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Moderniser le Pérou sous l’influence française : la coopération technique et scientifique franco-péruvienne (1945-1975)

Par Getsiva Cayo Durand de Geist : Doctorante - Université Sorbonne Paris-IV
Publié par Elodie Pietriga le 22/09/2017
Cet article de Getsiva Cayo Durand de Geist met en évidence le rôle de la France dans la modernisation du Pérou à travers différents projets de coopération technique et scientifique.

Le processus d’industrialisation du Pérou s’est accéléré entre 1948 et 1968. En même temps, la participation de pays étrangers au développement économique de ce pays s’est fortement accrue. Dans le cadre de l’internationalisation de son économie, la France s’est intéressée aux pays d’Amérique latine pour élargir son influence. L’action de la France au Pérou permet ainsi de montrer un exemple de la coopération bilatérale au sein des relations Nord-Sud. De fait, quelles ont été les actions entreprises par ces deux pays afin de développer leurs relations techniques et scientifiques ? Le rôle de la France dans l’optique de « moderniser » économiquement et techniquement le Pérou mérite d’être examiné. La création du Centre Technique Franco-Péruvien, l’arrivée des missions scientifiques et techniques et le renforcement des relations académiques permettront d’expliquer l’influence française au Pérou dans ce domaine.

Introduction

Le domaine de la coopération, aussi bien à l’échelle multilatérale que bilatérale, continue d’être un sujet intéressant. Il invite à travailler sur diverses régions géographiques à différents moments de l’histoire contemporaine. Or pourquoi étudier la France et le Pérou à l’époque des Trente Glorieuses ? (Fourastié, 1998). Tout d’abord, nous avons d’un côté la France en plein processus de reconstruction économique jusqu’aux années cinquante. De plus la mise en place de la Communauté Économique Européenne (C.E.E.) a marqué une nouvelle phase au niveau de l’internationalisation de son économie (Caron, 1981, 181). D’autre part, les pays de la zone franc ont été privilégiés dans le domaine de la coopération technique. Mais ils n’ont pas été les seuls puisque les pays de l’Amérique latine ont également établi certains programmes de coopération avec la France (Santa Cruz, 1970, 27). Les relations franco-péruviennes permettent de le démontrer (Barjot-Cayo, 2014).

Nous avons ainsi d’un autre côté le Pérou qui, depuis 1948, est devenu un pays de plus en plus libéral (Sheahan, 2001, 75). Le transfert de savoir-faire étranger a joué un rôle considérable dans le développement efficace des industries péruviennes. Or comme dans la plupart des pays latino-américains, l’extrême dépendance économique vis-à-vis des États-Unis a été vue comme une réalité alarmante (Bulmer, 2010, 299). Pour contrebalancer cette dépendance, le Gouvernement péruvien a essayé à plusieurs reprises de renforcer ses relations avec les pays tiers y compris d’Europe. Le voyage du Président Manuel Prado en France en 1960 en a été un bon exemple (Novak, 2005, 227). Des relations commerciales avec la France ont été établies et se sont concrétisées dans plusieurs secteurs industriels tels que la sidérurgie et l’hydroélectrique, les grands travaux, l’électricité, l’armement, etc. (Cayo, 2011, 149). Même si la France n’a pas occupé une place exceptionnelle dans le commerce extérieur péruvien, les stratégies employées pour accroître leurs échanges ont atteint certaines réussites.

Cet article cherche ainsi à faire connaître, grâce à des exemples précis majoritairement issus de sources d’archives, le domaine de la coopération technique et scientifique franco-péruvienne. Pour ce faire, il sera abordé dans un premier temps l’importance des relations techniques entre ces deux pays à travers l’étude du Centre Technique Franco-Péruvien. Deuxièmement, les missions techniques et scientifiques se déroulant principalement au Pérou seront exposées. Ensuite, les échanges académiques seront brièvement évoqués.

