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Juan Goytisolo - Tradition et Dissidence

   
Par Caroline Bojarski

Juan Goytisolo, Tradition et Dissidence, À plus d'un titre - Collection Athisma, 2012, 166 pages, traduit de l'espagnol par Setty Moretti.
 

Introduction

 
« Pour Goytisolo, métisser c'est cervantiser et cervantiser, c'est islamiser et judaïser. C'est embrasser à nouveau tout ce qui a été expulsé et pourchassé. C'est retrouver la vocation de l'inclusion et transcender le maléfice de l'exclusion » écrit Carlos Fuentes dans la préface de ce livre, en rappelant que Goytisolo défend l'intégrité de la vie multiculturelle contre l'intolérance et le nettoyage ethnique. Publié pour la première fois en 2003 en espagnol, ce livre – écrit par l'auteur de L'Espagne et les Espagnols (1) et publié par les éditions À plus d'un titre – « traverse les circonstances en toute indépendance critique ». Il se compose de conférences données par Goytisolo et de colloques réalisés par la Chaire Alfonso Reyes de l'ITESM (Institut Technologique et d'Études Supérieures de Monterrey au Mexique). Son président, Rafael Rangel Sostman, en expliquant la création de cette chaire, insiste sur la mission qui incombe aux universités de « former des professionnels ouverts aux temps nouveaux et parfaitement armés pour construire les changements, en ayant toujours à cœur de respecter la dignité humaine ». Les analyses ainsi que le vécu de Juan Goytisolo apparaissent clairement comme s'inscrivant dans une recherche de la dignité humaine, en témoignent les nombreux combats qu'il a menés tout au long de sa vie en faveur de la liberté sous toutes ses formes. Si ce livre est plus personnel que L'Espagne et les Espagnols, c'est qu'il propose une analyse de l'auteur sur son propre statut, en tant que citoyen du monde. Exilé d'Espagne dès la guerre civile, la France, le Maroc, les États-Unis furent des terres d'accueil qui firent de lui un être aux identités multiples. « Espagnol en Catalogne, afrancesado en Espagne, latin en Amérique du Nord, chrétien au Maroc, et partout métèque, je n’allais pas tarder à devenir, par mon nomadisme et mes voyages, un de ces écrivains que personne ne revendique, étranger et hostile aux clans et catégories (2)». En reprenant ses thèmes de prédilection (la littérature espagnole, l'identité, le franquisme) il aborde également d'autres thèmes plus contemporains comme le pouvoir des médias, la pensée occidentale, la mondialisation, la domination masculine, l'intégrisme religieux ou le danger menaçant la littérature de tradition orale. Une bonne occasion de (re)découvrir ce penseur qui travailla pendant de nombreuses années aux éditions Gallimard en tant que responsable de la littérature espagnole et qui côtoya nos penseurs fétiches (Sartre, Beauvoir, Debord, Queneau, Barthes). Encore boudé il y a peu de temps par les universités espagnoles, certainement jugé trop « subversif », sa pensée résiste au temps qui passe, comme le prouve, par exemple, l'un de ses articles ayant pour sujet l'homophobie, et intitulé « Demos la vuelta de una vez, como un calcetín, a su miserable discurso (3)», publié en juillet 1977 dans la revue Triunfo, qui ferait sûrement encore grincer quelques dents...
 

Notes de lecture

 

