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Le sort des enfants des opposants sous la dictature en Argentine - 3

Par Viviane Petit
Publié par Christine Bini le 23/05/2014
La dictature militaire argentine, de 1976 à 1983, est tristement célèbre pour l’énorme répression qui a été mise en place durant cette période, dans l’objectif d’une « réorganisation nationale » qui ne peut se faire qu’en luttant « contre la subversion ». Des milliers de personnes en ont été les victimes : la torture, les exécutions et les disparitions deviennent quelque chose de quotidien dans le pays. De nombreux centres clandestins de détention et de torture sont ouverts et une grande partie des prisonniers n’en est jamais revenue. Parmi ces personnes, il y avait des femmes avec des enfants ou des femmes enceintes. Cet article évoque le livre "Les Folles de la Place de Mai" de Jean-Pierre Bousquet.

 

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Par Viviane Petit

Identité et vérité

 

Moi, Victoria, enfant volée de la dictature argentine, Victoria Donda, traductrice Isabelle Gugnon, Éditions Robert Laffont, Paris, 2010.

 

victoria250_1400857150691-jpgLa vérité. C’est ce pourquoi se battent les Grands-mères de la place de Mai. Qu’on leur dise où sont passés tous les enfants nés dans les centres de détention. Ce qu’il est advenu d’eux et de leurs parents. À ce jour, sur les 500 enfants disparus, 113 ont été retrouvés. 113 personnes qui, selon les cas, ont appris plus ou moins jeune que la vie qu’elles avaient vécue jusqu’à présent était basée sur un mensonge. C’est toute une reconstruction et une découverte d’eux-mêmes qui leur sont alors nécessaires. Certains ont ressenti le besoin d’écrire sur cet épisode de leur vie, comme c’est le cas pour Victoria Donda, le 78e enfant retrouvé, qui a fait paraître en 2010 son autobiographie Moi, Victoria, enfant volée de la dictature argentine (titre original : Mi nombre es Victoria). Très engagée politiquement, elle est actuellement la plus jeune députée argentine.

Victoria Donda n’apprend qu’à l’âge de 27 ans, en 2004, qu’elle est une enfant de disparus. Ses parents étaient très engagés politiquement eux aussi, opposés au régime en place, ils étaient montoneros. Elle apprendra que c’est son oncle, le frère aîné de son père, un officier haut placé à l’ESMA, qui a dénoncé ses parents. Sa mère, Cori, était enceinte d’elle à l’époque. Quand elle a accouché, sûrement entre juillet et septembre 1977, aidée par une autre prisonnière, et ne sachant pas ce qu’il adviendrait de son bébé, elle a cousu du fil bleu aux lobes des oreilles de sa fille pour que l’on puisse la reconnaître. 15 jours plus tard, on lui prenait la petite Victoria, appelée ainsi car Cori ne doutait pas de leur prochaine victoire sur le régime. Et alors que la mère était « transférée », Victoria était placée chez un couple dont le mari était aussi un officier travaillant à l’ESMA, couple qui ne pouvait pas avoir d’enfants. On lui avait donné un faux nom, celui d’Analía, et une fausse date de naissance, celle du 17 septembre 1979, effaçant ainsi tout ce qui la rattachait à ses parents. C’est le témoignage anonyme d’une femme auprès des Grands-mères de la place de Mai qui a permis de savoir que l’homme qui s’occupait de la maternité de l’ESMA, Hector Febrés, avait un soir déposé chez une famille un bébé avec du fil bleu aux oreilles. En apprenant l’existence de sa famille d’origine, elle apprendra également l’existence de sa sœur aînée, élevée par son oncle qui aura tout fait pour l’avoir sous sa responsabilité, lui enlevant également le prénom que ses parents lui avaient donné et qui avait une importante signification pour eux, ne l’appelant plus que par son deuxième prénom. « Une fois encore, le mensonge triomphait et la vérité semblait à jamais occultée. » (p.80)

