Pour y arriver, nous devons travailler avec acharnement et droiture et aimer le Mexique d'un amour profond et désintéressé.
 
¿ Adónde va México ? Où va le Mexique ? se demandait en 1968, peu de temps avant les dramatiques évènements de la Place des Trois cultures 1, l'écrivain et député mexicain Antonio Castro Leal (9) ; où va le Mexique ? Oui, telle est la question que légitimement on peut encore se poser aujourd'hui...

 
Au terme de cette brève présentation, je me dois de signaler le plus étonnant des paradoxes. En effet, à l'inverse de l'intérêt constant et sans répit porté en Amérique à un événement, devenu, pour ainsi dire, emblématique de la nation mexicaine, face à l'image d'une saga qui a fait le tour du monde par le nombre de productions cinématographiques qu'elle a inspirées (11), et face, surtout, à la cette pléthorique montagne de documents en tous genres et de tous bords qu'elle a provoqués, la Révolution mexicaine ne semble pas avoir suscité beaucoup d'intérêt parmi les historiographes francophones. Dans ces conditions, il va sans dire que la réédition de l'ouvrage de Jesús Silva Herzog par l'éditeur montréalais Lux vient à point nommé pour combler un vide notoire en permettant au lecteur francophone de se familiariser avec l'histoire du Mexique contemporain, initiative dont très sincèrement nous nous félicitons.
 
Raquel Thiercelin-Mejías
Maître de conférences honoraire à l'Université d'Aix-Marseille
 

Notes


1. Ismael Carvallo Robledo, «Homenaje a Jesús Silva Herzog (1892-1985)
con motivo de los 70 años de nacionalización del petróleo en México », El
Catoblepas, no 73, mars 2008, p. 6.
2. « Je suis devenu de gauche quand j'ai rejoint la brigade du Général Eulalio
Gutiérrez à l'âge de 21 ans à San Luis Potosí en cette lointaine année 1914 ; et
j'ai continué à être de gauche, je ne l'ai jamais nié, et je vais continuer à être de
gauche ; ce qui se passe c'est que plus je vieillis plus je suis de gauche. » Ibid.,
p. 19.
3. Ibid.
4. J'ai eu le privilège de pouvoir rencontrer à plusieurs reprises le grand « don
Jesús » - comme l'appelait familièrement son entourage, suivant la coutume
espagnole -, au début des années 1970, à Mexico. Il était déjà fort âgé et
pratiquement aveugle, mais n'avait rien perdu de sa faconde, de sa lucidité, de
sa combativité de militant et d'homme de gauche. Raquel Thiercelin, «Mexico y
los medios de información. Entrevista con don Jesús Silva Herzog », dans Hommage à André Joucla Ruau, Publications de l'Université de Provence, Aix-en-Provence, 1974, p. 215-220.
5. Jean Meyer, La Révolution mexicaine, Paris, Calman-Lévy, 1973, p. 313.
6. Editée par Roberto Ramos, 2e édition, Publications du ministère de
l'Instruction publique, Mexico, 1959-1960.
7. Jesús Silva Herzog souffrait dès sa naissance d'une grave maladie de la
rétine qui le rendait mal voyant ; il ne voyait pratiquement que d'un oeil et
devint complètement aveugle à la fin des années 1960.
8. Priiste : Du PRI; le Parti révolutionnaire institutionnel. [nde]
9. Également nommé Place de Tlatelolco, ce lieu hautement symbolique de
la nation mexicaine est une place de dimensions moyennes flanquée sur trois
côtés d'une pyramide aztèque, d'une église baroque et d'un édifice moderne
siège d'un lycée professionnel. À la fin d'un été de manifestations estudiantines
sévèrement réprimées, le 2 octobre 1968, dix jours avant l'inauguration des Jeux
olympiques de Mexico, l'armée réprima violemment un meeting rassemblant
plus de dix mille personnes dans cette place transformée en souricière. Il y eut
entre 300 et 500 morts, des milliers d'arrestations, de nombreux disparus. Pour
en savoir plus, cf. Elena Poniatowska, La Noche de Tlatelolco, Mexico, Ed. Era,
1971.
10. ¿ Adónde va México ? Reflexiones sobre nuestra historia contemporánea,
México, Porrúa, 1968.
11. Le lecteur trouvera, p. 303, une filmographie de la Révolution mexicaine
et, p. 301, une bibliographie. [nde]
 
Crédits


 
Avant-propos (p. 7-14)
reproduit avec l'aimable autorisation des Editions Lux
Histoire de la révolution mexicaine de JESUS SILVA HERZOG
 
 
mise à jour le 23 mars 2010
Créé le 23 mars 2010
ISSN 2107-7029
DGESCO Clé des Langues