I- La coopération technique : un enjeu privilégié

Pour permettre le développement d’une coopération entre la France et le Pérou, la France a entrepris un plan d’action en vue d’améliorer son influence dans ce pays. Ainsi les projets envisagés sont  issus de la mise en œuvre d’une liste des démarches à suivre. Pour autant, à cause de certaines difficultés, ils n’ont été que partiellement achevés. L’étude du Centre Technique Franco-Péruvien (C.T.F.P.) offre un bon observatoire de la coopération technique entre ces deux pays.

1- Un plan d’action pour l’expansion économique française au Pérou ?

Le transfert de savoir-faire technologique français au Pérou a été très important puisqu’il a fait partie des actions qui ont permis le rapprochement des relations économiques entre ces deux pays. Cependant, il faut noter que l’assistance technique pour le Pérou dispensée par le Ministère des Finances et des Affaires Économiques n’a été régie par aucune convention particulière. D’ailleurs l’ambassadeur français au Pérou en 1951, Pierre E. Gilbert, a dénoncé la politique de crédits comme étant trop rigide. Dès lors, pour améliorer la participation de la France au Pérou, il a suggéré la mise en place de quelques actions plus efficaces. P. Gilbert a ainsi proposé : a) d’élargir les politiques de crédit pour équiper techniquement le Pérou ; b) d’élaborer une politique d’investissement et des visites de techniciens ; c) d’octroyer des bourses d’études et de stages à des étudiants et des techniciens péruviens (AMAE, 26 mars 1951, 3).

Ces recommandations n’ont pas été émises pour être strictement appliquées. Elles ont plutôt été présentées comme un guide permettant de donner forme à une politique de coopération. Les projets et les études effectués au sein de la coopération technique ont été envisagés tels que la construction d’une usine pétrochimique, la réorganisation des services postaux de Lima, l’irrigation de la vallée de Jequetepeque, la mise en exploitation de mines de charbon, l’installation d’un laboratoire d’hydraulique ou encore la formation de professeurs à l’Université Nationale d'Ingénierie du Pérou (Barjot-Cayo, 2014, 195).

2- Le Centre Technique Franco-Péruvien : un nouvel élan au sein de la coopération franco-péruvienne

L’établissement d’enseignement technique et professionnel, créé au Pérou avec l’aide française, a été l’un des exemples les plus importants de la période étudiée. Le Centre Technique Franco-Péruvien a été fondé à l’initiative de l’Ambassade de France et du Ministère de la Production et des Travaux Publics du Pérou. Il a été inauguré en novembre 1956 à Lima. Sa capacité d’accueil était initialement prévue pour 30 élèves permanents auxquels s’ajoutaient un nombre régulier de stagiaires. Le Gouvernement péruvien était chargé de prévoir le local, les frais d’installation et de gestion. Le Gouvernement français, quant à lui, a fourni le matériel de démonstration, la documentation et la rémunération de deux enseignants ingénieurs français.

Le matériel français a été donné par l’industrie française privée, avec le concours du Centre National du Commerce Extérieur. Le premier envoi a comporté de l’outillage mécanique et des machines de prestige français. De même, l’octroi de bourses aux ingénieurs péruviens en France a été demandé par les ministères péruviens. En effet, les boursiers ont dû se perfectionner en France. Cela a concerné leurs fonctions pédagogiques et méthodologiques notamment dans l’automation (AMAE, décembre 1956, 1-2).

Le bon fonctionnement du C.T.F.P. a confirmé que le Pérou avait grand besoin de former des techniciens. En mars 1957, le Ministère du Développement du Pérou a sollicité l’envoi d’experts français pour aider à la mise en place d’un plan d’irrigation sur tout le territoire. Le projet d’établissement d’un plan général d’industrialisation du Pérou élaboré par les Français a été mis en valeur par les fonctionnaires péruviens. À la fin des années cinquante plusieurs projets et adjudications se sont concrétisés entre ces deux pays. En conséquence, la coopération technique s’est encore plus renforcée. La construction de l’usine sidérurgique de Chimbote et de l’hydroélectrique du Canyon del Pato entre 1952 et 1957 en sont deux exemples (Cayo, 2011). Les perspectives d’un développement des relations franco-péruviennes dans tous les secteurs étaient, de fait, très optimistes.

