Ulysse et Lupa, deux de ces chroniqueurs, partent à la recherche de la mystérieuse Y. Cette quête-enquête entraîne le lecteur dans un monde halluciné et parfaitement scindé : les entrailles obscures du cinéma Rialto, à New-York, d'une part, où, sur fond de heavy métal, on discute et partouze allègrement, et la clarté du Mexique, d'autre part, où, sur fond de pyramides et de transe peyotlienne, on vit tous les temps à la fois. Ulysse-le-bien-nommé est le personnage central de cette odyssée dans l'espace et dans le temps. La référence aux mythes grecs, dans le roman, est d'ailleurs suggérée, on y trouve ou devine, par exemple, les figures de Cybèle, de Déméter et de Perséphone. Le Rialto est le monde chtonien auquel s'oppose un Mexique solaire rempli de chants d'oiseaux. La mythologie mexicaine n'est pas oubliée, avec Quetzalcoalt, le serpent à plume, qui fait le lien entre les deux mondes.
Le Mexique... à nouveau... comme dans
Le Théorème d'Almodovar, comme dans le recueil
Mort au romantisme. Et le Mexique plus présent encore qu'on ne le croit, dans ces
Chroniques. Les deux jeunes héros se nomment Ulysse et Lupa, ce qui renvoie au roman de Roberto Bolaño
Les Détectives sauvages, roman situé au Mexique, et dans lequel on trouve deux personnages prénommés Ulises et Lupe (1). La partie centrale du roman de Bolaño est constituée de différents témoignages. De la même manière, le roman de Casas Ros donne à lire les textes de différents chroniqueurs qui rendent compte de l'état du monde, des actions des Free Jumpers (ces jeunes qui se jettent dans le vide), et des avancées de la science. La composition du roman, les prénoms des deux personnages, et d'autres motifs à découvrir, sont un hommage rendu à Bolaño. On est au-delà, ici, du propos d'
Enigma, du jeu métalittéraire autour de la figure d'un écrivain métafictionnel (Vila-Matas). On n'est plus dans un jeu. Même si Casas Ros s'amuse à fictionnaliser dans le roman quelques personnages de la vraie vie, comme le musicien Aerik Von et le critique-écrivain Bart. Il y en a d'autres, cachés dans les ténèbres du Rialto, Valentina la photographe, par exemple, que quelques lecteurs identifieront.
Aux témoignages des chroniqueurs s'ajoutent les rapports du détective Waldo Balstam. Et les récits de Lupa et Ulysse. Ces changements de points de vue sont une manière de restituer un monde éclaté et en déliquescence, mais aussi un parti pris affirmé de narration. Le cas de Waldo Balstam, qui travaille pour un FBI dont les initiales signifient ici Fabulous Bureau of Interconnexion, est un exemple très réussi de retournement, de volte-face, de... révolution à 180° : lui qui affirme dans un premier temps être « un rationaliste de nature » que sa formation « a rendu insensible à l'inexplicable » change de point de vue au contact de Lupa. Ses rapports circonstanciés se transforment en journal de bord, puis en journal intime. Balstam en vient à penser qu'il « enquête sur la vie elle-même », et aboutit à la conclusion que « les événements peuvent sortir totalement de la sphère de la logique sans pour autant perdre leur capacité à la clarté ». Il en va de même pour le lecteur qui se trouve face à un texte polymorphe et polyphonique. Il lui faut, à ce lecteur, accepter de basculer dans une autre logique narrative, la seule peut-être qui puisse rendre compte de la complexité, et de l'absurdité, du monde à venir. Dans ce roman, l'omniprésence de la couleur bleue, contrebalancée par l'orange complémentaire, est la marque picturale d'un monde peint plus que dépeint.
La lecture des
Chroniques de la dernière révolution requiert une adhésion complice à la sinuosité du récit, et à la gravité fantaisiste du romancier. Une fois la lecture achevée, on conserve, comme en persistance rétinienne, l'impression d'avoir voyagé au bout d'une réalité augmentée.
(Une première version de cet article a été publiée sur le site
La Cause Littéraire le 7 septembre 2011)