L'oiseau qui souille son propre nid

 
Goytisolo reconnaît lui-même qu'il occupe une place ambigu dans la littérature espagnole : « Ma place est une absence de place ». Les critiques littéraires le classifient volontiers dans la « génération de 1950 », même si Goytisolo est plutôt solitaire, de par son histoire d'exilé et la nature de son œuvre. Les thèmes qu'il traite font la différence, comme par exemple le droit des immigrés et des gitans. Il a acquis au fil des ans, « à la force du poignet, comme au temps du franquisme, la triste réputation d'un rebelle, exemple type de l'oiseau qui souille son propre nid ». Dans sa littérature, il nous offre un tour du monde des opprimés, de Sarajevo à l'Algérie en passant par la Colombie et la Tchétchénie. C'est un oiseau trouble-fête qui lutte pour trouver ses racines dans la « grande littérature ». Juan Ruiz, Fernando de Rojas, Francisco Delicado, San Juan de la Cruz, Cervantès, Quevedo et Góngora font partie de ces grands auteurs qui ont profondément marqué Goytisolo. Pour lui, on ne peut pas écrire sans connaître son passé, ce qu'il reproche notamment à la nouvelle littérature espagnole comme il le développe dans le chapitre de ce livre intitulé « Insuffisances de la culture espagnole actuelle » qu'il écrivit en 1998. Il insiste également sur l'importance de s'ouvrir à de nombreuses cultures et cite Bakhtine : « Une culture étrangère ne se révèle dans sa complétude et dans sa profondeur qu'au regard d'une autre culture ». Cependant, de nouveaux événements mondiaux, apparus au XXIème siècle, mettent en péril la littérature et sa diversité : l'omniprésence de l'image, le pouvoir des médias, la censure commerciale. Ces éléments représentent à ses yeux des valeurs éphémères qui n'ont d'autre finalité que la rentabilité. Goytisolo, qui déplorait dans L'Espagne et les Espagnols le manque de « développement » de son pays natal, critique ici les excès de la société mondialisée et ultra-développée. Il constatait notamment l'absence d'industrialisation, de progrès, d'économie à la mode européenne en disant que « l'Espagnol méconnaissait ou refusait l'éthique de la productivité […] et réagissait à l'utilitarisme des sociétés industrielles avec un mélange ambigu d'envie et de mépris ». Aujourd'hui, dans les années 2000, il constate avec tristesse et un certain pessimisme le culte du tout-puissant et cruel dieu Marché et déplore que « les oiseaux qui s'efforce d'aérer leur nid qui empeste sont en voie de disparition ».
 
Dans ce contexte, la littérature a le pouvoir de questionner et de faire douter, d'ébranler les certitudes. Pour lui, cela s'est toujours traduit par la préférence à aller de la périphérie vers le centre plutôt que le contraire. C'est ainsi que le point de vue des marginalisés et des méprisés est souvent valorisé dans son œuvre. Pour exprimer cette idée, Goytisolo cite une figure déjà évoquée dans L'Espagne et les Espagnols, et qui montra une grande capacité à explorer le subconscient et les songes des Espagnols à travers la peinture : Goya.  C'est lui qui incita Goytisolo à « donner à voir tous les éléments irrationnels qui appartiennent à une collectivité, et les intégrer à une œuvre artistique qui peut paraître aliénée, onirique, schizophrénique ou que sais-je encore, mais qui reste ancrée dans les entrailles de la tradition et de la société toute entière ».
  

Signe de la culture espagnole contemporaine

 
C'est en assistant à des spectacles de rue sur la place Jemâa-el-Fna, au Maroc, que Juan Goytisolo découvrit l'importance de l'oralité dans la littérature. Déclamés, les textes littéraires se transforment en récits populaires et acquièrent une dimension humoristique et théâtrale, ce que ne permet qu'en partie la lecture, forcément solitaire et beaucoup plus figée. Dans le recueil collectif de récits Queer Iberia (4), Goytisolo s'intéresse à un texte écrit par Louise O. Vasvari intitulé « Semiotics of Phallic Agression in the Libro de Buen Amor », qui montre que la littérature espagnole médiévale regorge de références sexuelles, comme c'est le cas dans le halka de la place Jemâa-el-Fna. L'objectif du recueil est d'ailleurs celui de « sonder les entrailles de notre littérature médiévale sans pincettes ni masques de protection », car l'analyse des textes à la lumière des seules connaissances philologiques et linguistiques conduisent à une lecture « anémique ». Contrairement à la société de l'époque des Rois Catholiques, celle du Moyen-Âge était hétérogène et bigarrée, composée de groupe très divers, aux frontières mouvantes et floues, ce qui se traduisait par une littérature métissée et libre. Les trois religions présentes en Espagne – chrétienne, musulmane et juive – se côtoyaient alors sans peur. La pureté religieuse, culturelle et linguistique ne prédominait pas encore, et aucune frontière ne séparait les communautés. L'allusion au sexe n'était alors pas proscrite et considérée comme un péché abominable, récriminé par la religion chrétienne et assimilé à la perte du royaume Wisigoth. Au XVème siècle, le péché de chair, représenté par la femme (Cava puis Jeanne de Portugal), était la cause de la perte du royaume. Seule Isabelle la Catholique jouera une rôle rédempteur, à l'image de la Vierge Marie.
 