3- L’amplification du C.T.F.P. : la preuve d’une bonne gestion

L’élargissement de ce centre aussi bien dans son infrastructure que dans son aménagement a été la preuve de la volonté de coopérer des deux pays. En avril 1959, le projet de la création d’une section d’électricité au C.T.F.P. de Lima a été mis en place. Il est important de noter que le bon fonctionnement de ce centre a encouragé l’octroi de bourses et l’envoi d’experts dans les différents domaines.

Cet établissement franco-péruvien a eu un double objectif. Tout d’abord, les techniciens, ouvriers hautement qualifiés et les apprentis devaient être formés aux méthodes et techniques appliquées en France. Les domaines de la mécanique et de l’électricité ont fait partie des secteurs les plus privilégiés. Deuxièmement, les outils pédagogiques français devaient être distribués aux professeurs, instructeurs, cadres et responsables de formation professionnelle des entreprises péruviennes.

D’autre part, le centre technique a été encadré par une Section Générale axée sur les problèmes d’organisation scientifique du travail au Pérou. Les techniques de commandement et la création des « Divisions » ont répondu aux besoins de l’enseignement afin de contribuer à l’essor de l’économie péruvienne. La « Division Mécanique », par exemple, a été sous-divisée en trois ateliers : Mécanique Générale, Soudage et Chaudronnerie. Dans la « Division Électricité » un bureau de Documentation Pédagogique, chargé des diverses tâches d’enseignement, a été mis en place (AMAE, 16 juin 1959, 1-2).

Par la suite, en 1959, le nombre de places a augmenté et s’élevait à 418 élèves. Les entreprises privées péruviennes ont sollicité de plus en plus des postes pour leurs ouvriers. De même, elles ont recruté du personnel ayant terminé ses études dans le centre. L’ambassadeur français, Léon Brasseur, relevait ainsi la même année que :

« le Centre Technique a gagné ses titres de noblesse et pris une place de choix parmi les réalisations franco-péruviennes » (A.M.A.E., 25 juillet 1959, 2).

L’inauguration du nouveau bâtiment du Centre technique franco-péruvien en mai 1962 s’est achevée avec succès. L’extension du C.T.F.P. a été, sans doute, un symbole de la coopération franco-péruvienne. Lors de l’inauguration du nouveau Centre, le ministre des Travaux Publics du Pérou, M. Jorge Grieve, s’est écrié :

“ El Centro, en su corta existencia, ha desarrollado ya una fructífera labor en beneficio de la tecnificación que precisa el desenvolvimiento industrial del país, habiendo egresado de él cinco promociones integradas por 769 Técnicos, 359 Profesores para preparación de Técnicos, y 61 Ingenieros Instructores Industriales. Hoy, el Centro inicia una nueva etapa en su recorrido de constante superación.” (CAEF, 1962, 1)

En 1964, des experts français ont apporté leur concours aux directions de l’Irrigation, de l’Électricité et des Chemins de fer. Même si la quantité de projets concernant le développement économique a été nombreuse au Pérou, aucun plan ni aucun ordre de priorités n’ont été véritablement connus. Cela a constitué un obstacle pour le C.T.F.P. qui s’est intéressé dès lors à l’étude des affaires économiques et industrielles de manière plus efficace. En 1965, le nombre total d’élèves était de 701 élèves dont 449 inscrits dans la section mécanique et 252 dans la section électricité. Les résultats de cette entreprise ont paru très satisfaisants (CAEF, janvier 1966, 1-2).

4- Un effort à mi-chemin ?

