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Le sort des enfants des opposants sous la dictature en Argentine - 2

Par Viviane Petit
Publié par Christine Bini le 23/05/2014
La dictature militaire argentine, de 1976 à 1983, est tristement célèbre pour l’énorme répression qui a été mise en place durant cette période, dans l’objectif d’une « réorganisation nationale » qui ne peut se faire qu’en luttant « contre la subversion ». Des milliers de personnes en ont été les victimes : la torture, les exécutions et les disparitions deviennent quelque chose de quotidien dans le pays. De nombreux centres clandestins de détention et de torture sont ouverts et une grande partie des prisonniers n’en est jamais revenue. Parmi ces personnes, il y avait des femmes avec des enfants ou des femmes enceintes. Cet article évoque le livre "Les Folles de la Place de Mai" de Jean-Pierre Bousquet.

 

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Par Viviane Petit

Les Folles de la Place de Mai

 

bousquet250_1400856053200-jpgDes associations ont vu le jour pour lutter contre les violations faites aux droits de l’homme durant la dictature. On peut citer parmi elles HIJOS (Hijos por la Identidad y la Justicia contra el Olvido y el Silencio) qui s’est formée en 1995 et qui regroupe autant des personnes dont des membres de la famille ont disparus dans les camps de détention que des personnes qui ont décidé de lutter à leur côté pour que justice soit faite. Mais la première à s’être élevée contre l’autorité est celle des Mères de la place de Mai dont un journaliste, Jean-Pierre Bousquet a suivi le combat pour essayer de retrouver leurs enfants. Il raconte leur histoire dans le livre Les folles de la place de Mai, publié en 1982 aux éditions Stock. Tout commence quand « un jeudi d’avril 1977, 17h, quatorze femmes de 40 à 60 ans, mères de disparus, bravent l’interdit de réunion édicté par la toute-puissante junte militaire et manifestent place de Mai leur douleur et leur refus d’être renvoyées sans réponse de tribunal en ministère » (p.53) faisant perdre ainsi leur première bataille aux généraux. Les femmes ne voulaient pas que les hommes les accompagnent, non pas parce que la cause leur tenait moins à cœur, loin de là, mais parce qu’elles pensaient à juste titre que les soldats ou policiers oseraient moins s’en prendre à elles s’il n’y avait pas d’hommes dans les rangs. Tous les jeudis, et cela continue de nos jours, elles vont venir au rendez-vous sur cette place de Mai, lieu important pour les Argentins puisqu’il célèbre l’indépendance de l’Argentine vis-à-vis de l’Espagne. Pendant trente minutes, un foulard blanc sur la tête, les mères viennent tourner en rond à l’inverse des aiguilles d’une montre pour manifester et faire entendre leurs voix afin qu’on leur rende leurs enfants. Elles seront toujours surveillées par les policiers lors de ces marches. Au bout de trois mois de manifestations, il y a plus d’une centaine de femmes qui marchent ainsi, réclamant des nouvelles de leurs enfants. Jean-Pierre Bousquet raconte ce qu’il a vu et vécu, ce que les femmes lui disaient. Elles avaient peur mais voulaient la vérité. Lorsqu’elles parvenaient à être reçues pour pouvoir porter plainte à propos de la disparition de leurs enfants, tout ce qu’elles recevaient comme réponse était une accusation de les avoir mal éduqués et étaient traitées de folles car à l’époque, les militaires niaient qu’il y ait tant de disparus. Ils répondaient que tout n’était que mensonges, que ce n’étaient simplement que des fugueurs ou qu’ils étaient partis s’exiler dans un autre pays sous un faux nom. Ou sinon, que c’étaient des victimes de la guerre « qu’ils ont déclenchée et que l’armée a dû affronter et gagner pour sauver les valeurs de la « civilisation occidentale et chrétienne » » (p.26).