Pour Goytisolo, il est important de rattacher le passé aux temps présents, tant au niveau de la production littéraire que de l'histoire d'un pays. Pour lui, trois tabous demeurent en Espagne : premièrement, celui d'accepter l'influence de la culture et de la langue arabe dans la littérature espagnole, comme le prouvent Poème de Mio Cid ou Le conte de Lucanor. Deuxièmement, celui relatif à l'importance des castes dans la littérature du XVIème et XVIIème siècle, la majorité des auteurs étant constituée de nouveaux chrétiens. Et enfin, celui du rejet de l'érotisme par la société de l'époque, alors qu'il était présent dans la littérature et donc censuré. Certaines œuvres, comme La Célestine, perdurent car elles abordent sans tabou des thèmes forts et qui ont du sens. Cette idée d'actualité et de liberté, Goytisolo la lie à celle de l'engagement de l'écrivain, qui se doit d'informer – quand les journalistes ne sont pas en mesure de le faire – tout en ayant comme objectif de « rendre à sa communauté linguistique un langage différent de celui dont il a hérité au moment d'entreprendre son travail de création ».
   

Patrimoine oral : L'expérience de Marrakech

 
« Au fil des ans, mes réflexions sur la spécificité de la littérature se sont étendues aux relations entre les littératures orales et écrites. Leur interdépendance, dans les cultures européenne et arabe, montre que la littérature orale, codifiée et répertoriée, a nourri la littérature écrite et qu'en retour celle-ci a influencé celle-là, en s'infiltrant dans le circuit du récit oral ». Goytisolo pose ici la question, récemment abordée par la critique littéraire, du rapport entre l'émetteur et le récepteur d'une œuvre. Sur la place Jemâa-el-Fna de Marrakech, où l'écrivain avait l'habitude de venir lire pour s'imprégner de la force des lieux ou bien d'écouter les récits des plus grands halayakiyas, la question de la transmission du texte à un public donné est posée. Même si Goytisolo ne nie pas que l'oralité puisse être présente dans les productions écrites (Cervantès l'avait déjà compris, et des auteurs comme Arno Schmidt, Céline, James Joyce ou Guillermo Cabrera Infante l'ont plus récemment mis en scène), la littérature de tradition orale dispose d'un langage simple et d'un dialecte qui s'adapte automatiquement au public qui la reçoit. De ce spectacle, donné sur la place Jemâa-el-Fna, Goytisolo s'en inspira largement pour écrire Makbara (5) et « Lecture de l'espace dans  Jemâa-el-Fna ». Cependant, malgré la richesse de ces pratiques, la place de Jemâa-el-Fna est menacée par les autorités du « Premier Monde » qui n'y trouvent pas de sens au milieu de la société moderne actuelle, ne voyant pas que même si « la place peut être détruite par décret, elle ne peut en aucun cas être créée par décret. En prendre conscience contribuerait sans nul doute à la sauver ».
 
Dans ce sens, Goytisolo s'indigne face à l'influence de la culture uniformisée qui ne propose pas aux enfants de développer un imaginaire riche. En ligne de mire, les productions cinématographiques de Walt Disney et les telenovelas latino-américaines.
 