Depuis sa création, le C.T.F.P. a subi quelques problèmes d’ordre administratif et politique. Dès le milieu de l'année 1960, l’insuffisance des crédits et le manque de compétitivité des prix français ont ralenti les efforts investis. La difficulté financière du Gouvernement péruvien n’a fait que rendre plus difficile le fonctionnement du centre. D’autre part, la coopération technique française n’était pas unifiée sous l’autorité d’un seul ministère. Ce fait a retardé l’efficacité de la prise de décisions en ce qui concernait le Pérou. C’est ainsi qu’à défaut d’un engagement plus sérieux au niveau budgétaire et administratif, la réussite du C.T.F.P. s’est vue soudainement affectée. En mai 1968, il a été annoncé que pour des raisons essentiellement économiques le fonctionnement du C.T.P.F. subirait une crise temporaire. La conception de nouvelles bases était donc nécessaire (AMAE, 10 mai 1968, 3).

Il faut également relever que depuis 1960, le Pérou n’a pas échappé à l’augmentation de la dépendance technologique caractéristique des pays latino-américains (Thorp-Bertram, 2013, 342). Le nom du Centre Technique Franco-Péruvien a été modifié et est devenu le Centre de Technologie Industrielle de Lima (C.T.I.). La mission technique réalisée par R. Lambert en novembre 1969 a cherché à encourager la coopération technique française dans le domaine de l’électricité et de la formation professionnelle. L’innovation et le dynamisme entrepris ont ainsi permis la prolongation des activités de l’ex C.T.F.P. (AMAE, 27 novembre 1969, 1).

II- L’envoi d’experts : le Pérou un importateur du savoir-faire français

L’envoi d’experts a été un moyen d’accroître les relations économiques franco-péruviennes. Néanmoins, l’influence progressive des États-Unis au Pérou dans le champ de la coopération s’est révélée être un autre obstacle difficile à surmonter. À la fin des années quarante, le Gouvernement péruvien s’est montré assez réticent à l’idée de recevoir des experts étrangers. En effet, en 1951 les experts envoyés au Pérou par les organismes internationaux (FMI, BIRD) étaient tous Nord-américains (AMAE, 26 mars 1951, 2-3). L’arrivée des experts d’autres pays étrangers s’est répandue au cours des années cinquante au fur et à mesure de l’ouverture de l’économie péruvienne. La France a réagi face aux pays concurrents et à la nécessité d’une telle entreprise au Pérou aussi bien du point de vue économique que politique voire diplomatique.

1- L’échange des missions techniques et scientifiques : l’impact des missions françaises

Durant les Trente Glorieuses, les missions techniques et scientifiques péruviennes envoyées en France ont été peu nombreuses. Le Gouvernement péruvien a opté notamment pour l’envoi de délégués spécialisés dans un domaine spécifique. Ces envoyés ont dû réaliser des études parmi diverses institutions et universités françaises. Les voyages pour la formation et la spécialisation des ingénieurs péruviens ont été largement privilégiés. Nonobstant, le déplacement des ministres et fonctionnaires a cherché à développer la coopération entre les deux pays.

Dès 1955, les missions péruviennes envoyées en France dans le champ de la coopération scientifique se sont développées. Par exemple, en juin 1964 le ministre de l’Éducation Publique du Pérou, M. Francisco Miro Quesada, s’est rendu en France. Il a été chargé de mettre au point les termes de l’aide française en ce qui concerne la réorganisation de l’enseignement, notamment technique. Il s’agissait de l’organisation d’une mission pédagogique française installée au Pérou pour une longue durée. Le but était d’assurer le concours, substantiel et durable, d’éducateurs et de professeurs français pour refondre complètement les structures, les méthodes et les programmes de l’instruction publique au Pérou. En revanche, pour des raisons politiques cette mission n’a pas atteint les résultats souhaités (AMAE, 19 juin 1964, 2-3).