 

Le journaliste Jean-Pierre Bousquet était assez proches de certaines des mères qui organisèrent les marchent sur la Place de Mai, ce qui lui permet de raconter comment elles vivaient ces moments. Il fallait qu’elles fassent front malgré la peur qu’elles avaient du régime et des militaires, malgré le désespoir qui les atteignait lorsqu’elles ne parvenaient pas à avoir de réponse décente, lorsque toutes leurs dépositions d’habeas corpus ne menaient à rien, lorsqu’elles se faisaient reprocher leur comportement. Non  seulement de la part des militaires mais parfois aussi tout simplement de la part d’autres citoyens argentins qui les accusaient de donner une mauvaise image du pays aux autres nations ou encore de la part d’autres parents de disparus qui ne voulaient pas se mélanger à elles car selon eux, leurs enfants n’avaient « rien fait », ils ne faisaient pas partie d’un mouvement politique et n’avaient pas à être enlevés. Les gens ne comprenaient pas qu’il n’y avait pas de bons ou de mauvais disparus. Les mères s’affichaient ouvertement contre le régime en place, elles se réunissaient alors que les lois du gouvernement l’interdisaient, elles n’hésitaient pas à s’adresser aux visiteurs importants qui venaient en Argentine pour les mettre au courant de ce qui se passait vraiment dans le pays. Tout ceci a fait qu’elles devenaient gênantes. Dès 1977, les militaires ont commencé à repérer les meneuses, à infiltrer leurs rangs, à en interpeller quelques-unes. Ils s’en sont pris aux journalistes présents sur les lieux, abîmaient les pellicules, interdisaient de prendre des témoignages, ils ne voulaient pas que cette situation devienne trop publique et voulaient empêcher les journaux nationaux et internationaux de parler de cela. Ils vont notamment tout faire pour les empêcher de manifester correctement le jour de l’ouverture du Mundial, la Coupe du monde de football de 1978 qui s’est déroulée en Argentine. Certaines mères et certains militants pour leur cause vont à leur tour disparaître…

C’est en 1979 que le groupe des Mères de la place de Mai va voir apparaître un sous-groupe en son sein, avec les Grands-mères de la place de Mai. Celles-ci continuent bien évidemment la lutte pour retrouver leurs enfants disparus mais également leurs petits-enfants, nés en captivité et donnés à d’autres familles. Elles soupçonnent le trafic d’enfants quand en 1979 deux enfants, Anatole Boris et Victoria Eva Julien Grisona, qui avaient disparu en 1976 avec leurs parents, sont retrouvés au Chili où ils vivaient depuis plus de deux ans, chez un dentiste qui les avait adoptés.

En 1980, l’armée se sent encore toute puissante et n’accepte pas que l’on puisse lui demander des comptes puisqu’elle est victorieuse et que soi-disant elle combat pour rendre la paix aux Argentins. Cependant, cette même année, le Prix Nobel de la Paix est décerné à l’Argentin Adolfo Perez Esquivel, le fondateur du mouvement SERPAJ (Servicio Paz y Justicia) et membre du Tribunal permanent des peuples, ce que les Mères et Grands-mères de la place de Mai vivent comme une victoire pour elles car c’est un homme qui lutte pour les mêmes idées qu’elles et qui demande lui aussi la vérité afin de pouvoir réconcilier les Argentins. C’est sur cet espoir que ce livre, Les folles de mai de Jean-Pierre Bousquet, se termine puisqu’il est paru en France en 1982, un an avant que la dictature ne cesse. Il ne présente que le début de la lutte des Mères et Grands-mères de la place de Mai, qui plus de trente ans plus tard, même si elles ont connu de grandes avancées dans leur bataille, n’ont pas fini de réclamer justice et vérité sur les 30 000 disparus et les 500 bébés volés.

 

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Lieux et formes de pouvoir

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Le contexte historique
Les Folles de la place de mai
Identité et vérité

Sur la clé des Langues


La dictature argentine : avant - pendant - après

Respiration artificielle de Ricardo Piglia
Manèges de Laura Alcoba
Les Taupes de Félix Bruzzone
Malgré tout, contes à voix basse des prisons argentines, de Miguel Benasayag
Pour citer cette ressource :

Viviane Petit, "Le sort des enfants des opposants sous la dictature en Argentine - 2", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), mai 2014. Consulté le 23/06/2018. URL: http://cle.ens-lyon.fr/espagnol/civilisation/histoire-latino-americaine/les-conflits-en-amerique-latine/le-sort-des-enfants-des-opposants-sous-la-dictature-en-argentine-2