La vérité est ce après quoi court Victoria tout le long du livre. La vérité sur ses véritables parents et sa véritable famille, mais aussi sur son enfance et la famille qu’elle croyait être la sienne. Beaucoup de choses ont trouvé leur explication grâce à cette nouvelle, tout ce qui la faisait se sentir différente. Par exemple, quand elle est passée de l’enfance à l’adolescence, elle a connue un énorme déséquilibre qu’elle ne comprenait pas. Elle ne savait pas qu’elle avait deux ans de plus que ses camarades mais son corps se développait bien plus vite que les leurs, elle devenait femme physiquement avant d’être prête mentalement. « Le plus douloureux, c’est de me dire qu’il m’a fallu perdre en chemin deux années que personne ne me rendra jamais. Et j’ai l’impression de sortir d’un coma virtuel qui aurait laissé deux années de ma vie dans les limbes » (p.92) . Ses croyances politiques étaient bien différentes de celles de celui qu’elle pensait être son père ; sans le savoir, elle suivait le même combat que ses parents biologiques.

C’est Victoria qui a dû décider si oui ou non elle voulait apprendre la vérité sur ses origines. Lorsqu’elle a été mise au courant des soupçons des Grand-mères de la place de Mai quant à sa véritable identité, c’était à elle, à l’enfant, de décider si elle voulait faire des tests ADN pour vérifier si les « disparus » étaient bel et bien ses parents. Si les tests se révèlaient positifs alors les Grands-mères apprennaient à l’enfant qui étaient ses véritables parents. Choisir ou non de faire les tests ADN est une décision lourde à porter et qui faisait peur, car d’une manière ou d’une autre, quel que soit le résultat, cela allait blesser la famille avec qui l’enfant avait toujours vécu. Et quand la vérité éclate, les liens ne sont plus les mêmes. Les liens affectifs qui unissent Victoria aux parents aux côtés de qui elle a grandi ne peuvent être effacés et si pour elle il est normal que quiconque ayant commis un crime soit puni, elle avoue : « il m’a été difficile de jeter la pierre à ceux qui m’ont élevée, quel que soit le rôle qu’ils ont pu jouer dans l’histoire argentine et dans la mienne » (p.142). Il lui faut réussir à accepter sa nouvelle vie, à faire en sorte que ses deux identités, Analía et Victoria, puissent cohabiter. C’est un « processus long et douloureux, dont le principal obstacle ne consiste pas à accepter la vérité, mais à découvrir une autre façon d’aimer les autres. Pour moi, la famille est désormais double, divisée, avec d’un côté celle du sang et, de l’autre, la famille que j’ai toujours considérée comme la mienne et qui le restera en toutes circonstances » (p.221).

Victoria parle car elle se rend compte que cela la « libère de ses fantômes » mais cela n’a pas été facile au début et nombreuses sont les personnes qui ne se sentent pas forcément capables de parler de ce qui leur est arrivé, notamment ceux qui ont connu la torture. C’est généralement par les survivants que l’on peut apprendre des nouvelles de ceux qui sont encore disparus mais pour soigner les blessures, cela prend du temps, et trente ans plus tard toute la vérité n’a pas encore été faite. Par exemple, Victoria ne sait pas exactement ce qui est arrivé à son père. Et son oncle, le frère de son père, qui était très bien placé pour savoir tout ce qui se passait à l’ESMA, refuse formellement de dire quoi que ce soit. Mais les histoires comme celle de Victoria sont utiles car elles donnent de l’espoir, l’espoir qu’un jour toute la vérité éclatera, et elles permettent de ne pas oublier ce qui s’est passé, pour que cela ne recommence jamais. Selon Victoria, son histoire est bien plus que son histoire personnelle car elle « résonne avec l’histoire même de l’Argentine et ses blessures » : « Je m’appelais encore Analía, mon père était retraité de la préfecture navale argentine, j’avais vu le jour en 1979…et pourtant j’ai toujours été Victoria, fille de Cori et du Cabo, née en 1977 dans un camp de concentration au cœur de Buenos Aires. Ma vraie vie ne commence pas à vingt-sept ans, et tout ce que j’ai vécu avant ne peut être simplement qualifié de mensonge. Voilà pourquoi mon histoire, celle que je relate au fil de ces pages, n’est pas uniquement celle de Victoria ou d’Analía, mais celle de l’Argentine, une histoire d’intolérance, de violence et de leurres encore lourde de conséquences aujourd’hui. Elle ne sera pas complète tant que le dernier des bébés volés sous la dictature n’aura pas retrouvé sa véritable identité, tant que le dernier responsable de cette barbarie n’aura pas été jugé pour ses crimes et que le dernier des trente mille disparus n’aura pas retrouvé son nom, tant qu’on n’aura pas élucidé les circonstances précises de sa mort. Elle ne s’achèvera qu’à partir du moment où chaque personne ayant perdu un être cher pourra enfin faire son deuil. » (p.114).