Durant la visite de F. Miro Quesada, l’envoi d’une mission agraire française à Lima a été conclu. Les envoyés se sont installés à l’Université La Molina pour la formation professionnelle dans le secteur agricole. De même, l’Institut International de Planification s’est engagé à envoyer à la capitale péruvienne M. Poignant, l’un des meilleurs experts au monde dans l’enseignement. Cette mission a eu des résultats intéressants. Le ministre a conclu un accord avec le directeur général de l’UNESCO, René Maheu, pour le versement d’une subvention à l’Institut d’Études Péruviennes (I.E.P.). Ce dernier, filiale de l’Institut de Science Économique Appliquée de la France à Lima, a été inauguré par l’économiste français François Perroux (AMAE, 19 juin 1964, 2-3).

Par ailleurs, la demande des spécialistes et des techniciens français de la part du Gouvernement péruvien a été multiple. L’envoi d’experts a sans doute été une manière de montrer l’intérêt de la France pour les projets d’innovation péruviens. Les années cinquante et soixante ont été ainsi le témoin de l’essor des échanges dans le domaine de la coopération scientifique et technique. De fait, malgré l’influence américaine et la concurrence d’autres pays européens, ces deux pays ont stimulé leurs relations par l’envoi de missions.

Dans le secteur technique, des délégués français des travaux publics, de la sidérurgie, de l’armement, de l’électricité, de la télécommunication, de l’automobile, de la formation et de l’enseignement technique ou de la radio et du cinéma ont été envoyés au Pérou. Les missions issues des sociétés à la fois étatiques et privées du secteur des services ont augmenté. Les missions de l’Électricité de France (E.D.F.), de l’Institut National de la Statistique et des Études Économiques (I.N.S.E.E.), de la société DEGREMONT ou NEYRPIC en sont quelques exemples.

Les missions françaises ont eu un effet positif sur la société péruvienne. Dès l’arrivée des envoyés en mission, et même dès que la nouvelle a été rendue publique, la presse péruvienne s’est penchée sur le sujet. Les journaux ont profité de ces rencontres pour rafraîchir et mettre à jour l’histoire des relations franco-péruviennes. Toutefois, ces missions ont aussi bien été utiles et prospères pour quelques affaires qu’infertiles pour d’autres. Les résultats de la coopération technique française ont été très liés à la conjoncture politique interne du Pérou. Les changements constants de fonctionnaires et l’élection de nouveaux présidents, voire les coups d’États (Trece, 2000), ont été des risques au détriment des missions françaises. Deux exemples y seront exposés : les missions de l’Électricité de France et celles de l’Institut National de la Statistique et des Études Économiques.

2- L’Électricité de France au Pérou

La contribution des ingénieurs français a été d’une ampleur considérable au sein des travaux publics entrepris au Pérou. Entre avril 1956 et juin 1957 une mission de l’Électricité de France a été chargée de réaliser des études concernant un plan national d’électrification par le Gouvernement péruvien. À la fin de cette mission un plan général d’électrification a été rendu. Depuis juin 1958, l’État péruvien a décidé de continuer à utiliser les services de l’E.D.F. Cet organisme français a dû envoyer un ingénieur chargé de conseiller la Direction d’Électricité au Pérou. L’expert français devait aider à la préparation et à l’exécution des projets et des travaux envisagés au sein du plan d’électrification fournie par l’E.D.F. Le délégué français permanent établi au Pérou a été considéré comme un premier pas vers la constitution d’une mission plus étoffée de l’E.D.F. (AMAE, 6 mai 1958, 1).

La participation de la France au Pérou en matière d’électrification a été notable grâce à la réussite de ces missions car les études ont été élaborées sur place. Toutefois, il faut noter que de temps à autre le processus d’envoi d’experts français au Pérou a pris du temps. Le manque de pragmatisme administratif a été un problème auquel les fonctionnaires français ont dû faire face. La volonté des Français s’est vue affectée lors des changements de personnalités politiques et administratives. La prise de décisions, qui a dû passer par des processus bureaucratiques, a retardé, voire découragé, les possibles projets à entamer entre les deux pays.

