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Conversion des lieux de culte à Tolède : Conclusion

Par Mathilde Baron : Doctorante - Université Toulouse II Le Mirail
Publié par Christine Bini le 17/10/2008
À Tolède, la conversion des lieux de culte, de la mosquée à l'église, doit être définie comme une mise à profit dont l'objectif est avant tout pratique, dans le cadre d'une Reconquête « intelligente ». Les termes de conversion et de transformation, en soi, mettent déjà en évidence l'idée, non pas de destruction, mais de réutilisation avisée des structures, des matériaux et du savoir-faire islamique, comme nous l'avons montré dans le cas de l'église Saint-André, réutilisation conditionnée, toutefois, par certains impératifs techniques, religieux ou politiques.

 

Conclusion

À Tolède, la conversion des lieux de culte, de la mosquée à l'église, doit être définie comme une mise à profit dont l'objectif est avant tout pratique, dans le cadre d'une Reconquête « intelligente ». Les termes de conversion et de transformation, en soi, mettent déjà en évidence l'idée, non pas de destruction, mais de réutilisation avisée des structures, des matériaux et du savoir-faire islamique, comme nous l'avons montré dans le cas de l'église Saint-André, réutilisation conditionnée, toutefois, par certains impératifs techniques, religieux ou politiques. Cette mise à profit dans la transformation des édifices sacrés est à l'image du processus de Reconquête à Tolède, qui ne peut, dans les premiers temps, et alors que la lutte continue sur un front instable, se manifester par l'oblitération du passé musulman de la ville et la reconstruction de bout en bout d'une cité chrétienne, au mépris des infrastructures et des populations locales. Au contraire, le substrat matériel et humain de la Tolède islamique, ville de culture, d'artisanat et d'échanges, doit être conservé, même s'il est mis au service du nouveau maître chrétien qui tend peu à peu à l'assimiler, et bien que la légendaire tolérance tolédane doive être largement démystifiée : il s'agit plutôt d'une coexistence nécessaire et destinée à renforcer la domination des populations et des autorités chrétiennes. Les deux exemples de l'église Saint-André et de la cathédrale illustrent deux moments distincts de la politique de transformation des mosquées à Tolède, à deux niveaux différents. La mosquée qui a probablement précédé l'édifice de l'église Saint-André, a dû être convertie aux lendemains de la conquête de la ville, et vraisemblablement transformée dans les années centrales du XIIe siècle. Sa transformation répond à l'exigence de doter le tissu urbain d'églises paroissiales destinées à accueillir les nouveaux fidèles chrétiens. En transformant l'édifice, les chrétiens imposaient leur empreinte dans la cité ; mais, à cette date si proche de l'époque de la domination musulmane, et au vu du substrat humain et culturel islamique restant, relayé par l'influence de la population mozarabe fortement arabisée, le résultat devait être un édifice de style mudéjar, comme c'est le cas de la majorité des églises paroissiales construites à cette période dans la ville. Dans le cas de la cathédrale par contre, les travaux ne pouvaient être entrepris si rapidement, du fait de leur coût et de la complexité d'un tel chantier, mais aussi du caractère emblématique qu'aurait le nouvel édifice. La transformation fut donc logiquement plus tardive, mais aussi plus radicale : c'est une véritable cathédrale gothique qui s'est érigée, au XIIIe siècle, au cœur de la cité. En effet, la transformation de la mosquée aljama en cathédrale a constitué une mise à profit non seulement matérielle, mais encore idéologique. En vertu du pouvoir éminemment symbolique que possède l'édifice religieux principal d'une cité, le sort fait à l'ancienne grande mosquée est devenu part intégrante d'un discours de propagande de la Reconquête chrétienne, manipulé par différents acteurs, rois et ecclésiastiques, parmi lesquels se détachent avant tout les figures d'Alphonse VI, qui la confisqua aux musulmans, et de Rodrigue Jimenez de Rada, qui lança les travaux de la nouvelle cathédrale. Dans l'histoire de la mosquée-cathédrale se lit aussi l'histoire de l'ambition personnelle de ces deux protagonistes, leurs aspirations, leurs idéaux et leur intelligence politique. Mais, outre l'histoire écrite de l'édifice, sa transformation concrète durant plusieurs dizaines d'années et au fil d'un chantier dont l'impact, au cœur de la cité médiévale, fut sans doute extraordinaire, s'est convertie en un véritable discours de propagande d'actes et de pierres, devant glorifier la puissance chrétienne et soutenir idéologiquement l'effort militaire vers le sud relancé à cette époque. –  C'est en ce point limite où les récits historiques deviennent discours professant des vérités orientées, mais aussi actes, puisqu'ils influent sur les faits, ou plutôt sur la perception de ceux-ci par les contemporains et la postérité, que l'acte architectural et les pierres se muent réciproquement en discours. Il n'y a dès lors pas lieu d'examiner le témoignage archéologique comme la trace d'actes infirmant ou vérifiant le témoignage du discours historiographique : chantiers architecturaux et chroniques sont tous deux des énoncés performatifs, à la fois actes et discours, obéissant à des contraintes et à une sémiotique propre, mais appelant conjointement à une interprétation globale. Tous deux racontent la même Histoire, celle de la Reconquête chrétienne péninsulaire, dans ses aspects pratiques et idéologiques, dans ses évolutions, dans ses contradictions et subtilités, entre nécessaire coexistence et affirmation glorificatrice de l'hégémonie désirée.  

Pour citer cette ressource :

Mathilde Baron, "Conversion des lieux de culte à Tolède : Conclusion", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), octobre 2008. Consulté le 18/06/2018. URL: http://cle.ens-lyon.fr/espagnol/civilisation/histoire-espagnole/histoire-medievale/conversion-des-lieux-de-culte-a-tolede-conclusion