Insuffisances de la culture espagnole de nos jours

 
Dans la société espagnole actuelle, nous pourrions nous réjouir de l'augmentation du nombre de nouveaux auteurs propulsés sur le devant de la scène éditoriale. Prix littéraires, best-sellers, les reconnaissances en tout genre abondent et font du bruit. Mais qu'en est-il vraiment de la qualité littéraire de ces livres ? Pour Goytisolo, il s'agit avant tout d'un leurre, d'une confusion entre le produit éditorial et le texte littéraire dans une société où prédominent l'attachement à l'image et la méconnaissance des grands courants de pensée par les jeunes. « La qualité est éclipsée par le bruit et la fureur publicitaire, et l'image symbolique de l'écrivain prime sur la création littéraire du texte », à quoi s'ajoute la toute-puissance des médias. Son propos est dans la lignée de la critique sociologique de la littérature proposée dans son livre L'Espagne et les Espagnols, où il décrivait la société du post-franquisme, qui avait produit de nouveaux riches et un nouvel état d'esprit qui ne s'était pas accompagné de plus de démocratie ni d'ouverture sur la biodiversité du monde de l'époque. Le reproche majeur que Goytisolo formule à l'encontre de la littérature espagnole de la fin des années 90 est de ne pas avoir connaissance de son passé et de ne voir que le présent. Or, l'ignorance du passé et de ses erreurs, au-delà des limites du domaine littéraire, a par exemple engendré le retour de la violence ultranationaliste et de la haine envers les immigrés dans certaines régions d'Espagne. L'idée que les habitants de la péninsule ibérique ont toujours été des Espagnols, revendiquant une race espagnole, est toujours présente en Espagne.
  
Dans Les Royaumes déchirés (6), un texte autobiographique, Goytisolo donne un « code éthique personnel » du travail d'écrivain : « L'entreprise romanesque telle que tu la conçois est une aventure : dire ce qui n'a pas été dit, explorer les virtualités du langage, se lancer dans la conquête de nouveaux champs d'expression. Écrire un roman, c'est faire un saut dans l'inconnu, atterrir en un lieu que l'auteur ne soupçonnait pas au moment de se lancer dans le vide, sans filet ni parachute. […] dans le domaine de l'art et de la littérature, cent oiseaux dans le creux de la main valent moins que celui qui, versatile, inspiré, léger, continue de voler pour notre plus grand enchantement et notre torture aussi » (7). Il explique également qu'il utilisa différentes techniques narratives pour ses romans. Dans État de siège (8), sur Sarajevo, il reconnaît la complexité du texte, dans Vertus de l'oiseau solitaire(9), il s'inspira des mystiques espagnols et de la beauté de leur langage, dans La longue vie des Marx (10), il rechercha un rythme et une prosodie parfaite. À la dernière question du livre, « pourquoi écrivez-vous ? », Goytisolo répond avec un certain humour, déclarant ne servir absolument à rien en dehors de l'écriture. Mais n'est-ce pas déjà si rare, de pouvoir dire « je sais écrire » ?
  

Notes

 
1- Juan Goytisolo, L’Espagne et les Espagnols, À plus d'un titre - Collection Athisma, 2012, 176 pages, traduit de l'espagnol par l'atelier de traduction Athisma.
2 - Juan Goytisolo, Chasse gardée, Paris, Fayard, 1985, pp. 41-42
3 - « Retournons  comme une chaussette, une bonne fois pour toutes,leur misérable discours », Triunfo, n°754, 9 juillet 1977 : http://www.triunfodigital.com/mostradorn.php?a%F1o=XXXII&num=754&imagen=40&fecha=1977-07-09
4 - Queer Iberia: Sexualities, Cultures, and Crossings from the Middle Ages to the Renaissance,  Josiah Blackmore et Gregory S. Hutcheson, Duke University Press, 1999, 488 pages.
5 - Makbara, Fayard, 2009, 211 pages.
6 - Les Royaumes déchirés, trad. Joëlle Lacor, Paris, Fayard, 1988.
7 - Op. cit., p126-127.
8 - État de siège, Fayard, 1999.
9 - Vertus de l'oiseau solitaire, Fayard, 2004.
10 - La longue vie des Marx, Fayard, 1995

 

Pour citer ces ressources :

Caroline Bojarski. 01/2013. "Juan Goytisolo - Tradition et Dissidence".
La Clé des Langues (Lyon: ENS LYON/DGESCO). ISSN 2107-7029. Mis à jour le 7 novembre 2016.
Consulté le 22 juin 2017.
Url : http://cle.ens-lyon.fr/art-et-litterature-+/juan-goytisolo-tradition-et-dissidence-178464.kjsp

Le livre
Juan Goytisolo
 
 
Mise à jour le 7 novembre 2016
Créé le 15 janvier 2013
ISSN 2107-7029
DGESCO Clé des Langues