3- Les missions de l’Institut National de la Statistique et des Études Économiques

À la fin des Trente Glorieuses, les missions d’experts de l’I.N.S.E.E. ont été sollicitées par le Gouvernement péruvien. En 1974, une mission a été chargée de la prise de contact destinée à exposer toute sorte d’information sur le fonctionnement de cette institution française (organisation et système statistique). L’envoyé, M. Vanoli, a visité l’Institut National de Planification à Lima (I.N.P.), l’Office National de la Statistique et des recensements (O.N.E.C.), le Ministère de l’Industrie et du Tourisme, la Banque Centrale de Réserve du Pérou. L’expérience de l’I.N.S.E.E. a suscité un grand intérêt au Pérou. Car le principal problème dans ce pays était dû à l’extrême décentralisation de l’organisation chargée des statistiques. Inspirée du modèle français, une amélioration de la production de l’information économique du Pérou a été envisagée. Face aux problèmes au sein de l’organisation s’occupant des comptes nationaux, la transformation de l’O.N.E.C. a donc été nécessaire. De même, l’abonnement à la publication de l’I.N.S.E.E. a été vivement recommandé afin d’intégrer les concepts et méthodes français déjà familiers au Pérou (CAEF, 18 juillet 1974, 1).

Entre avril et mai 1975 une autre mission de l’I.N.S.E.E. s’est rendue à Lima. Le but était de réaliser des séminaires sur le sujet « Système de traitement de l’information et gestion quantitative de l’État dans les pays en voie de développement ». Les chargés de la mission ont représenté l’I.N.S.E.E. et étaient consultants permanents du Groupe de Recherche et d’Appui pour le Développement de l’Informatique dans l’Administration (G.R.A.D.I.A.). Il a été remarqué que les techniciens comptables et les produits informatiques de l’I.N.P. de Lima ont suscité un intérêt conséquent. En effet, les missions de cet organisme ont évolué très rapidement selon les impératifs de gestion et de développement des entreprises publiques. À la fin de cette visite, des spécialistes dans le domaine de la gestion ont été sollicités par divers ministères et entreprises péruviennes pour mettre en place un système de traitement informatique (CAEF, mai 1975, 1).

III- Le renforcement de la coopération académique

Pour la coordination et la mise en œuvre des projets avec le Pérou, l’Ambassade de France au Pérou a été en contact direct avec la Direction Générale des Affaires Culturelles et Techniques et le Service de Coopération Technique Internationale. Au sein de ces établissements les stratégies visant à accroître les échanges académiques et scientifiques ont été examinées et mises en place.

1- Les échanges académiques

Depuis les années cinquante, les relations universitaires entre le Pérou et la France ont permis un resserrement de leurs échanges culturels mais aussi techniques. L’inauguration de l’Institut des Hautes Études d’Amérique latine a suscité un vif intérêt auprès du Gouvernement péruvien. En effet, la France était l’une des principales destinations académiques en Europe pour les étudiants péruviens (Archivo Central MRE, 10 mars 1953, 1).

Les relations universitaires franco-péruviennes se sont surtout concentrées sur la recherche scientifique. Depuis  1960, l’enseignement du français a été assuré à l’Université San Marcos. Cette dernière et l’Institut français d’Études Andines (I.F.E.A.) ont régulièrement organisé des colloques spécialisés. L’influence de la France au Pérou dans ce domaine a été très importante. Même si, entre 1969 et 1970, la colonie française était d’environ 1500 personnes, les centres d’enseignement français ont vu leurs membres augmenter. Le nombre d’élèves du Collège Franco-Péruvien de Lima s’est élevé à 874. En même temps, au sein des sept Alliances Françaises au Pérou la totalité des étudiants a atteint 3. 664 (CAEF, 15 décembre 1971, 3-4). Les chiffres ont progressé dans un pays où la francophilie était encore une caractéristique de l’enseignement primaire et secondaire de la société aristocratique péruvienne (Rolland, 2011,50). Les relations culturelles ont été la base de ce resserrement. Elles ont cherché à favoriser les relations techniques et scientifiques en veillant à la formation académique des futures élèves péruviens désireux de se rendre en France.

