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Moi aussi je veux un prophète, de Ximena Escalante

Par Marie Du Crest : Professeure, chroniqueuse
Publié par Christine Bini le 09/10/2014
Ximena Escalante dans sa pièce Moi aussi je veux un prophète, comme dans son triptyque grec consacré à Phèdre, Andromaque et Electre, travaille la matière tragique comme un sculpteur, la terre. Elle lui donne forme à nouveau. La source littéraire de cette pièce est multiple : Flavius Josèphe, les récits des évangélistes Matthieu et Marc, celui de Flaubert ou bien plus près de nous, la pièce en un acte de Wilde notamment.

 

Jean-Baptiste ou le silence tragique

Moi aussi je veux un prophète, Ximena Escalante, traduit de l’espagnol par Ph. Eustachon, 2006, éd. Le miroir qui fume #6, 108 pages.

prophete_1410382386445-jpgXimena Escalante dans sa pièce Moi aussi je veux un prophète, comme dans son triptyque grec consacré à Phèdre, Andromaque et Electre, travaille la matière tragique comme un sculpteur, la terre. Elle lui donne forme à nouveau. La source littéraire de cette pièce est multiple : Flavius Josèphe, les récits des évangélistes Matthieu et Marc, celui de Flaubert ou bien plus près de nous, la pièce en un acte de Wilde notamment. Il y est question de l’histoire de Salomé, d’Hérode,  d’Hérodiade et de Jean-Baptiste dont justement Escalante efface le nom, le désignant dans le titre, dans la liste des personnages, sous le nom de « prophète ».  Il sera, dans l’œuvre, le corps tragique sans nom, le corps du rituel de la mort ;  le corps sacrificiel. Etymologiquement le prophète est celui par qui se transmet la parole divine.  Or dans l’ensemble des 35 courtes scènes de la pièce, le prophète ne parle que dans la scène 5 avec son bourreau, et d’ailleurs le dialogue entre les deux hommes s’interrompra : il est celui qui «  supporte le silence » selon les dires du bourreau et ce dernier, à la fin de la scène,  entamera ses basses besognes en coupant la langue du prisonnier comme le lui a demandé le roi Hérode dans la première scène. Le personnage sera incarné par un comédien sans texte à dire, condamné à une succession de mutilations : mains coupées (scène 20) et décapitation finale, lors de la fête d’anniversaire du tétrarque (longue scène 34). Le corps du prophète, dans sa pure présence scénique, est objet du désir de Salomé, la princesse : elle dit à son amie la beauté de cet homme, énumérant : « cheveux, yeux, cou, épaules, poitrine, bras, abdomen, hanches, chair et os, jambes, pieds » (p. 29, 30, 31). L’ombre qui suit Hérodiade, la mère de Salomé, elle aussi réaffirme la sensualité, la sexualité du prophète qui bouleverse l’ordre du pouvoir : «  il la touche » (p. 37). La scène 13 constitue en quelque sorte l’acmé de cette tension qui va jusqu’à l’orgasme de Salomé. Parallèlement au couple, Salomé-le prophète, un autre couple, celui du bourreau et de l’amie, dit son désir (scène 16). Le désir du corps de l’autre met à mal la parole ; le dialogue, dans la pièce, est constamment perturbé par l’absence de répliques, noté par des points de suspension. Le silence fonctionne comme une force qui va, que rien ne peut endiguer, défaisant l’édifice de la cour royale, (l’action se déroule dans le palais) où surgissent sorcière ou ombre : l’inexorable destin tragique se fonde ainsi contre la figure du tout-puissant Hérode, qui est celui dont justement la parole va se briser. Salomé s’adresse à lui, dans la scène de fête : –

 «  Tu es tombé bien bas. Si bas qu’il ne reste plus rien plus rien sous tes pieds. Parce que tu es ce qu’il y a de plus bas : un roi sans parole ».

 Dans cette même scène, le roi progressivement, devient mutique. La seule parole, presque mécanique, qu’il prononce, relève de la tyrannie : demander la mort du prophète et celle de Salomé :

Bourreau : coupe la tête du Prophète (scène 34)

Bourreau : défais-toi d’elle (scène 35)

Tout se passe comme si l’auteure allait jusqu’à remettre en question le théâtre, fondé sur l’échange langagier. Dernière marche du tragique.

 D’ailleurs Escalante, non seulement inscrit son propre texte dans une réécriture des divers états de l’histoire des personnages mais elle s’affranchit de cette seule origine littéraire. Son sujet est aussi affaire de peinture, travail visuel. Pensons par exemple aux tableaux du Titien ou du Caravage ou de Gustave Moreau. La peinture a choisi généralement la scène de la tête de St Jean Baptiste sur le plat d’argent ou celle la danse de Salomé, absente ici. Le théâtre d’Escalante déplace la matrice du mythe originel : par le silence et par la dimension visuelle de son langage. Lors de la mise en scène française de la compagnie des Trois-Huit, c’est un peintre mexicain, Carlos Torres, qui assura la scénographie fondée sur l’obscurité du plateau et les taches rouges des robes des personnages féminins. Escalante a introduit, également, un personnage de peintre dans sa pièce, le peintre de la reine, que le bourreau fustige parce qu’il est incapable d’atteindre la beauté (p 63). Et lui aussi est à court de paroles. Les « taciturnes » d’une certaine façon, acceptent la dimension tragique de la vie à la différence du roi, de la reine et du bourreau, homme des basses œuvres. Salomé et le prophète eux « s’anéantissent » : leur existence corporelle elle-même n’a plus aucune espèce d’importance : ils sont «  les deux abîmés ». Le tragique des ténèbres, qui a  fondé le temps de la pièce, s’achève avec l’aube annoncée par Hérode et c’est une didascalie qui sert de point d’orgue à cette expérience de l’épuisement des mots.

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La pièce de Ximena Escalante a été créée à Mexico en 2004. L’année suivante, elle a fait l’objet d’un laboratoire dramatique au Panta-Théâtre à Caen dans le cadre de l’édition du festival « Ecrire et mettre en scène aujourd’hui », consacrée aux écritures mexicaines contemporaines. Enfin elle a été montée par la compagnie lyonnaise Les Trois-huit récemment, intégrée au cycle, « Polyptique Esacalante ».

 
 

Pour citer cette ressource :

Marie Du Crest, "Moi aussi je veux un prophète, de Ximena Escalante", La Clé des Langues [en ligne], Lyon, ENS de LYON/DGESCO (ISSN 2107-7029), octobre 2014. Consulté le 23/06/2018. URL: http://cle.ens-lyon.fr/espagnol/arts/theatre/theatre-contemporain/moi-aussi-je-veux-un-prophete-de-ximena-escalante