La dictature a cessé en 1983, mais elle continue de faire souffrir des victimes encore à ce jour, en 2014, car le combat pour savoir ce qu’il est advenu des disparus ainsi que des petits-enfants nés en captivité est loin d’être terminé. Et tous les responsables n’ont pas encore été jugés. De plus, les personnes qui apprennent que leur vie s’est construite sur un mensonge vont être hantées toute leur vie par cette révélation, et il y a toute une réadaptation a effectuer, vis-à-vis de ceux qu’ils ont toujours vus comme leur famille mais également pour approcher leur famille d’origine. Cependant, que cela soit pour les Grands-mères de la place de Mai ou pour les enfants de disparus, tous sont mus par l’espoir qu’un jour toute la vérité sera révélée.

Bibliographie et liens


 

- Les folles de la place de Mai, Jean-Pierre Bousquet, Stock, Paris, 1982, 258 p.

 

- Los derechos humanos y la impunidad en la Argentina (1974-1999), De López Rega a Alfonsín y Menem, Salvador María Lozada, Nuevohacer Grupo Editor Latinoamericano, Buenos Aires, 1999, 339 p.

- Moi, Victoria, enfant volée de la dictature argentine, Victoria Donda, traductrice Isabelle Gugnon, Éditions Robert Laffont, Paris, 2010, 266 p.

- Pouvoir et disparition : les camps de concentration en Argentine, Pilar Calveiro, traduit de l’espagnol (Argentine) par Isabelle Taudière, Le fabrique éditions, Paris, 2006, 221 p.

- Abuelas de plaza de Mayo (en ligne) http://www.abuelas.org.ar/ (consulté le 19/05/2014)

-  Argentine : vie politique depuis 1945 (en ligne) http://www.larousse.fr/encyclopedie/divers/Argentine_vie_politique_depuis_1945/187451 (consulté le 19/05/2014)

- Barrio de Tango_ articles français et/ou espagnols concernant les Grands-mères de la place de Mai (en ligne) http://barrio-de-tango.blogspot.fr/search/label/Abuelas (consulté le 19/05/2014)

- HIJOS (en ligne) http://www.hijos-capital.org.ar/ (consulté le 19/05/2014)

- Robos de niños en Argentina, de la condena social a la de los tribunales (vidéo en ligne) http://www.youtube.com/watch?v=dY20Lh68FfI (consultée le 19/05/2014)

- El ex dictador argentino Jorge Rafael Videla ha sido condenado a 50 años más de prisión (article + vidéo en lignes) http://actualidad.rt.com/actualidad/view/48578-El-ex-dictador-argentino-Jorge-Rafael-Videla-ha-sido-condenado-a-50-a%C3%B1os-mas-de-prisi%C3%B3n (consulté le 19/05/2014)

 

Pour citer cette ressource :

Viviane Petit, "Le sort des enfants des opposants sous la dictature en Argentine - 3", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), mai 2014. Consulté le 24/05/2018. URL: http://cle.ens-lyon.fr/espagnol/civilisation/histoire-latino-americaine/les-conflits-en-amerique-latine/le-sort-des-enfants-des-opposants-sous-la-dictature-en-argentine-3