2- Le rôle des bourses et des stages

Au début des années cinquante, le Pérou a été le premier pays d’Amérique latine qui a offert des bourses à des étudiants français. L’échange de boursiers a fonctionné entre les élèves de l’Université San Marcos et l’Université de Paris ainsi qu’entre l’École Nationale d'Agronomie de Lima et la Société d'Encouragement pour l’Industrie Nationale Agronomique de Paris (Archivo Central MRE, juillet 1951, 1-2). Le déplacement des étudiants et des professeurs avait un objectif mutuel. D’un côté, ces échanges ont permis l’innovation de l’industrie péruvienne. De l’autre côté, l’exportation de diverses techniques et méthodes françaises a cherché à renforcer les relations économiques et financières avec le Pérou.

En 1951, le nombre de bourses d’études offertes au Pérou par le Gouvernement français n’était que de 3 ou 4 par an. Il s’agissait d’un chiffre très modeste car celui d’autres pays était, à cette date, bien supérieur. Par exemple, 300 bourses ont été offertes par les États-Unis, 30 à 40 par la Grande Bretagne, 10 par l’Espagne et une vingtaine par le Venezuela et l’Argentine. La Coopération Technique du Quai Branly a été l’organisme français chargé de l’évaluation et de la mise en place des bourses réservées aux Péruviens (AMAE, 26 mars 1951, 3-4). L’augmentation du nombre de bourses octroyées a de plus en plus été liée aux stratégies visant à resserrer les relations franco-péruviennes. Toutefois, il s’agit d’une mesure qui a progressé lentement.

En 1965, le nombre d’experts détachés par la France a été de 8 personnes. La même année 35 boursiers et stagiaires péruviens ont été accueillis en France. Entre 1969-1970 la coopération scientifique s’est traduite par le détachement de 61 enseignants et de 12 experts. De même, 90 bourses ont été octroyées aux Péruviens pour réaliser des études en France (CAEF, 6 décembre 1971, 1-2). Malgré une notable amélioration du nombre des boursiers et stagiaires, cette méthode n’a pas connu de véritable essor.

Conclusion

La coopération technique et scientifique a joué un rôle considérable au sein des relations franco-péruviennes. Ces deux pays éloignés géographiquement et de différents états de développement économique se sont rapprochés dans l’intérêt mutuel. Le Pérou a été un importateur du savoir-faire français. La modernisation de la technologie, de la pédagogie et des services publics et privés péruviens ont été influencés par les méthodes et les systèmes français. Pour la France, le transfert de technologie envers le Pérou a été un moyen  d'élargir son influence économique et politique. Le secteur des services y était l’un des plus développés. La participation de l’E.D.F et celle de l’I.N.S.E.E. en sont deux exemples.

La coopération technique a occupé une place importante au sein de la coopération entre ces deux pays. Le Centre Technique Franco-Péruvien a contribué à faire connaître et à mettre en valeur le travail des techniciens et du matériel français. Les missions techniques et scientifiques ont favorisé le développement de la coopération franco-péruvienne. L’envoi d’experts français au Pérou a également contribué à élargir l’influence de l'industrie française au Pérou. La coopération académique a été modeste mais elle s’est renforcée au cours des Trente Glorieuses. La période étudiée peut donc être perçue comme une phase initiale de la coopération franco-péruvienne. Les bases y ont été définies. Car il a fallu attendre environ deux décennies pour pouvoir constater des résultats encore plus intéressants.

Références Bibliographiques

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- BARJOT, Dominique ; CAYO DURAND, Getsiva. 2014. « Les échanges économiques entre la France et l’Amérique latine pendant la présidence du général de Gaulle : une première approche ». Maurice Vaïsse et la Fondation Charles de Gaulle (dir). De Gaulle et l'Amérique latine. Rennes : Presses universitaires de Rennes.

- BULMER-THOMAS, Victor, 2010. La historia de América latina desde la Independencia, México : Fondo de Cultura Económica.

- CAYO DURAND, Getsiva. 2011. Les relations économiques et financières entre la France et le Pérou : l’exemple des entreprises industrielles et commerciales. 1945-1975, mémoire de master d’histoire, Université Paris-Sorbonne, sous la direction de D. Barjot

- FOURASTIÉ, Jean, 1998 (1979). Les trente glorieuses ou la Révolution invisible de 1946 à 1975. Paris : le Grand livre du mois.

- NOVAK TALAVERA, Novak. 2005. Las relaciones entre Perú y Francia (1827-2004). Lima : Pontificia Universidad Católica del Perú.

- TRECE PARODI, Carlos. 2000. Perú (1960-2000): políticas económicas y sociales en entornos cambiantes. Lima : Universidad del Pacífico.

- ROLLAND, Denis. 2011. L'Amérique latine et la France : acteurs et réseaux d'une relation culturelle. Rennes : Presses Universitaires de Rennes.

- SANTA CRUZ, Alfonso. 1970. « L’avenir des relations de la CEE avec l’Amérique latine ». Institut d’Études Européennes, Université Libre de Bruxelles, Série 4, La Communauté et le Tiers Monde, Fascicule 3, Bruxelles : Éditions de l’Institut de Sociologie.

- SHEAHAN, John. 2001. La economía peruana desde 1950: buscando una sociedad mejor. Lima : Instituto de Estudios peruanos.

- THORP, Rosemary ; BERTRAM, Geoffrey. 2013 (1985). Perú 1890-1977: crecimiento y políticas en una economía abierta. Lima : Universidad del Pacífico.

Sources Archivistiques

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-Série B-Amérique (1944-1952), Pérou (12), Questions économiques. Année 1951.
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-Série B-Amérique (1958-1963), Pérou (37), 13.9.1. Questions économiques. Année 1958, 1959, 1960, 1962
-Série B-Amérique (1952-1963), Pérou (39), 13.9.2. Questions économiques. Année 1957.
-Série B-Amérique (1964-1970), Pérou (60), 13.4.1. Année 1964, 1968, 1970.
-Série B-Amérique (1964-1970), Pérou (72), 13.9.1, Rapports économiques avec la France (1969). Année 1969.
-Série B-Amérique (1952-1963), Pérou (42), 13.9.3. Questions économiques. Année 1961, 1962.

II/ CENTRE D’ARCHIVES ÉCONOMIQUES ET FINANCIÈRES (C.A.E.F.)
-Boîte : 0066 432 / 1. Année 1962, 1964, 1966, 1971.
-Boîte : 0052 511 / 11. Année 1974, 1975.

III/ ARCHIVES CENTRALES DU MINISTÈRE DES RELATIONS EXTÉRIEURES DU PÉROU (Archives Centrales MRE)
-Cote : n° 1951-5-14-A
-Cote : n° 1953-5-14-A

 

Pour citer cette ressource :

Getsiva Cayo Durand de Geist, "Moderniser le Pérou sous l’influence française : la coopération technique et scientifique franco-péruvienne (1945-1975)", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), septembre 2017. Consulté le 16/10/2018. URL: http://cle.ens-lyon.fr/espagnol/civilisation/histoire-latino-americaine/relations-internationales/moderniser-le-perou-sous-l-influence-francaise-la-cooperation-technique-et-scientifique-franco-peruvienne-1945-1975-